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    Marseille trop puissante

    Margaux Mazellier

    Hors d’atteinte

    2024

     

    Merci à la maison d’édition de m’avoir offert cet ouvrage : un exemplaire est à gagner sur Instagram pour célébrer les 1000 abonné·es !

    Marseille trop puissante réunit une trentaine de témoignages de femmes cis, trans, non binaires, hétéros, lesbiennes, bi, queer, blanches, racisées, handicapées qui ont, d’une manière ou d’une autre, participé aux luttes féministes de Marseille, des années 1970 à aujourd’hui. Elles ont entre 16 et 93 ans et racontent leur parcours personnel et professionnel, leur engagement à travers des associations ou des collectifs. Ce livre, écrit par la journaliste Margaux Mazellier et publié par les éditions indépendantes Hors d’atteinte, est particulièrement sororal, émouvant, inspirant, et met l’accent sur ce qui nous manque : la transmission de nos luttes à travers les décennies. Un ouvrage généreux qui saura vous remonter le moral !

    « Aujourd’hui, les jeunes ont l’impression que ce qu’elles font est pionnier, mais on l’avait déjà fait avant et d’autres l’avaient fait encore avant nous. C’est juste qu’elles ne le savent pas1. » (Patricia)

    Pourquoi Anne, âgée de 45 ans, a-t-elle l’impression de faire partie du « ventre mou de l’histoire féministe2 » ? Pourquoi certaines féministes des années 1970 ont-elles l’impression de vivre une fracture générationnelle avec la mobilisation actuelle ? L’ensemble de ces portraits met à nu l’une des difficultés du mouvement féministe : la transmission de nos revendications, de nos théories et de nos pratiques de lutte

    « À la fatigue s’ajoute une sorte d’aigreur, une impression de s’être battue pour cette génération “qui n’a pas l’air de s’inscrire dans aucune histoire, qui ne sait pas d’où elle part et qui n’a parfois pas l’air de savoir ce qu’elle nous doit.”3 » (Marie-Claude)

    C’est un fait, chaque génération de femmes, qu’elles soient cis, trans, non binaires, hétéros, lesbiennes, bi, queer, blanches, racisées, handicapées, entre dans le mouvement féministe de différentes manières, pour des raisons diverses, sans toujours connaître ce que les générations d’avant ont traversé. À 20, 30, 40 ans, on peut tout ignorer des luttes menées par les femmes des années 1970, comme celle de Julia qui est devenue en 1977 l’une des premières conseillères diplômées du Planning familial de Marseille, ou encore Marie-Claude qui a milité au sein du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) dans les années 1970.

    « Les lesbiennes ont souvent le courage de faire ce que les femmes hétéros, plus timorées, n’osent pas faire. À l’époque, il arrivait que les femmes hétéros, par peur de se faire traiter de gouines, préfèrent se ranger du côté de l’oppresseur. La peur de l’anormalité était encore trop grande. Et personne ne parlait d’homosexualité, c’était caché4. » (Patricia)

    « On s’est réapproprié ce truc de mecs cis qui vont rejoindre leurs potes pour jouer au foot5. » (Matis)

    Les femmes qui témoignent reviennent sur leur parcours, leurs galères, l’isolement, les difficultés et les obstacles rencontrés. Elles racontent ce qu’elles ont recherché, ce dont elles ont manqué, comment elles ont commencé à s’engager au sein de collectifs, associations et organisations

    Elles n’éludent pas les clivages idéologiques, la transphobie, le racisme, le validisme. Comment trouver sa place dans un groupe féministe hétéro, blanc, bourgeois, valide ? Comment mettre en place des espaces sûrs pour toustes et des moyens d’action efficaces ? Comment parvenir à prendre confiance en soi, se définir, s’exprimer, se protéger, s’émanciper, sociabiliser, s’organiser ?

