• assata une autobiographie bibliographie

    Assata, une autobiographie

    Assata Shakur

    Premiers matins de novembre

    2021

     

    En un mot

    Connaissez-vous Assata Shakur, la tante du rappeur Tupak Shakur ? Assata Shakur (née en 1947) est une militante afro-américaine qui a lutté au sein du Black Panther Party et de la Black Liberation Army avant d’être condamnée à perpétuité et de s’enfuir à Cuba. Elle figure dans la liste du FBI des terroristes les plus recherché·es des Etats-Unis.

    Dans cette autobiographie d’une grande puissance, elle raconte son enfance dans le Sud ségrégué, son engagement révolutionnaire pour l’autodétermination et l’autodéfense des Noir·es, ainsi que ses terribles années d’emprisonnement en cellule d’isolement. Un grand merci aux éditions associatives Premiers matins de novembre et au collectif Cases rebelles qui ont permis de rendre (enfin) ce texte disponible en français !

    « Tous sans exception me témoignaient une haine féroce. C’était des agents de la police d’état et on m’accusait d’avoir tué l’un des leurs1. »

    Cet ouvrage monumental s’ouvre en 1973, alors qu’Assata Shakur est arrêtée à la suite d’une fusillade au cours de laquelle un policier est tué. Tout au long de son autobiographie et de ses 6 procès, elle clamera son innocence. Même gravement blessée, elle est menottée à son lit d’hôpital durant plusieurs semaines et passée à tabac, discrètement et quotidiennement, par les policiers qui surveillent sa chambre. Elle rapporte les tortures, les crachats dans sa nourriture, le chauffage coupé, le boucan en plein milieu de la nuit, les propos racistes d’un flic ouvertement nazi…

    « L’année passée à l’isolement m’avait rendue presque muette2. »

    En attendant les différents procès, Assata Shakur est détenue en prison durant des années, la plupart du temps en cellule d’isolement ou dans des prisons de haute sécurité. D’emblée, elle est frappée par le fait que la prison est une institution éminemment raciste. L’écrasante majorité des détenues sont noires, avec des peines de plusieurs mois pour des délits mineurs (vols à l’étalage, paris clandestins, chèques en blanc…), alors que les seules femmes blanches qu’elle croise restent quelques heures ou quelques jours tout au plus.

    Elle raconte les conditions absolument horribles et inhumaines de sa détention : la « fouille approfondie3 » ; les longues périodes d’isolement allant jusqu’à un an, au point qu’elle ne parvient plus à avoir une conversation ordinaire et à poser sa voix ; les transferts incessants et impromptus d’une prison à l’autre pour la couper de ses proches et empêcher ses avocat·es de monter des dossiers solides ; les violences médicales et gynécologiques inouïes qui auraient pu lui coûter la vie… Dans l’une des prisons où elle est incarcérée, Assata Shakur, qui continue toujours de lutter et de faire preuve d’un instinct de survie très fort, rejoint d’autres détenues qui militent pour avoir un meilleur accès aux soins médicaux. L’une d’elles, justement, décédera plus tard d’un cancer de l’utérus non diagnostiqué.

    « Mes chances d’être jugée équitablement étaient à peu près nulles4. »

    Chacun des 6 procès semble pipé et expéditif : il n’y a aucune preuve contre elle, les policiers et les témoins font de faux témoignages, et la sélection des juré·es (les citoyen·nes qui vont juger l’affaire) est menée de telle sorte qu’il n’y a presque jamais de Noir·es et quasi que des Blanc·hes ayant des préjugés racistes, et proches de flics pour certain·es. Sans compter la presse mainstream qui s’acharne à la faire passer pour la plus grande criminelle des Etats-Unis, ce qui n’aide pas les juré·es à rendre un jugement impartial !

    La justice est si complexe, si lente, qu’elle n’appartient qu’à celles et ceux qui en maîtrisent les rouages et qui ont les moyens de la financer, autrement dit la classe bourgeoise. En fait, cette institution agit comme un catalyseur d’énergie : l’équipe d’avocat·es d’Assata Shakur et les dizaines de bénévoles sont amené·es à dédier toute leur énergie dans des voies légales et vaines, jusqu’à épuisement.

