• 200e chronique !retour a cayro dorothy allison bibliolingus blog livre

    Retour à Cayro
    Dorothy Allison
    Éditions Belfond
    1999

     

    En un mot

    Retour à Cayro raconte la « rédemption » d’une femme qui, après dix ans d’absence, récupère ses filles auprès de son ex-mari qui la battait. Un grand roman, un roman « total », qui rend hommage à la femme et à son émancipation.

    « Tout ce qu’elle possédait, c’était le besoin de protéger ses filles1. »

    « J’ai essayé de toutes mes forces d’être une bonne mère. J’ai arrêté de boire, j’ai pris soin de vous, mais il y a quelque chose que je n’ai pas bien fait. Aucune de vous ne semble savoir qui elle est ni à quel point je l’aime2. »

    1981. Randall vient de mourir dans un accident de la route. Il était le leader d’un groupe de rock, Mud Dog, et l’ex-copain de Delia qui en était la chanteuse. À sa mort, Delia décide de quitter la Californie pour retourner dans son pays d’origine : la Géorgie, à l’autre bout des États-Unis. Ni une ni deux, Delia avale des milliers de kilomètres et entraîne dans son sillage sa fille Cissy contre son gré.

    Delia a une histoire difficile. Dix ans auparavant, elle a quitté la petite ville de Cayro, Géorgie, pour échapper aux coups de son mari Clint, mais elle lui a laissé ses deux petites filles Amanda et Dede. Pendant dix ans, Delia a noyé sa culpabilité dans le blues, l’alcool et la défonce, mais elle va désormais tout tenter pour récupérer ses filles et réparer ce qui a été détruit. Sauf qu’à Cayro, elle n’est pas la bienvenue : elle est la putain qui a abandonné ses petites pour faire de la musique.

    Rencontre avec le livre

    Retour à Cayro est un roman total, d’une sensibilité extrême, terriblement dur et humain. J’ai été littéralement happée, j’ai adoré les personnages qui lui donnent tant de puissance. Les relations familiales, l’émancipation féminine et sexuelle, la bigoterie, le tout sur fond de musique rock des années 1970, traversent le roman de parts en parts.

    Comment le décrire ? Face aux événements tragiques, il n’y a pas de place pour la poésie ou le pathos ! Le parcours de Delia et sa force sont fascinants. J’ai été désarçonnée par ses filles qui ont grandi dans l’austérité, qui ont une telle carapace qu’elles n’ont pas appris à aimer ni à capter les signes d’amour. Comment surmonte-on les souffrances du passé ? Les surmonte-on un jour ? Quelles adultes les filles de Delia vont-elles devenir dans cette famille en miettes ?

    Retour à Cayro est un roman dur, intense, complet, et d’une rare beauté, que je ne saurais que vous recommander. J’ai 9 pages de citations et de réflexions autour de ce roman, mais je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher votre découverte ! Un vrai coup au cœur pour cette 200e chronique !

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    1. Page 81. -2. Page 434.

    Retour à Cayro
    Traduit par Michèle Valencia
    Dorothy Allison

    Éditions Belfond
    1999
    456 pages

    Bibliolingus

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  • penser par soi meme welzer bibliolingus

    Penser par soi-même
    Harald Welzer
    Éditions Charles Léopold Mayer
    2016

     

    En un mot

    Par quels mécanismes psychologiques la société et les individus parviennent-ils à occulter la catastrophe écologique ? Comment parvenons-nous à justifier notre léthargie, à nous trouver des excuses pour ne pas agir dans un monde en proie à la destruction ? L’ouvrage de Harald Welzer, volontiers rentre-dedans, analyse finement les ressorts psychologiques de notre passivité et nous exhorte à sortir de notre zone de confort, et à agir de manière écologique à notre échelle. 

     

     « On considère comme une évidence d’avoir toujours plus de tout, toujours plus vite et toujours moins cher1. »

    Pourquoi les images catastrophiques des changements climatiques, telle la banquise qui s’effondre, ne parviennent-elles pas à nous faire adopter des attitudes plus écologiques ? Pourquoi trouvons-nous normal de posséder une voiture qui passe 95 % de son temps au garage ? Pourquoi tolérons-nous que nos vêtements achetés à bas coût soient fabriqués par des travailleur·se·s exploité·e·s à l’autre bout du monde ? Pourquoi ne peut-on plus envisager que nos enfants héritent de nos meubles (surtout s’ils viennent de chez IKEA) ? Pourquoi les « crises » économiques, environnementales, les « pics » de pollution, sont-ils considérés comme des perturbations temporaires ? 