    « On pense de nous qu’on est déficient·es, qu’on doit être réparé·es. Mais non ! C’est la société qui crée les normes et les binarités et, dans ce cas, les catégories valide et invalide, digne et indigne. Moi, je suis fière d’être sourde. J’ai une vie différente, une vision du monde différente. Tout le monde pense que c’est à moi de m’adapter, mais je ne vois pas pourquoi je devrais toujours faire l’effort pour l’autre6. » (Mélanie)

    La force de cet ouvrage, c’est de montrer que la lutte passe par la conquête des espaces interdits, à l’instar du foot, tout un symbole à Marseille. La filiation est évidente entre les Cagoles de l’OM qui, dans les années 1990, ont occupé le virage nord du stade Vélodrome, et le Drama Queer Football Club, cofondé par Matis en 2020, qui a conquis les terrains de foot. La généalogie s’inscrit aussi dans le collectif La Frapppe, fondé en 2019 par Camille, en mixité choisie pour rendre la boxe inclusive, accessible, fédératrice.

    « L’assurance qu’on gagne et qu’on se transmet sur le terrain de foot, on l’emporte avec nous en dehors du stade. Quand on sort, on parle fort, on occupe l’espace. On a très peu de représentations de “bande de meufs” dans l’espace public et je trouve ça hyper fort7. » (Matis)

    « On était trois générations de femmes dans la même pièce : c’était très émouvant8. » (Amina K.)

    Leurs histoires et leurs mots divergent pour parler d’elles et de leurs luttes, mais toutes ont au moins deux choses en commun : au début de l’entretien, elles pensent n’avoir rien à raconter à la journaliste Margaux Mazellier, mais à la fin, elles nous secouent par leur courage, leur sensibilité, leur vulnérabilité.

    « Moi, je m’habille modestement, mais je ne supporterais pas qu’on critique une fille qui s’habille trop court. SI on s’attaque à une femme parce qu’elle est “femme», je me sentirais tout autant blessée, même si on est très différentes l’une de l’autre. On doit être libres de choisir pour nous-mêmes. Sans cette solidarité féminine, qui va nous protéger9 ? » (Hanen, 16 ans)

    Mon avis

    Aucun droit n’est conquis pour toujours, même s’il figure dans la constitution d’un pays. Le partage et la transmission sont vitaux pour que le mouvement se structure et devienne une vraie force politique.

    Cette généalogie des luttes marseillaises, publiée par les éditions indépendantes Hors d’atteinte, est un shot de sororité, de générosité et d’espoir !

    « On sait qu’autour de nous, le monde est chaotique, qu’il y a trop de choses à changer. Mais, en même temps, il faut garder cette foi immuable et invincible qu’on va pouvoir changer des choses en s’organisant collectivement10. » (Lily)

    Lisez aussi

    Récits

    Dorothy Allison Deux ou trois choses dont je suis sûre

    Maya Angelou Tant que je serai noire

    Anonyme Une femme à Berlin

    Gabrielle Deydier On ne naît pas grosse

    Mika Etchébéhère Ma guerre d'Espagne à moi

    Emma Goldman Vivre ma vie

    Assata Shakur Assata, une autobiographie

    Essais

    Davy Borde Tirons la langue

    Nora Bouazzouni Faiminisme. Quand le spécisme passe à table

    Azélie Fayolle Des femmes et du style. Pour un feminist gaze

    Pauline Harmange Moi les hommes, je les déteste

    Coral Herrera Gomez Révolution amoureuse

    Françoise Héritier Masculin/Féminin 1

    Mathilde Larrère Rage against the machisme

    Rozenn Le Carboulec Les Humilié·es

    Pauline Le Gall Utopies féministes sur nos écrans

    Laurène Levy Mes trompes, mon choix !

    Louise Morel Comment devenir lesbienne en dix étapes

    Christelle Murhula Amours silenciées. Repenser la révolution romantique depuis les marges

    Valérie Rey-Robert Une culture du viol à la française

    Julia Serano Manifeste d'une femme trans

    Élise Thiébaut Ceci est mon sang

    Françoise Vergès Le Ventre des femmes

    Éliane Viennot Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin !

