• mon histoire rosa parks bibliolingusMon histoire
    Une vie de lutte
    contre la ségrégation raciale

    Rosa Parks, avec Jim Haskins
    Éditions Libertalia
    2018

     

    En un mot

    Rosa Parks (1913-2005) est devenue un symbole dans la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, mais, comme souvent, l’histoire officielle en a fait une représentation réductrice, simpliste, iconique, sortie de son contexte : un jour de décembre 1955, une femme âgée, ordinaire, épuisée par sa journée de travail, n’a pas cédé sa place à une personne blanche dans un bus ségrégué de Montgomery, en Alabama, dans le Sud des États-Unis. Que sait-on réellement de Rosa Parks ? Pas grand-chose. Cette autobiographie, rare et précieuse, inédite en français, contextualise le boycott des bus de Montgomery et la naissance du mouvement pour les droits civiques, et revient sur le parcours exceptionnel de cette femme noire militante née au début du XXe siècle dans un pays profondément raciste.

    « Comme des millions d’enfants noirs avant et après moi, je me suis demandé si l’eau white avait un goût différent de celle colored, si elles avaient toutes les deux la même couleur, l’une était-elle blanche et l’autre d’une couleur différente ? »

    Dans une langue très simple, Rosa Parks raconte son enfance, sa jeunesse et ses origines familiales, au début du XXe siècle dans un contexte de racisme institutionnalisé. En Alabama, dans le Sud des États-Unis, où la ségrégation est très marquée, la société est hiérarchisée, divisée et organisée de telle sorte que les Noir·es et les Blanc·hes se rencontrent assez peu. Les églises, les boutiques, les restaurants, les écoles, les transports en commun, tout est ségrégué. Son témoignage montre à quel point l’horizon des Noir·es est complétement bouché : sans cesse réduit·es à leur couleur de peau, iels ont peu d’opportunités dans la vie. Les seuls métiers qui leur sont autorisés sont mal vus, mal payés et difficiles. Les femmes peuvent devenir domestiques et les hommes chauffeurs pour les familles blanches aisées. L’école pour les Noir·es manque cruellement de moyens, et l’accès aux études supérieures est presque inexistant. En 1940, seulement 7 % des Noir·es obtiennent un diplôme de fin d’études au lycée.

    Rosa Parks raconte également la peur, l’humiliation, la colère qui habitent les sien·nes ; les nuits durant lesquelles son grand-père veille devant la porte avec un fusil au cas où le Ku Klux Klan attaquerait ; ainsi que les préconisations horrifiées de sa mère : surtout, ne réponds aux provocations des petits garçons blancs, sous peine de finir lynchée ! Mais la figure du grand-père, le seul qui n’a pas peur de parler d’égal·e à égal·e avec les Blanc·hes, trace une ligne de conduite dans sa vie. Elle sent ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, elle est fière d’elle et ne veut pas se laisser marcher sur les pieds.

    « S’il y avait bien une chose qui me fatiguait, c’était de courber l’échine. »

    Loin de la représentation réductrice qu’on en a fait, Rosa Parks était une femme noire militante dévouée à la cause antiraciste. Plus de dix ans avant son inculpation pour non-respect de la ségrégation dans les bus en 1955, elle était déjà secrétaire de la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur), et son mari, Raymond Parks était clandestinement engagé dans la lutte contre la ségrégation, et plus largement contre le racisme, depuis les années 1920. Avant le boycott des bus de Montgomery, les Parks s’étaient illustré dans la lutte pour le droit de vote des Noir·es.

    Puis vint le 1er décembre 1955, où cette dame « âgée » (de 42 ans seulement), « épuisée par sa journée de travail » (ou par l’oppression systémique), n’a pas voulu céder sa place à une personne blanche dans un bus ségrégué. À la suite de son procès bâclé se met en place le boycott des bus de Montgomery, utilisés à 75 % par des Noir·es (ce qui a été une des conditions de son succès). Rosa Parks raconte l’auto-organisation exemplaire des Noir·es, avec la figure émergente du pasteur Martin Luther King, pour mener un boycott efficace des bus, pendant plus d’un an, et qui donnera naissance au mouvement pour les droits civiques. Elle raconte aussi le harcèlement, les menaces de mort, les maisons des pasteurs incendiées, et finalement le meurtre de Martin Luther King.