    Notre modèle de société est pourtant obsolète. Le capitalisme et l’industrialisation du XIXe siècle reposent sur des conditions structurelles, démographiques, environnementales qui ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Dans la mesure où les ressources ne sont pas infinies, la course à la croissance ne peut plus être le moteur de notre société. Comme le dit Harald Welzer, notre société est en train de « s’écrouler sans bruit comme une maison grignotée par les termites2 », sans mettre en place d’autres stratégies de survie, viables et à grande échelle.

    Pourquoi, malgré les signes d’alerte, la majorité des dirigeant·e·s et des populations continue à faire comme si de rien n’était ? N’est-ce pas l’effet de groupe qui pousse à l’inertie, comme dans la rue où les gens se regardent en chiens de faïence lorsqu’un accident se produit ? Comment la nature expansive et la quête du « toujours plus » du système capitaliste influent-elles profondément sur nos perceptions mentales, nous qui aimons toujours nous améliorer, être plus performant·e·s ?

    « Notre modèle de civilisation si incroyablement brillant fait face à une finitude qu’il n’avait encore jamais rencontrée. C’est d’ailleurs pour cela qu'il ne la prend toujours pas en compte, bien qu’elle soit là. Notre machine civilisation n’a aucune difficulté à l’ignorer : malgré les nombreux signes d’érosion, malgré la menace palpable des conséquences sur le marché financier et dans le domaine social, malgré la politique environnementale, malgré tous les pics et toutes les dettes, nos infrastructures continuent de fonctionner comme si de rien n’était3. »

    Rencontre avec le livre

    L’ouvrage de Harald Welzer, volontiers rentre-dedans, a le mérite d’aborder la question écologique sous un angle intéressant : par quels mécanismes psychologiques la société et les individus parviennent-ils à occulter la catastrophe écologique ? Comment parvenons-nous à justifier notre léthargie, à nous trouver des excuses pour ne pas agir dans un monde en proie à la destruction ? Le changement est effectivement irrémédiable, la question est de savoir si nous le ferons progressivement, en disposant de notre marge de manœuvre de plus en plus réduite, ou si nous y serons forcé·e·s par les conditions extérieures.

    Interrogeons-nous sur les choses du quotidien, posons un regard nouveau sur chaque geste, et demandons-nous : est-ce viable ? est-ce écologique ? comment faire autrement ? Les solutions dont parle Harald Welzer sont celles que j’évoque souvent dans d’autres chroniques, sur les réseaux sociaux, et dans la page « Alternatives » du blog : la politique du « zéro déchet », l’économie circulaire qui consiste à penser la fabrication d’un produit pour pouvoir être entièrement recyclé ; les coopératives entre voisin·e·s, les AMAP, les ressourceries ; les transports en commun ; le végéta*isme bien sûr…

    Selon Harald Welzer, il ne faut pas attendre la prise de décision aux niveaux national ou international (surtout que les gouvernements sont phagocytés par les multinationales depuis des décennies). N’attendons pas de transformation commune ; une multitude d’initiatives asynchrones, contradictoires, hétérogènes sont à l’œuvre. Mieux vaut agir à titre individuel pour entraîner dans notre sillage notre famille, nos ami·e·s, nos voisin·e·s, nos commerçant·e·s de quartier. On peut essayer, réussir ou se tromper, avancer par petits pas concrets. On peut consommer selon nos choix politiques, car comme le dit Anna Lappe : « Chaque fois que vous dépensez de l'argent, vous votez pour le type de monde que vous voulez. »

    Certes, il faut sortir de sa zone de confort, changer ses habitudes, assumer sa différence ; car comme Harald Welzer le souligne, être différent·e de la norme sociale demande sans cesse de se justifier. Il s’appuie sur l’exemple du végéta*isme : puisqu’il va à l’encontre de normes sociales très ancrées, il demande une certaine forme de courage et de résistance. Pourtant, cet acte quotidien est le plus écologique qui soit.

    Selon les recherches de Harald Welzer, il faut seulement 3 à 5 % de la population pour commencer un changement sociétal durable et profond : alors, vous en êtes ?

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    1. Page 17. -2. Page 16. -3. Pages 15-16.

    Penser par soi-même
    (Selbst denken. Eine Anleitung zum Widerstand“) 
    Harald Welzer
    Traduit de l’allemand par Lucie Robin

    É
    ditions Charles Léopold Mayer
    2016
    272 pages
    23 euros

    Bibliolingus

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