    Littérature

    Virginie Despentes Baise-moi

    Dorothy Allison L'Histoire de Bone

    Dorothy Allison Retour à Cayro (200e chronique)

    Mariama Bâ Une si longue lettre 

    Amanda Eyre Ward Le Ciel tout autour

    Zakiya Dalila Harris Black Girl

    Toni Morrison Beloved

    Leila Mottley Arpenter la nuit

    Erika Nomeni L'Amour de nous-mêmes

    Futhi Ntshingila Enrage contre la mort de la lumière

    Elsa Osorio La Capitana

    Heloneida Studart Le Bourreau

    Heloneida Studart Le Cantique de Meméia

    Martin Winckler Le Chœur des femmes

    Illustrés

    Cualli Carnago L’Histoire d’une huître

    Léa Castor Corps à cœur Cœur à corps 

    Claire Duplan Camel Joe 

    Marseille trop puissante

    50 ans de féminisme dans la ville la plus rebelle de France

    Margaux Mazellier

    Editions Hors d’atteinte

    2024

    304 pages

    17 euros

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    1. Pages 75-76. -2. Page 67. -3. Page 50. -4. Page 69. -5. Page 207. -6. Page 244. -7. Page 207. -8. Page 168. -9. Page 277. -10. Page 265.

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  • tant que je serai noire maya angelou bibliolingus

    Tant que je serai noire

    Maya Angelou

    Le Livre de poche

    2009

     

    Avec Tant que je serai noire, Maya Angelou (1928-2014), autrice, chanteuse, danseuse et militante noire-étatsunienne, livre un récit intime, passionnant, sur sa vie dans les années 1960, en plein milieu du mouvement des droits civiques pour les Noir⋅es et du mouvement de libération des pays africains. C’est une lecture inspirante, instructive : une précieuse découverte !

    « Nous devions nous établir dans un lieu où la peau noire n’était pas considérée comme une des erreurs les plus voyantes de la nature1. »

    En 1959, Maya Angelou est une femme célibataire, mère d’un garçon de 14 ans, et vit de la scène : elle a dansé et chanté en Europe et en Amérique, avant de se poser à Los Angeles. 

    Sans passer par quatre chemins, Maya Angelou raconte ce que signifie être une personne noire à cette époque : une citoyenne de seconde zone dans un pays profondément raciste et ségrégationniste. Son récit est émaillé de discriminations et de micro-agressions systémiques et tristement banales. À travers son quotidien, toute personne blanche peut mieux comprendre comment vit une personne noire, ce qu’elle ressent, ce que la société blanche lui a appris.

    Les premières pages nous mettent dans l’ambiance, puisqu’elle est obligée de passer par un couple d’ami⋅es blanc⋅hes pour louer une maison, qu’elle est dévisagée dans un hôtel qui vient tout juste d’autoriser la clientèle noire, et que son fils est victime d’un acte raciste dans sa nouvelle école… Sur scène, elle doit toujours se contenter de rôles stéréotypés de Noir⋅es, et se battre pour se faire rémunérer.

    « Parce que le monde des Blancs lui avait montré de toutes les façons possibles qu’un garçon noir comme lui devait vivre à l’intérieur de limites assassines imposées par les restrictions raciales, je lui avais inculqué le principe suivant : il vivrait comme il l’entendait et, à moins d’un accident, mourrait de la même manière. Ainsi équipé, il avait le pouvoir de façonner non seulement son avenir, mais aussi le mien2. »

    À travers son témoignage, c’est à la montée du mouvement pour les droits civiques des Noir-es qu’on assiste. Elle travaillera notamment pour Martin Luther King à la SCLC et organisera des actions militantes : on entrevoit des figures noires importantes, comme Martin Luther King, Malcolm X, James Baldwin (<3), Billie Holiday…

    On sent un formidable sentiment de puissance, d’espoir, de rage, qui monte à Harlem et dans tous les États-Unis, et qui s’étend bien au-delà, puisque, de l’autre côté de l’océan les pays africains luttent pour leur libération. La conscience noire s’éveille, elle englobe tout, le féminisme, l’anticapitalisme, et c’est beau à voir.