    Mais Assata Shakur décrit aussi des procédés tout à fait criminels, comme lorsqu’un des juges auxquels elle à affaire se met à harceler ses avocat·es pour qu’iels lâchent sa défense, ou lorsque l’un de ses avocat·es, Stanley Cohen, est retrouvé mort dans des circonstances étranges juste après avoir trouvé le moyen de prouver que les policiers avaient fait des faux témoignages pour inculper Assata Shakur.

    « Je veux que tu me gardes cette tête bien haute, et je veux que tu ne te laisses faire par personne, tu comprends5 ? »

    Le récit des violences policières et judiciaires qu’elle subit à partir de 1973 est entrecoupé de celui de son enfance dans le Sud ségrégué et de ses premiers engagements dans les années 1960. Ce qui frappe dans tous ces passages, c’est l’amour propre et la fierté que lui insufflent ses grands-parents, et qui semblent être le fondement, la direction de sa vie. Cette fierté d’être soi et d’être noir·e parvient à contrecarrer, du moins en partie, la haine de soi que les Noir·es ont vissé en elleux à cause du racisme de la société américaine, de la déportation massive, de l’esclavage et de la colonisation.

    « Nous embrassions des systèmes de valeurs blancs, des normes de beauté blanches et, parfois, nous intériorisons la perception que l’homme blanc avait de nous6. »

    Tout au long de son autobiographie, Assata Shakur n’a de cesse de dénoncer cette haine de soi qui pousse les personnes noires à se conformer aux critères de beauté de l’ethnie blanche largement dominante et oppressante. A l’école, traiter ses camarades de « noir·e » est une insulte. A l’adolescence, fréquenter une personne qui n’a pas le teint et les yeux clairs est carrément mal vu.

    Les femmes, surtout, s’abîment le corps pour correspondre à des critères de beauté qu’elles ne peuvent pas atteindre : elles utilisent des crèmes éclaircissantes pour la peau, une pince à linge pour amincir le nez, un fer pour lisser les cheveux crépus. Les cheveux sont tellement lissés et brûlés qu’ils finissent par tomber, si bien que les femmes âgées n’ont plus d’autre recours que de porter une perruque. Profondément attristée et révoltée, Assata Shakur préfère revenir au naturel et adopter la coupe afro, comme d’autres à cette époque. Ces passages, qui sont malheureusement tout à fait contemporains, m’ont beaucoup rappelé le roman Americanah de Chimamanda Ngozie Adichie.

    La fierté et l’amour propre que ses grands-parents lui ont transmise rejailliront dans sa pratique militante. C’est en donnant des cours de rattrapage scolaires auprès d’enfants pauvres et noir·es qu’Assata Shakur découvre avec effroi qu’iels se dessinent avec des cheveux blonds et des yeux bleus. Dès le lendemain, elle leur apporte des photos de Noir·es découpées dans des magazines pour leur montrer que la beauté n’est pas exclusivement blanche et qu’elle existe en chacun·e d’entre nous.

    « Dans un pays qui essaie d’effacer totalement l’image des Noirs, qui nous dit constamment que nous ne sommes rien, que notre culture ne vaut rien, j’estimais, et j’estime toujours, essentiel que nous véhiculions en permanence des messages positifs sur nous-mêmes. Notre désir d’émancipation doit se manifester dans tout ce que nous sommes et dans tout ce que nous faisons. Nous nous sommes trop longtemps accommodés d’un mode de vie négatif, d’une culture négative et nous devons agir en pleine conscience pour nous débarrasser nous-mêmes de cette influence négative7. »

    « [...] la véritable histoire d’un peuple opprimé, quel qu’il soit, est impossible à trouver dans les manuels d’histoire8. »

    Depuis toute petite, elle dévore les livres (je frétille de joie), d’abord à la bibliothèque pour « gens de couleur », puis dans les livres de sa tante Evelyn, qui est un véritable « puits de connaissances9 », avant de faire ses propres découvertes littéraires (James Baldwin en tête !) et militantes. Il lui faudra quelques années de recherches pour comprendre, à l’instar de James Baldwin (là, mon cœur s’emballe), que si elle ne connaît pas l’histoire de Noir·es révolutionnaires comme Harriet Tubman et Nat Turner (l’éditrice en moi bondit), ou d’artistes noir·es passé·es ou contemporain·es, c’est parce qu’iels ont été invisibilisé·es par une société profondément raciste.