    Tout au long de son témoignage, Rosa Parks souligne combien les femmes du mouvement ont été écartées des projecteurs. Lors des rassemblements, c’était presque exclusivement des hommes qui s’exprimaient du haut de la tribune : principalement Martin Luther King, Ralph Abernathy, Edgar Nixon. La parole légitime était celle des hommes, alors que Rosa Parks a continué, durant toutes ces années, à témoigner auprès d’étudiant·es noir·es et de publics plus restreints, et à œuvrer dans l’ombre, par téléphone, par courrier, en tant que pilier de l’organisation montée pour la promotion des droits civiques. Elle redonne d’ailleurs un peu de place aux autres femmes de la lutte durant cette époque : Septima Poinsette Clark, Johnnie Rebecca Daniels Carr, Bernice Robinson, Virginia Durr.

    Elle porte aussi un regard éclairé sur les méthodes de lutte : elle croit en l’efficacité de la non-violence de Martin Luther King, inspirée de Gandhi, sans pour autant en être une défenseuse inconditionnelle ; et, de ce qu’on peut lire aux débuts de leur mariage, son mari semblait partisan de la légitime défense armée. Un épisode semble l’avoir beaucoup marquée : lors de la marche de Selma en 1965, strictement encadrée par les organisateurices, elle se fait virer du cortège à plusieurs reprises parce qu’elle ne porte pas le gilet prévu pour l’événement. Un demi-siècle plus tard, certaines choses n’ont pas changé : les promoteur·ses de la non-violence peuvent se montrer toujours aussi dogmatiques, autoritaires, arrogant·es, voire ridicules…

    Rencontre avec le livre

    C’est en particulier lorsque je tiens en main ce genre d’ouvrage, qui n’a été traduit en français qu’en 2018, c’est-à-dire un quart de siècle après sa parution aux États-Unis, que je prends conscience que notre métier d’éditeur et d’éditrice est primordial. Combien d’autres précieux morceaux d’histoire manquent-ils pour donner du corps et de l’esprit à nos luttes ? Merci aux camarades des éditions Libertalia d’avoir déniché ce texte inestimable, accompagné de notes avisées, et d’avoir rendu sa version numérique disponible gratuitement pendant le confinement : cette lecture a été salvatrice à un moment où, comme beaucoup, j’avais besoin de retrouver du sens et de l’inspiration dans mes activités.

    En 2015, Paris a inauguré au nom de Rosa Parks une gare et un centre commercial (encore un grand projet inutile pour sauver la sacro-sainte croissance) dans un quartier en voie d’embourgeoisement. Mais qu’on ne s’y trompe pas : on peut y voir une façon de commémorer sa lutte, ou bien d’institutionnaliser une figure militante, érigée en icône figée, muette, vidée de sa capacité subversive, à des fins politiques : « circulez, il n’y a rien à voir, le racisme n’existe plus et l’humanisme a triomphé… » La publication de l’autobiographie de Rosa Parks est décisive contre la récupération et la langue de bois, et pour garder vivante la mémoire de nos luttes à travers les générations.

    Quelques semaines après la mort insupportable, injustifiable de George Floyd, que les médias mainstream, majoritairement investis par des personnes blanc·hes, n’ont pas pu ignorer, la lecture de ce témoignage de première main met en perspective l’histoire du racisme institutionnalisé aux États-Unis, depuis l’esclavage aux discriminations de race et de classe, en passant par les crimes policiers quotidiens. Malgré les grandes valeurs répandues dans des discours grandiloquents par les classes dirigeantes, le monde est toujours profondément raciste, et les États-Unis n’y échappent pas. Gageons que le combat contre le racisme devienne la lutte fédératrice post-covid 19 !