    « Tu sais, mon lapin, élever des garçons dans ce bas monde, c’est pas de la tarte. J’en sais quelque chose. Quand ils sont jeunes, on prie pour avoir de quoi les nourrir et pour qu’ils restent à l’école. Dès qu’ils grandissent, on prie pour qu’aucune Blanche à moitié folle crie au viol en les voyant et les fasse lyncher. Lorsqu’ils sont des hommes et que des Blancs leur commandent de se battre, on prie pour qu’ils meurent pas dans une guerre de Blancs. Ouais, c’est moi qui te le dis, élever un garçon de couleur, ça donne matière à réflexion3. »

    « J’avais envie d’être une bonne épouse et de combler mon homme en tenant une maison impeccable, mais la vie ne se résumait pas qu’à ces deux rôles : être une ménagère accomplie et une chatte ambulante4. »

    De surcroît, être une femme et mère célibataire est loin d’être évident. Depuis qu’elle a 17 ans, elle a toujours subvenu à ses besoins ainsi qu’à ceux de son fils, et la situation d’une femme mariée dans les années 1960 est à l’opposé de ses convictions : dans le mariage, elle trouverait certes un homme pour assouvir ses besoins sexuels (dont elle parle en toute franchise), mais perdrait son indépendance financière, ses choix de vie professionnels et personnels, et son autonomie intellectuelle.

    « Le livre de Baldwin [Personne ne sait mon nom] me donna du courage. Personne ne savait mon nom. Ou plutôt, on m’avait appelée par toutes sortes de noms : Marguerite, Bébé, Chienne, Pute, madame, fille et épouse. En Égypte, je serais désormais connue sous le nom de “rédactrice en chef adjointe”. Ce titre, je le mériterais, même si je devais pour cela travailler comme une esclave. Bon, pas tout à fait, mais presque5. »

    Maya Angelou montre aussi la difficulté d’élever un enfant seule, qui plus est noir. Envers et contre toustes, elle a l’envie que son fils soit un homme libre, curieux, fier de lui, et a la peur viscérale de le perdre.

    « Si mon fils avait la tête dure, c’était parce que je l’avais voulu ainsi. Et si, du haut de sa suffisance adolescente, il se considérait comme le plus illustre représentant de la race humaine, c’était grâce à moi et je n’avais nullement l’intention de m’en excuser. De mille façons, la radio et les affiches, les journaux et les instituteurs, les chauffeurs d’autobus et les vendeurs lui répétaient chaque jour qu’il n’était rien et qu’il n’allait nulle part6. »

    Mon avis

    C’est lors de la première rencontre entre Bratz d’Irene García Galán à la librairie La Brèche à Paris que j’ai décidé de me plonger dans la littérature de Maya Angelou, afin de poursuivre mon parcours de lecture sur le racisme. Et quelle découverte ! 

    Dès les premières pages, j’ai été saisie par sa détermination à vivre de manière indépendante. Même si on peut donner une belle image de soi dans ses écrits, Maya Angelou semble une personne courageuse, déterminée, intègre, indépendante, qui s’est battue pour sa liberté, son autonomie, et pour la défense des Noir⋅es du monde entier. À chaque page, je hurlai en mon for intérieur que pour qu’elle parvienne à surmonter les obstacles sur son chemin et à sortir des pièges qui se refermaient sur elle… Hâte de lire ses autres récits ainsi que ses œuvres de fiction !