    En grandissant, Assata Shakur déconstruit progressivement l’histoire américaine, « le meilleur pays au monde10 », et notamment le mythe autour de la guerre de Sécession qui aurait été menée pour libérer les personnes esclavisées, alors que c’était pour des raisons économiques. Dans ce même cheminement pour se réapproprier son histoire et ses origines, elle décide de (re)nouer avec un mode de vie plus africain.

    « Personne ne vous apprendra votre véritable histoire, personne ne vous enseignera qui sont vos vrais héros, s’il sait que cette connaissance vous aidera à vous libérer. L’objectif de l’école en amérike c’est de faire des lavages de cerveau à coups d’amérikanisme, donner aux gens des miettes d’éducation, et leur fournir les compétences nécessaires pour occuper les postes que la bonne marche du système capitaliste exige11. »

     « J’étais bien décidée à ne plus rester dans l’ignorance. C’est clairement un désavantage d’ignorer ce qui se passe dans le monde12. »

    C’est en rencontrant des étudiant·es noir·es très cultivé·es qu’Assata Shakur prend véritablement conscience qu’elle a une piètre connaissance historique et géopolitique. Jusqu’alors, en pleine guerre froide, elle répétait ce qu’elle entendait dans les médias : par exemple, elle était farouchement opposée au communisme, sans pourtant savoir ce que cela recouvrait. Je trouve que ce point est particulièrement important, car je suis toujours en colère quand j’entends autour de moi des personnes que j’aime qui m’assènent des idées négatives préconçues, vues et entendues dans les médias mainstream, pour critiquer ma manière de penser et d’agir. J’ose croire que c’est par ignorance qu’on me rétorque bêtement que « l’anarchisme c’est le chaos », que « le féminisme a déjà gagné », ou que « le véganisme est dangereux pour la santé ».

    « Parfois, je me sentais désespérément protectrice, à me demander quand mon bébé serait traité de négro pour la première fois, quand l’horreur absolue et l’avilissement de la condition Noire en amérike assailliraient mon bébé13. »

    Le parcours d’Assata Shakur a décidément tout pour me plaire. Elle n’est pas seulement antiraciste, anticolonialiste et anti-impérialiste : elle est aussi féministe ! En se vouant très tôt à la lutte, elle n’avait plus de place pour fonder une famille, devenir une bonne épouse et une bonne mère comme on l’attendait d’une jeune femme dans les années 1960. Mais, comme pour Toni Morrison dans le terrible et magnifique Beloved, il y a un autre frein à la vie de famille : comment vouloir des enfants lorsqu’on sait de quelles horreurs le monde est capable ? Est-ce qu’une personne noire, alors victime de la ségrégation et du racisme, a envie de transmettre ça à ses enfants ? Mais la vie en a décidé autrement pour Assata Shakur…

    Dans la citation suivante, je retrouve aussi la pensée de Françoise Vergès qui explique comment le ventre des femmes non blanches a été réduit en esclavage :

    « Les maîtres nous ont appris que nous étions laids, de la sous-humanité, dépourvue d’intelligence, et beaucoup d’entre nous le croyaient. Les Noirs sont devenus des animaux reproducteurs : des étalons et des juments. Une femme Noire était une proie facile pour n’importe qui n’importe quand : le maître ou un invité de passage ou le premier bouseux blanc qui la désirait. Le maître lui ordonnait d’en avoir six avec cet étalon-ci, sept avec cet étalon-là, dans le but d’augmenter son stock. Elle était moins qu’un homme, moins qu’une femme. Un croisement entre la putain et la bête de somme. Les hommes Noirs ont intériorisé l’opinion de l’homme blanc sur les femmes Noires14. »

    « Pour moi, la lutte révolutionnaire des Noirs devait se mener contre le racisme, le capitalisme, l’impérialisme et le sexisme et pour la véritable liberté sous un régime socialiste15. »