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    Mon histoire
    Une vie de lutte contre la ségrégation raciale
    Traduit de l’américain par Julien Bordier
    Rosa Parks, avec Jim Haskins
    Éditions Libertalia
    2018
    200 pages
    10 euros

    Bibliolingus

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  • la supplication tchernobyl svetlana alexievitch bibliolingus

    La Supplication
    Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse
    Svetlana Alexievitch
    Éditions Jean-Claude Lattès
    1998

     

    En un mot

    Plus de trente ans après, Tchernobyl fascine toujours et défie l’entendement. Les précieux témoignages de Biélorusses publiés par Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature) en 1997 sont une plongée fantastique dans l’esprit soviétique pétri d’idéalisme, de courage, de patriotisme aveugle, de fatalisme. Cet ouvrage qui fait aujourd’hui référence permet aussi de ne pas oublier combien l’être humain, dans sa folie, dans son irresponsabilité, ne maîtrise absolument pas l’énergie nucléaire. Rien ne dit, vu l’état des centrales françaises par exemple, et vu la manière dont on tire de plus en plus sur les coûts, que cela ne se reproduira pas.

    « Aux réunions de la commission gouvernementale, on rapportait les choses d’une manière très simple : ‘Pour cela, il faut mettre une vie. Et pour ceci, deux ou trois vies…’1 »

    Dix ans après, Svetlana Alexievitch, récipiendaire du prix Nobel de littérature, publie les témoignages des Biélorusses, issus de différents milieux sociaux, qui ont vécu dans la région, qui ont travaillé à la centrale ou y ont été « liquidateurs ».

    « Nous avons laissé chez nous mon hamster, nous l’avons enfermé. Nous lui avons laissé de la nourriture pour deux jours. Et nous sommes partis pour toujours2. »

    Quelques jours après l’explosion de la centrale nucléaire le 26 avril 1986, des centaines de milliers de gens sont évacué·es de gré ou de force de la région de Tchernobyl, à la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie. Abandonnant leurs affaires personnelles et leurs animaux, des gens qui cultivaient la terre depuis des générations quittent leurs terres, non pas pour trois jours comme iels le croient, mais pour toujours. En ce printemps ensoleillé, parmi celles et ceux qui n’ont pas été évacué·es, certain·es n’y croient pas : la radiation n’a pas de couleur ni d’odeur, les animaux se comportent normalement, et les récoltes sont très bonnes.

    « L’histoire de l’atome n’est pas seulement un secret militaire, un mystère et une malédiction. C’est aussi notre jeunesse, notre époque… Notre religion3… »

    La région massivement désertée est devenue le lieu de tous les pillages et de tous les trafics, malgré la présence des militaires et des réservistes. Celles et ceux qui sont revenu·es ont reconstruit leurs maisons saccagées et repris le travail de la terre comme avant. D’un côté, les évacué·es sont dispersé·es dans la Biélorussie sont traité·es en parias, comme les Hibakushi, les survivants de Hiroshima. De l’autre, Tchernobyl devient une terre d’accueil pour les réfugié·es politiques, comme cette famille qui a fui la guerre au Tadjikistan entre 1992 et 1997.

    « Là-bas, on entrait dans un monde fantastique, un mélange de fin du monde et d’âge de pierre4. »

    Svetlana Alexievitch recueille aussi les témoignages des « liquidateurs » qui sont montés sur les toits des réacteurs, là où même les composants électroniques des machines brûlaient. À coup de 1 minute 30 par jour, ils se sont relayés pendant des semaines, tandis que d’autres isolaient le sous-sol radioactif des nappes phréatiques, dans des conditions de travail tout aussi terribles. La couche de terre superficielle, ainsi que les plantes, les insectes, les arbres, les jardins, les maisons ont été arrachés sur des centaines de kilomètres carré et enterrés dans des fosses qui ne devaient en principe pas entrer en contact avec les fosses communes.

    « Nos responsables avaient plus peur de la colère de leurs supérieurs que de l’atome. Chacun attendait un coup de fil, un ordre, mais n’entreprenait rien de lui-même5. »

    Du point de vue des responsables politiques, chaque mission autour des réacteurs se compte en nombre de vies, tandis que les hommes envoyés sur le terrain, munis de piètres protections, sont encouragés par des salaires certes alléchants au premier abord, mais dérisoires compte tenu de la mortalité et des nombreuses maladies à venir. La vodka qui circule à flots sert davantage à dompter la peur et à s’armer de courage qu’à « désactiver » les radiations, comme d’aucuns le prétendent…

