• Les Intellos précaires ≡ Anne et Marine Rambach

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    Les Intellos précaires

    Anne et Marine Rambach

    Éditions Fayard

    2001

      
     
     

     

     

     

     

    L’intello, précaire ou flexible ?

    Sous ces deux termes en apparence antinomiques se cache une réalité sociale et économique. La précarité de l’intellectuel est le résultat d’une politique orientée vers la rentabilité à tout prix, au profit de l’actionnariat et au détriment de la dimension humaine et sociale de l’entreprise (sauf lorsqu’il s’agit d’une jeune structure ou d’une association, elle-même précaire, qui induit celle de ses intellos).

     

    À défaut d’avoir fait une analyse sociologique en bonne et due forme, Anne et Marine Rambach ont sorti du placard l’une des conséquences du régime capitaliste que nous absorbons chaque jour à petite dose : l’externalisation des compétences. Au même titre que la délocalisation, la baisse de la qualité au mépris de la sécurité et de la santé du travailleur et du consommateur, la recherche impérative de la croissance économique (par l’obsolescence programmée ou l’injection de dépendance), la précarité est une réponse économique pour être rentable et conquérir toujours plus de place sur les « marchés » ultra-concurrentiels.

     

    Ceux qui investissent sur les biens, les services et les êtres humains pour bâtir leur fortune l’appellent flexibilité et mobilité. Pour ceux qui la subissent – et ils sont certainement majoritaires – c’est la précarité. Les CDI, s’ils ne sont pas raflés par un plan social, sont progressivement remplacés par des travailleurs à domicile, des free lance (ou des auto-entrepreneurs) dont les charges sociales et les contraintes sont inexistantes ; les journalistes sont plus compétents lorsqu’ils sont pigistes, car moins sédentaires ; même les CDD sont remplacés par des stagiaires qui occupent à tour de rôle un poste à l’année.

     

    Dans cette logique ultra libérale, ce sont évidemment les entreprises qui tiennent d’une main de fer le rapport de force avec les nombreux candidats à la précarité (à défaut d’avoir pu mettre les deux pieds dans l’entreprise avec un CDI utopique, ou au moins un CDD).

     

    « Les stagiaires : catégorie bénie ! Si soumis, si disciplinés, de bonne volonté, pas fiers, travailleurs, et qui ne coûtent rien. Besoin d’une assistante ? C’est fait. Bac + 5, bilingue, connaît déjà le boulot, pour environ 13 francs de l’heure, sans charges sociales. Qui dit mieux1 ? »

     

    Grâce à la précarité, les entreprises suppriment leur devoir de nourrir, de protéger et d’assurer la retraite de leurs salariés. Désormais, on dispose et on impose selon les besoins immédiats de l’activité. Désormais, les salariés, tout comme leurs outils de travail et leurs locaux (bref, leurs conditions de travail), ne représentent plus un investissement mais seulement une charge ; on investit plus que dans les actions et les fonds financiers.

     

    Et parmi les employeurs visés, Anne et Marine Rambach s’en prennent violemment au premier d’entre eux : l’État, qui abuse des CDD consécutifs, des postes vacataires et se permet des retards de paiement.

     

    La précarité induit une concurrence extrême entre les précaires qui se battent pour une pige ou une traduction payée au lance pierres ; la précarité tue les droits sociaux et la sécurité de l’emploi que chacun mérite en échange de sa force de travail (qu’elle soit physique ou intellectuelle). La précarité tue la solidarité, muselle les travailleurs qui n’existent pas sur les plans social, économique, politique et médiatique. Ces travailleurs n’existent même pas pour les organismes publics, comme la Sécurité sociale et le Pôle emploi, ce qui entraîne des flous plus ou moins artistiques en termes de rémunération.

     

    Cette non-représentation permet aux entreprises de continuer, en toute impunité, à piocher dans le tas de précaires pour remplir les tâches sous-investies ; les précaires eux-mêmes ne se reconnaissaient pas en tant que tels, avant cette enquête, et ne se sont jamais syndiqués (mais par qui ?). Et la concurrence entraîne le nivellement par le bas des tarifs des piges, des feuillets, des heures d’enseignement qui rémunèrent les intellos précaires :

    « Le précaire précarise le précaire2. »

    L’intello précaire, un « ovni social3 » ?

    « Errant de stand en stand en compagnie d’autres amis précaires pendant l’inauguration du Salon du livre 2001, dans la grande halle de la porte de Versailles, nous nous demandions combien d’intellos précaires squattaient alors l’endroit. On critique souvent les pique-assiettes qui hantent les cocktails. Pense-t-on que certains d’entre eux trouvent ainsi leur principal repas ? Un jeune pigiste de Technikart expliquait ses stratégies pour se nourrir toute la semaine en courant de buffet en buffet. Ce soir-là, comme des volées de moineaux, nous dévalisâmes le traiteur du Seuil avant de jeter notre dévolu sur celui des éditions Robert Laffont. Comme nous étions mêlés à la foule, notre illégitimité était indétectable ; nous emportions nos provisions pour les dévorer à l’ombre d’une plante verte ou derrière une tablée de livres... Cependant, cette année, manquant de bonnes adresses (la chaleur, sans doute), nous éclusâmes surtout du champagne, ce qui nous conduisit à un état d’euphorie sans doute injustifié4. »

     

    Qui sont les intellos précaires ? Auteurs, journalistes, traducteurs, rewriteurs, éditeurs, illustrateurs, photographes, scénaristes mais aussi chercheurs et enseignants, ils ont fait de longues études (de bac + à bac + 8) mais n’ont pas trouvé d’emploi fixe. Ils sont passionnés par leur métier et ont choisi de l’exercer sans considération des difficultés économiques à venir.