    Lorsqu’elle décide de se consacrer à plein temps à la lutte pour l’émancipation des Noir·es, elle intègre les équipes des centres de santé et du programme des petits déjeuners du Black Panther Party. Elle rejoindra ensuite la Black Liberation Army, une organisation anti-impérialiste, antiraciste, antisexiste, anticapitaliste prônant la lutte armée, mais elle en parle relativement peu dans son autobiographie, et pour cause ! Aux Etats-Unis comme ailleurs, le gouvernement se livre à une grande opération de contre-espionnage qui vise à déstabiliser les groupes révolutionnaires en les infiltrant avec des agents provocateurs (le programme COINTELPRO à partir des années 1960 aux Etats-Unis). C’est la stratégie bien connue qui consiste à diviser pour mieux régner, à semer la méfiance et la paranoïa au sein des groupes de lutte.

    « J’ai compris assez tôt que le combat le plus important qui s’imposait à nous c’était de participer à mobiliser politiquement, éduquer, organiser les masses Noires et gagner leurs esprits ainsi que leurs cœurs16. »

    Face à une telle répression étatique, Assata Shakur pense que les groupes révolutionnaires manquent de formation politique, d’expérience, d’une véritable stratégie qui se décline en tactiques et du soutien de la population. Selon elle, l’une des erreurs commises par le Black Panther Party avant qu’elle ne le quitte, c’est de ne pas avoir pris des mesures rigoureuses en matière de sécurité, de ne pas avoir distingué la lutte publique et la lutte clandestine. La communication, la confiance, l’autocritique, la rigueur personnelle et collective sont indispensables pour mener efficacement nos luttes, ce qui rejoint totalement l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric McBay que j’ai édité pour les éditions Libre. Et c’est toujours aussi vrai pour nous, en France, dans nos luttes actuelles !

    Rencontre avec le livre

    Chez Assata Shakur, j’ai tout aimé : sa soif de comprendre le monde et d’y trouver sa place, son dévouement à la lutte et son sens sens du sacrifice, son goût pour la lecture et sa curiosité, sa volonté de vivre et sa pugnacité, sa clairvoyance et sa solidarité envers tous les opprimé·es du monde, quels que soient leurs origines. Les points communs sont nombreux avec Emma Goldman, cette anarchiste et féministe dont je ne cesse de parler à tout le monde ! Certes, on peut donner à voir ce qu’on veut dans une autobiographie, mais il n’empêche qu’il y a beaucoup de phrases talismans que j’aurais voulu vous retranscrire ! En fait, c’est le genre de livre que j’aime autant lire qu’éditer, parce qu’il s’écrit au singulier tout en s’inscrivant dans des réflexions universelles et toujours vivaces à travers les époques, et encore aujourd’hui, en France.

    Je voudrais remercier Assia El Kasmi, l’éditrice et fondatrice des éditions Premiers matins de novembre, d’être venue à ma rencontre. Elle m’a contactée pour qu’on diffuse ses ouvrages au sein de ma librairie associative Alterlibris, et, le moins que je puisse dire, c’est que j’adore tout le catalogue, et que vous le retrouverez bientôt sur alterlibris.fr et lors de nos prochains salons de livres à Paris et en région parisienne ! A plusieurs reprises au cours de ma lecture dévorante, j’aurais voulu aussi remercier Assata Shakur de nous avoir livré son histoire et son parcours qui sont particulièrement singuliers et inspirants ! Alors, qu’attendez-vous pour lire son autobiographie ?

    Lisez aussi

    Récits

    Mon histoire Rosa Parks

    Notre case est à Saint-Denis 93 Bouba Touré

    Vivre ma vie Emma Goldman

    Essais

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    La prison est-elle obsolète ? Angela Davis

    La Commune Louise Michel

    Comment la non-violence protège l’État Peter Gelderloos

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    Françafrique, la famille recomposée Association Survie

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    Littérature

    À jeter aux chiens Dorothy B. Hughes  

    Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur Harper Lee

    Va et poste une sentinelle Harper Lee

    L'Intérieur de la nuit Léonora Miano

    Beloved Toni Morrison

    Americanah Chimamanda Ngozi Adichie

    Voici venir les rêveurs Imbolo Mbue

     

    1. Page 42. -2. Page 371. -3. Page 143. -4. Page 362. -5. Page 54. -6. Page 72. -7. Page 265. -8. Page 298. -9. Page 210. -10. Page 216. -11. Page 274. -12. Page 235. -13. Page 197. -14. Page 187. -15. Page 296. -16. Page 359.