    Lisez aussi

    Récits

    Rosa Parks Mon histoire 

    Assata Shakur Assata, une autobiographie

    Rubin Carter Le 16e round 

    Makan Kebe « Arrête-toi ! »

    Littérature

    Toni Morrison Beloved 

    Toni Morrison L'Œil le plus bleu

    Chimamanda Ngozi Adichie Americanah

    Hemley Boum Les Maquisards

    Zakiya Dalila Harris Black Girl

    Dorothy B. Hughes À jeter aux chiens

    Harper Lee Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur 

    Léonora Miano L'Intérieur de la nuit 

    Léonora Miano Crépuscule du tourment

    Léonora Miano Contours du jour qui vient

    Léonora Miano Tels des astres éteints

    Léonora Miano Les Aubes écarlates 

    Erika Nomeni L’amour de nous-mêmes

    Essais

    James Baldwin Retour dans l’oeil du cyclone

    Stéphane Dufoix Décolonial 

    Peter Gelderloos Comment la non-violence protège l’État

    Chris Harman Un siècle d'espoir et d'horreur, une histoire populaire du XXe siècle

    Jean-Marie Muller L'impératif de désobéissance 

    Christelle Murhula Amours silenciées. Repenser la révolution romantique depuis les marges

    Association Survie Françafrique, la famille recomposée

    Françoise Vergès Le Ventre des femmes

    Bande dessinée

    Wilfrid Lupano et Stéphane Fert Blanc autour

     

    1. Page 37. -2. Page 204. -3. Page 125. -4. Page 220. -5. Page 338. -6. Page 35.

    Tant que je serai noire

    Maya Angelou

    Le Livre de poche

    2009

    416 pages

    8,90 pages

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  • le quai de ouistreham florence aubenas bibliolingus

    Le Quai de Ouistreham

    Florence Aubenas

    Éditions de l’Olivier

    2010

     

    15 ans après tout le monde, je découvre Le Quai de Ouistreham : bienvenue dans le monde des travailleur·ses précaires et déshumanisé·es de Caen, des femmes de ménage sous-payées, méprisées, esclavisées, harassées. Florence Aubenas, journaliste reporter au Monde, nous propose une immersion nécessaire, et encore plus terrifiante au regard de la situation actuelle.

    « Aujourd’hui, on est considéré pour rien socialement quand on ne travaille pas, même vis-à-vis des gens qu’on connaît1. »

    En 2009, Florence Aubenas s’installe à Caen avec l’objectif de trouver un emploi. Elle s’inscrit au chômage avec un faux profil : elle prétend avoir été quittée par son compagnon après avoir été femme au foyer durant 20 ans et n’avoir pour seul bagage que le bac. L’aventure caennaise ne devra s’arrêter que lorsqu’elle aura décroché un CDI…

    Elle s’imagine qu’elle va recevoir des offres assez facilement, mais c’est compter sans la désindustrialisation qui a fortement touché la région, et la crise de 2008 qui fait la une des médias à l’époque, et qui semble surtout servir de prétexte pour les employeurs.

    Bienvenue dans la France post-industrielle, celle des travailleur·ses précaires, des chômeur·ses, des débuts de mois difficiles, des carrières en pointillés, entre CDD et périodes de chômage (ce qui est aussi mauvais pour le CV que pour le calcul de la retraite)…

    « Est-ce que vous voulez commencer une nouvelle vie ? Agent d’entretien, qu’est-ce que vous en pensez2 ? »

    La concurrence est rude : les offres d’emploi sont rares et les chômeur·ses nombreux·ses. Avec Florence Aubenas, on découvre l’enfer des agences de Pôle emploi en 2009, et je n’ose imaginer ce que ça doit être 15 ans plus tard…

    A Pôle emploi, les demandeur·ses d’emploi doivent sans cesse prouver qu’iels cherchent du travail. Il leur faut assister à toutes les formations qu’on leur propose, même les plus inutiles et les plus inadaptées à leur situation personnelle. Leur statut est sans cesse remis en question. À l’inverse, les entreprises ne sont pas surveillées, elles peuvent proposer des missions qui ne respectent pas le code du travail sans être inquiétées…