     

    Le mode de vie précaire engendre une succession de comportements plus ou moins volontaires : ils sont polyvalents et hyper-travailleurs, ils effectuent tantôt des travaux dits « alimentaires », tantôt des travaux qui les passionnent, parfois dans des secteurs radicalement opposés, ce qui permet difficilement de les comptabiliser. Bernard Lahire, dans La Condition littéraire, évoque cette « schizophrénie sociale5 » (que Bernard Lahire appelle « double vie »), puisque les auteurs sont en première ligne de la précarité des diplômés. Rares sont ceux qui vivent de leur écriture (Marc Lévy, malheureusement...) et la grande majorité exerce des métiers sans rapport direct avec leur passion de l’écriture.

     

    Ils vivent dans l’instant présent (selon les contrats qui se présentent) et cumulent un fort capital symbolique et des activités culturelles chronophages, au croisement entre les obligations du métier et la passion. L’intellectuel précaire se doit d’entretenir son réseau, car sans lui il n’est rien, puisqu’il lui permet de décrocher les contrats – et c’est probablement la plus grande difficulté des nouveaux intellos précaires.

     

    La précarité est bien souvent financière (d’où le développement du système D et de pratiques illégales) mais aussi statutaire : comment se projeter dans l’avenir si, à chaque instant, on est menacé de perdre des contrats ? Vivre avec quel argent en cas d’« accidents de la vie » ? Et comment avoir une retraite, quand l’activité professionnelle n’ouvre aucun droit ?

     

    Mais la précarité n’est pas forcément subie ; elle peut être un choix et présente des avantages, surtout quand le CDI en entreprise n’est plus le modèle économique qui séduit les jeunes générations. « Le modèle du travail salarié ne veut plus de nous ? Ça tombe bien : nous ne voulons plus de lui6 ! » L’entreprise est une désillusion : elle engendre le stress, le mal-être, le harcèlement moral, la sédentarité. Il faut respecter les codes sociaux et vestimentaires, veiller à éviter les conflits relationnels, et travailler dans des conditions de travail souvent mal vécues et qui ne laissent pas de place à la créativité et à l’originalité. L’entreprise est perçue comme une micro-société violente psychologiquement, où la guerre pour le pouvoir est perpétuelle ; le mode de fonctionnement est perçu comme rigide et sclérosé.

     

    Les intellos précaires ont des beaux métiers : être auteur pour donner à voir au-delà des apparences, être journaliste pour défendre la cause des opprimés ; être traducteur pour donner le texte à l’universalité ; être rewriteur pour permettre au texte de rencontrer le plus grand nombre de lecteurs ; être éditeur pour incarner le lien indispensable entre l’auteur et son lectorat. Nobles métiers, ô combien prestigieux ! « Surtout dans l’édition où tout le monde se la pète un peu parce qu’on fait des livres, pas de la pâtée pour chiens7. »

     

    Oui, mais ! Anne et Marine Rambach pointent du doigt ce qu’elles appellent le grand écart social : les métiers sont valorisés socialement mais pas du tout financièrement. Et souvent, le prestige social fait office de rémunération ; comme si l’on ne se nourrissait exclusivement que des honneurs.

     

    Et tandis que les télespectateurs du journal télévisé de 20 heures admirent (il n’y a pas de quoi) l’élocution des journaleux chiens de garde (à défaut d’être intègres, ils baignent dans le prestige), une multitude de journalistes triment pour aligner 100 grammes de viande dans leur frigo (et pourtant, ils ne sont pas moins doués et moins dignes de réussir que leurs confrères). L’intello précaire, qui effectue des menus tâches de rédaction, fait du remplissage ; on délègue le fond, mais c’est souvent la forme qui compte (et paie) le plus. Alors d’un côté, une poignée d’intellos reçoit les honneurs et les salaires souvent démesurés par rapport à la qualité du travail ; de l’autre, une armée (mais l’armée est plus solidaire que les précaires) déconsidérée et précarisée.

    Pour finir

    Les auteures, précaires et beaucoup diplômées elles-mêmes, assument pleinement leur démarche subjective : on écrit forcément de quelque part et elles ne s’en cachent pas.

     

    Elles ne sont pas sociologues mais ont mené une série d’entretiens qualitatifs avec des dizaines d’intellos précaires. Elles racontent les témoignages, ponctués de leur propre expérience, avec beaucoup d’humour, même s’il est parfois grinçant, tout en ayant un propos politique sur la question de la précarité. Au résultat, le livre se lit facilement, grâce aux récits qui alimentent cet ouvrage en diversité et surprises, mais l'ensemble manque aussi de structure à cause de ces entretiens. S'il pêche par un amalgame de tous les secteurs, lesquels ont des points communs mais méritent d’être traités séparément : mais leur second livre, Les Nouveaux Intellos précaires, publié en 2009, revient en détail sur chacun.

     

    Cet ouvrage a fait de grandes vagues lors de sa sortie : enfin, un statut était accordé à une population aux limites floues, mais dont les caractéristiques étaient précises. Certes, il a été écrit voilà plus de dix ans ; certaines mesures légales ont évolué, mais il dégage une réalité sociale et économique intéressante. Elles terminent également sur l’explication de cette précarité : ce serait en partie dû au conflit générationel avec les anciens soixante-huitards, désormais bien implantés dans les entreprises, et qui ne veulent pas céder du terrain aux nouveaux diplômés.

     

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    Les Intellos précaires
    Anne et Marine Rambach
    Fayard
    2001
    332 pages
    18,25 € 

    Bibliolingus

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