    Rencontre avec le livre

    Les recueils de témoignages de Svetlana Alexievitch, qui dessinent chacun une histoire sociale de l’URSS, figurent parmi mes préférés de tous les temps, et je vous ai déjà parlé de La Fin de l’Homme rouge. Tchernobyl fascine et défie l’entendement. Dans La Supplication, ce sont surtout les témoignages des femmes qui ont pansé les plaies de leurs maris agonisants qui m’ont retourné. Certes, on connaît les maladies et les malformations monstrueuses qui ont augmenté depuis l’explosion de la centrale, mais la vie des liquidateurs pendant leur mission et celle des habitant·es de la région sont probablement moins connues. Quel degré de fatalisme faut-il pour retourner vivre dans la région, malgré la radiation ?

    Quel degré de courage ou d’ignorance a-t-il fallu aux « liquidateurs » pour partir en mission ? L’œuvre de Svetlana Alexievitch est parcourue par cette représentation des Soviétiques pétri·es d’idéalisme, de courage, de patriotisme, de fatalisme, et d’une certaine dose de virilisme. Chaque génération soviétique a eu son lot de guerres, de morts et de souffrances. Élevé·es dans une discipline militaire, les Soviétiques ont certainement un sens du devoir et de l’abnégation très développé qui a permis, en 1986, de colmater la centrale. Toutefois, tous les jeunes hommes envoyés en mission n’étaient pas volontaires : entre les pressions machistes et la peur d’être viré du parti, une partie y est allée à reculons. L’obéissance aveugle est aussi à l’origine de trop de désastres dans le monde : la hiérarchisation et la bureaucratie dilue la responsabilité, au point que chacun met en sourdine son sens moral et attend les ordres. Dans les faits, un pouvoir de décision énorme se retrouve entre quelques mains. Quelle est la responsabilité des opérateurices des centrales et des responsables du Parti qui ont détenu des millions de vies entre leurs mains ? Comment peut-on tromper à ce point les gens sur la dangerosité des radiations et mal les guider dans les gestes d’urgence ?

    « Non, ce n’étaient pas des criminels, mais des ignorants. Un complot de l’ignorance et du corporatisme. Le principe de leur vie, à ‘l’école des apparatchiks : ne pas sortir le nez dehors. On devait justement promouvoir Sliounkov à un poste important, à Moscou. C’était cela. Je pense qu’il a dû recevoir un coup de fil du Kremlin, de Gorbatchev : Surtout pas de vagues, ne semez pas la panique, il y a déjà assez de bruit autour de cela en Occident. Les règles du jeu étaient simples : si vous ne répondez pas aux exigences de vos supérieurs, vous ne serez pas promu, on ne vous accordera pas le séjour souhaité dans une villégiature privilégiée ou la datcha que vous voulez… Si nous étions restés dans un système fermé, derrière le rideau de fer, les gens seraient demeurés à proximité immédiate de la centrale. On y aurait créé une région secrète, comme à Kychtym ou Semipalatinsk… Nous sommes dans un pays stalinien. Il est encore stalinien à ce jour6… »

    Quel degré de folie a-t-il fallu pour construire partout dans le monde des centrales, alors que le nucléaire est loin d’être maîtrisé ? Malheureusement, malgré des conditions de sécurité plus rigoureuses, l’explosion de Fukushima au Japon en 2012 a démontré que le risque était bel et bien présent. En France, la quarantaine de réacteurs arrive à terme dans les années à venir : les coûts vont encore être colossaux pour augmenter leur durée de vie de dix ans, voire plus, mais la catastrophe n’est pas du tout exclue. Comment les responsables politiques et scientifiques peuvent-iels laisser l’humanité entre les mains d’une technologie dévastatrice ? Les décennies passent, et la problématique reste la même à mon sens : l’être humain se croit toujours le maître du monde ; il croit pouvoir disposer à sa guise de la planète, dans une vision utilitaire et conséquemment « omnicidaire ».

    De la même autrice

    La Fin de l'homme rouge

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    L'homme qui savait la langue des serpents Andrus Kivirähk

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    La Supplication

    Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse

    Traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain

    Svetlana Alexievitch

    Éditions J’ai lu

    2015 pour cette édition

    256 pages

    5,80 euros

    Bibliolingus

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