    Pour Pôle emploi, toutes les combines sont bonnes  pour faire baisser artificiellement le chiffre du chômage : vous ne venez pas aux formations ? vous êtes radié·e ! Il y a d’un côté les « bon·nes » demandeur·ses d’emploi, celleux qui ont « un petit diplôme, une petite expérience, une petite voiture3 », et les mauvais·ses, celleux qui n’ont aucune expérience et aucun diplôme.

    À travers son expérience, même limitée et fictive, Florence Aubenas pointe les absurdités du système, le désespoir des candidat·es et la souffrance des employé-es de Pôle emploi qui sont soumis·es à des contraintes de plus en plus fortes dans leur agence, où les incidents sont de plus en plus nombreux. On pense à cet homme qui, en 2013, s’était immolé devant une agence de Pôle emploi.

    « Tu verras, tu deviens invisible quand tu es femme de ménage4. »

    Très vite, comme toustes les autres, Florence Aubenas se surprend à vouloir accepter n’importe quelle mission, pourvu qu’elle en obtienne une. Comme les autres, elle se dégote une petite voiture, indispensable à tout métier dans les petites villes, et devient corvéable à merci. 

    Le seul emploi qu’elle trouve est femme de ménage, mais ce sont plutôt des heures par ci-par-là, très tôt le matin et très tard le soir. Elle fait le ménage dans les ferrys du quai de Ouistreham 6 jours sur 7 ; les trajets en voiture coûtent plus cher en essence que ce que lui rapportent les heures de ménage. Impossible de concilier ce travail avec une vie personnelle épanouissante, impossible de s’organiser et de se projeter car les horaires changent tout le temps, quand elle n’est pas renvoyée sans motif. Et il est particulièrement mal payé, comme tous les métiers majoritairement occupés par des femmes !

    Le métier de femme de ménage est particulièrement épuisant et stressant. Avec toustes ses collègues (une écrasante majorité de femmes), elle doit nettoyer le plus possible, sans être certaine que les heures supplémentaires seront payées. Les charges sont lourdes, les gestes répétitifs, mais les courbatures qui s’accumulent sont le doux soulagement d’avoir un travail. Elle s’expose aussi au mépris des gens qui travaillent dans les lieux qu’elle nettoie, et elle doit se faire invisible (quand elle ne l’est pas déjà). 

    Tout relève de la survie : si une mission s’arrête, tout s’arrête. Si sa voiture lâche, tout s’arrête.

    Mon avis : une immersion nécessaire, mais insincère ?

    Je suis contente d’avoir enfin lu Le Quai de Ouistreham ! Pour la petite histoire, c’est un livre qui m’avait fait de l’œil à sa sortie en 2010, durant ma première année d’étude dans l’édition. J’ai eu envie de me lancer dans cette lecture lorsque j’ai appris qu’il avait reçu le prix Jean-Mecquert, un prix que j’aime beaucoup parce qu’il récompense la littérature prolétarienne.

    J’ai aimé cette immersion, cynique et violente, dans le monde des travailleur·ses précaires d’une région jadis industrialisée, ouvrière, et contestataire, avec les hauts-fourneaux de la Société métallurgique de Normandie et d’anciens fleurons industriels français comme Moulinex. Mais cette immersion est terrifiante, car, avec les gouvernements successifs de la droite fascisante, la situation n’a fait que s’aggraver dans ces métiers-là et dans les agences de Pôle emploi.