    Assata, une autobiographie

    Assata Shakur

    Préface et direction éditoriale par le collectif Cases rebelles

    Editions Premiers matins de novembre

    2021 (nouvelle édition)

    404 pages

    15 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    2 commentaires
  • On ne nait pas grosse Gabrielle Deydier BibliolingusOn ne naît pas grosse

    Gabrielle Deydier

    Éditions Goutte d’Or

    2017

    En un mot

    Dans cet ouvrage publié par les éditions indépendantes Goutte d’Or, Gabrielle Deydier fait un état des lieux de la grossophobie en France en s’appuyant sur son histoire personnelle. A n’en pas douter, son témoignage est une pierre à l’édifice féministe pour avancer sur les problématiques liées à l’obésité, tout comme le docu On achève bien les gros sorti sur Arte en 2020 que l’autrice a coréalisé.

    « La “norme” en matière de poids ou d’apparences tend vers la maigreur, tandis que la société voit l’obésité augmenter1. »

    Selon le ministère des Solidarités et de la Santé, l’obésité concernerait 8 millions de personnes en France. Et on peut supposer que, depuis l’arrivée du covid, le bouleversement des modes de vie et les difficultés émotionnelles et matérielles ont entraîné une augmentation de l’obésité.

    A travers le parcours de Gabrielle Deydier, on prend conscience de l’ensemble des violences et des discriminations grossophobes que subissent les personnes obèses. Les violences psychiques et verbales sont quotidiennes, aussi bien dans le cercle familial qu’à l’école ou au travail.

    Les préjugés, l’humiliation et la stigmatisation sont aussi là où on ne l’attend pas : le milieu médical, peu formé aux questions liées à l’obésité, à la nutrition et à la santé mentale, s’est montré très dur avec l’autrice. Les violences de plusieurs professionnel·les de la santé l’ont durablement éloignée des médecins, au point que sa maladie hormonale a été diagnostiquée très tardivement.

    Face au mépris quotidien, à l’incompréhension, à la culpabilisation, les personnes en situation d’obésité ont tendance à fuir les espaces publics qui ne sont pas adaptés à leur morphologie, à s’enfermer chez elles, à se replier sur elles-mêmes. De fait, elles vivent une forme d’ostracisme et d’invisibilisation au sein d’une société qui produit l’obésité tout en en méprisant les conséquences.

    Toutes ces violences ont des conséquences matérielles lourdes : la discrimination à l’école complique les parcours scolaires des jeunes obèses ; la discrimination à l’embauche augmente les situations de précarité et de pauvreté (si bien que l’un des facteurs de l’obésité en est aussi une conséquence) ; la discrimination du milieu médical empêche une prise en charge convenable des problèmes de santé qui peuvent survenir en cas d’obésité morbide. Mais les conséquences psychologiques sont aussi prégnantes. Les personnes obèses sont souvent perçues comme fainéantes et sans volonté, comme si elles étaient responsables de leur propre condition, si bien qu’elles éprouvent de la honte, un manque de confiance en soi, un manque d’estime de soi, en particulier les femmes, comme on va le voir.

    « Je ne suis pas malheureuse parce que je suis grosse, je suis grosse parce que je suis malheureuse2. »

    Comme l’explique Mona Chollet dans Beauté fatale, les femmes sont continuellement réduites à leur apparence physique et matraquées d’injonctions sociales. Le culte de la beauté définit des critères physiques idéalisés et irréalistes qui entraînent fatalement la naissance de complexes, de maladies mentales, de troubles du comportement alimentaire, ainsi que la peur du rejet et la haine de nos propres corps, forcément bourrés de défauts qu’il faudrait corriger comme on corrigerait un objet. Aucune d’entre nous n’y échappe, à un degré plus ou moins élevé.

    C’est d’autant plus pervers que la société déteste les rondeurs alors qu’elle encourage elle-même l’obésité en autorisant l’industrie agro-alimentaire à utiliser tout un tas de produits toxiques (je vous renvoie à ma chronique sur Le Ventre des villes). Comme toujours dans cette société capitaliste, on soigne les conséquences, mais pas les causes de nos problèmes, car c’est bien plus profitable sur le plan financier.