    On cotoie celleux « qui ne sont rien » parce qu’iels n’ont pas de travail, qui sont encore moins humain·es que ce que l’on appellerait aujourd’hui les Gilets jaunes. À l’ère du capitalisme, pas de travail, pas d’identité ! On cotoie celleux qui, face à une telle précarisation et une telle déshumanisation, placent leur dignité dans de petits actes quotidiens ; celleux qui n’osent pas rêver trop fort : une maison, un boulot d’assistante maternelle, d’aide-soignante pour les personnes âgées, d’un pizzaiolo en camion… On côtoie celleux qui ne connaissent pas le droit du travail et ne peuvent pas se défendre, qui portent un discours méritocratique de droite, faisant de véritables « contre-son-camp » ; celleux qui sont reconnaissant·es de décrocher un boulot, même le plus merdique ; celleux qui ne refusent aucune mission, par peur de ne plus être rappelé·es, qui ne se plaignent pas des heures non rémunérées, par peur de perdre leur boulot, qui ne sont pas syndiqué·es, par peur d’être mal vu·es de l’employeur.

    Mais Florence Aubenas vient de la bourgeoisie, elle est grand reporter. Pour elle, c’est une expérience qui s’arrêtera lorsqu’elle aura décroché son premier CDI ; elle retournera alors vivre à Paris dans des conditions décentes. Mais pour Marilou, Philippe, Françoise, Victoria, Mimi, c’est leur survie quotidienne, c’est toute leur vie, continuellement à la merci des décisions prises dans les bureaux feutrés des bourgeois·es. La souffrance au travail, la précarité, la déshumanisation sont l’huile de moteur du capitalisme. Les CDD et intérim sont des emplois bien réels, qui tendent à devenir la norme. Durant 6 mois, elle s’est fait passer pour l’une des leurs, et c’était nécessaire pour mener l’enquête ; mais n’est-ce pas un mensonge douloureux pour elleux lorsqu’iels auront découvert la vérité sur leur collègue en qui iels ont donné leur confiance ?

    Lisez aussi

    Récits

    Jean-Pierre Levaray Je vous écris de l'usine

    Dorothy Allison Deux ou trois choses dont je suis sûre

    Littérature

    Irène Némirovsky La Proie

    Irène Némirovsky Le Bal

    Irène Némirovsky Le Maître des âmes

    Jean Meckert L'Homme au marteau

    Jean Meckert Les Coups

    Thierry Beinstingel Retour aux mots sauvages

    Thierry Maricourt Le Cœur au ventre

    Anna Dubosc La Fille derrière le comptoir

    Dominique Manotti Lorraine Connection

    Pascal Manoukian Les Échoués

    Émilie Ton Des rêves d'or et d'acier

    Upton Sinclair La Jungle

    Upton Sinclair Pétrole !

    Richard Krawiec Dandy 

    Vincenzo Cerami Un bourgeois tout petit petit 

    Jack London Martin Eden

    Dorothy Allison L'Histoire de Bone

    Dorothy Allison Retour à Cayro (200e chronique)

    Dan Fante En crachant du haut des buildings

    Dan Fante La Tête hors de l'eau

    John Fante Bandini

    John Fante La Route de Los Angeles

    Iain Levison Trois hommes, deux chiens et une langouste  

    Iain Levison Tribulations d'un précaire  

    Iain Levison Un petit boulot

    Essais

    Selim Derkaoui et Nicolas Framont La guerre des mots. Combattre le discours politico-médiatique de la bourgeoisie 

    Paul Ariès Écologie et cultures populaires

    Julien Brygo et Olivier Cyran Boulots de merde ! Enquête sur l'utilité et la nuisance sociales des métiers

    Collectif En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté

    Collectif Le fond de l'air est jaune

    Collectif Journalistes précaires, journalistes au quotidien

    Christophe Deltombe Un job pour tous. Une autre économie est possible : l'expérience Emmaüs

    André Koulberg Le FN et la société française

     

    1. Page 165. -2. Page 30. -3. Page 28. -4. Page 176.

    Le Quai de Ouistreham

    Florence Aubenas

    Le Seuil

    collection Points récits

    264 pages

    7,20 euros

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