    « Dans un monde où les femmes ne seraient pas aussi complexées, elles se méfieraient de la chirurgie bariatrique3. »

    Sans surprise, le nombre d’opérations chirurgicales bariatriques a augmenté ces dernières décennies (multiplié par 4 en 15 ans), et ce sont majoritairement les femmes qui y ont recours (80 % des personnes opérées), pour le plus grand bonheur des émissions de téléréalité voyeuristes, à l’instar de Renaissance de Karine LeMarchand, pour n’en citer qu’une.

    Pourtant, les opérations chirurgicales de l’obésité sont une réelle amputation, elles sont dangereuses et ont un coût physique, psychologique et social. Gabrielle Deydier alerte sur le taux de suicide particulièrement élevé chez les personnes opérées. Effectivement, les personnes opérées ne sont visiblement pas assez accompagnées (notamment sur le plan psychologique) dans les mois et les années qui suivent, alors que les conséquences sont importantes : difficultés à s’alimenter correctement et à absorber les nutriments, à mener une vie sociale satisfaisante à cause des contraintes alimentaires, à stabiliser son poids. C’est sans compter les divers symptômes (comme le dumping syndrome après le repas), les troubles du comportement alimentaire qui peuvent apparaître ou se renforcer, ainsi que les risques à long terme qui ne sont pas encore connus.

    L’autrice dénonce une certaine désinvolture du monde médical : le culte de la minceur est si pressant, et le business si florissant que les chirurgien·nes se montrent peu regardant·es sur les critères d’éligibilité. Ainsi, selon elle, il peut suffire de mentir sur son poids ou sur son état psychologique pour obtenir une opération bariatrique.

    Rencontre avec le livre

    Le témoignage de Gabrielle Deydier, publié par les éditions indépendantes Goutte d’Or, est un apport essentiel dans nos combats féministes. Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis rendu compte qu’il a fallu beaucoup de courage à Gabrielle Deydier pour écrire ce témoignage. D’autant plus que les femmes, bien plus que les hommes, sont harcelées de toutes parts lorsqu’elles osent s’exprimer publiquement dans les médias ou sur les réseaux sociaux, quel que soit le sujet. 

    En tant que personne mince, je n’avais pas mesuré à quel point le quotidien des personnes obèses pouvait être difficile, à quel point les espaces publics sont ostracisants pour les morphologies hors normes. En revanche, mes différentes recherches m’ont amené à comprendre que l’obésité n’était pas tant une question individuelle que sociétale, c’est pourquoi je suis toujours agacée dès qu’on fait porter la responsabilité aux personnes atteintes d’obésité de leur état, alors que tout nous incite à manger trop et constamment (gras et sucré, sans parler des perturbateurs endocriniens et autres produits toxiques) et que nos vies sont de plus en plus sédentarisées.

    Une lecture édifiante !!

    Lisez aussi

    Essais

    Beauté fatale Mona Chollet

    Une culture du viol à la française Valérie Rey-Robert

    Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin ! Éliane Viennot

    Tirons la langue Davy Borde

    Le Deuxième Sexe 1 Simone de Beauvoir

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    Ceci est mon sang Elise Thiébaut

    Masculin/Féminin 1 Françoise Héritier

    Libérées Titiou Lecoq

    Non c'est non Irène Zeilinger

    Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie

    Manifeste d'une femme trans Julia Serano

    Planète végane Ophélie Véron

    Littérature et récits

    Le Chœur des femmes Martin Winckler

    Une si longue lettre Mariama Bâ

    L'Œil le plus bleu Toni Morrison

    Le Cantique de Meméia Heloneida Studart

    Instinct primaire Pia Petersen

    Histoire d'Awu Justine Mintsa

    Une femme à Berlin Anonyme

    La Jungle Upton Sinclair

    Bandes dessinées

    Camel Joe Claire Duplan


    1. Page 112. -2. Page 103. -3. Page 129.

    → L'avis de Nina.

    On ne naît pas grosse

    Gabrielle Deydier

    Editions Goutte d’Or

    2017

    160 pages

    15 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    6 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique