• american darling russell banks bibliolingus blog livre

    American darling
    Russell Banks
    Éditions Actes Sud
    2005

     

    En un mot

    American darling raconte l’histoire de Hannah Musgrave, militante américaine des droits humains qui est devenue l’épouse d’un haut dirigeant libérien. Si je lui ai trouvé quelques défauts, j’ai aimé me plonger dans ce roman riche de thèmes intimes, comme la relation aux parents, la bisexualité, le goût de la maternité, la protection des animaux.

    « Aux États-Unis, j’avais été coincée par mon état de Blanche, en Afrique, j’étais coincée par mon statut d’Américaine1. »

    Aux États-Unis, dans les années 1990, Hannah Musgrave est propriétaire d’une ferme où seules des femmes travaillent. Un jour, tandis qu’elle est en train d’abattre à la chaîne ses quarante poulets, elle réalise qu’elle a besoin de retourner au Liberia où elle a vécu et élevé ses enfants. Douze ans après sa fuite pendant la guerre, elle retourne au Liberia pour savoir ce que sont devenus ses fils, ainsi que les chimpanzés qu’elle protégeait dans un sanctuaire. Les chimpanzés sont en effet en voie de disparition, car ils sont capturés bébés pour devenir des animaux de compagnie, ou tués pour en faire de la « viande de brousse ».

    Hannah nous raconte son parcours, son enfance dans une famille blanche et bourgeoise, sa jeunesse dans les mouvements politiques anti-impérialistes et anti-racistes comme les Weathermen, son combat contre le conditionnement sexuel et moral de la société bien-pensante, et sa vie de femme et de mère au sein de l’élite libérienne.

    « J’étais une petite Yankee innocente et idéaliste tout imprégnée de la décomposition au parfum de magnolia et du frisson de violence raciale de William Faulkner et de Flannery O’Connor. Rebelle juste sortie de l’œuf, le visage juvénile et l’âme romantique, j’ai pris le bus vers le sud avec des centaines de gens comme moi, cet été-là, pour me rendre dans le Mississippi. J’étais sûre que nous allions parvenir à purifier le monde raciste et tyrannique de nos parents par notre idéalisme et par la simple force de notre travail2. »

    Rencontre avec le livre

    American darling est un roman très riche et documenté, et il m’en coûte de ne pas pouvoir vous dire toutes ses qualités, mais je dois aussi reconnaître que je n’ai pas entièrement été séduite. J’en suis désolée car les thèmes abordés dans ce roman sont pertinents et peu communs en littérature.

    Le personnage fictif d’Hannah, probablement inspiré de Patricia Hearst (et qui a aussi inspiré l’autrice Lola Lafon récemment), est sociologiquement intéressant, car il s’inscrit dans l’histoire des États-Unis autant que dans celle du Liberia. Russell Banks s’est documenté sur l’activisme clandestin des années 1960, sur l’organisation des Weathermen (qui a vraiment existé), et les personnes militantes et pourtant issues de « bonnes familles conventionnelles ». L’auteur apporte quelques éléments historiques sur le Liberia, pays dirigé en sous-main par les États-Unis depuis sa recolonisation par les ancien·ne·s esclaves noir·e·s américain·e·s. Hannah nous raconte les années 1980-1990, avec la succession des dictatures et des coups d’État, la guerre civile, les viols et les exactions, les enfants-soldats poussés par la drogue et la faim.

    Hannah Musgrave rebute par le regard sévère qu’elle porte sur elle-même, mais sa conscience aigüe de sa classe sociale impressionne : la Yankee idéaliste, l’Américaine riche et blanche, tente de se défaire de ses privilèges sociaux et de s’extraire de sa classe bourgeoise pour sauver les opprimé·e·s : n’est-ce pas sa propre conscience qu’elle essaie de sauver ? Au fil du roman, elle nous raconte sa vie en écartant les fausses excuses, les fantasmes d’autoglorification et d’autosanctification. Louables ou maladroites, les luttes d’Hannah pour la justice sociale et la cause animale ont fait écho en moi.

    Le parcours atypique de la narratrice permet d’aborder de nombreux sujets intimes et sociétaux, comme la relation conflictuelle avec les parents, l’absence de goût pour la maternité, les différences de cultures au sein des couples mixtes, la bisexualité, la vieillesse, ou encore le mépris donné aux singes.

    Et, chose rare, le chimpanzé, en temps qu’être conscient et intelligent, occupe une place dans un roman. Toutefois, même si Hannah aime autant ses singes que ses enfants, la place qui leur est faite reste périphérique, et malheureusement la considération apportée à ces animaux ne s’étend pas du tout aux autres animaux non humains. Par son spécisme, ce roman ne va pas assez loin, car seuls les animaux intelligents et proches de l’être humain, comme les singes et les chiens, bénéficient de la sollicitude d’Hannah, qui ne peut pas manger de singes, la « viande de brousse » du Liberia, mais mange ses animaux de ferme dans les Adirondacks. Page 202, elle dit aussi qu’elle pourrait manger du chien, du chat, ou du rat, si c’était la tradition, mais pas le chimpanzé parce qu’il est proche de l’être humain. Hannah perçoit l’élevage en plein air comme une lutte politique face aux géants de l’élevage industriel, et ne remet nullement en cause le carnisme lui-même. C’est dommage, mais l’auteur cherchait certainement à faire connaître les chimpanzés en voie de disparition en Afrique, on ne peut le lui reprocher.

    « Ce sont les bébés [chimpanzés] qu’on capture et qu’on vend comme animaux de compagnie après avoir tué leur mère et les autres adultes qui tentaient de les protéger. Quant à ces adultes, leurs assassins les vendent pour la viande ou les mangent sur place3. »

    American darling est donc un roman riche, long, immersif, qui demande littéralement à aller vers lui, à faire le premier pas. Son intérêt ne se mesure pas à l’intensité du suspense (il y en a peu), mais à son ancrage historique, au passé de ce personnage, à la manière dont Hannah accepte peu à peu de nous dévoiler une part ou une autre de son vécu.

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    1. Page 109. -2. Page 25. -3. Page 488.

    American darling
    (The Darling, titre original)
    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan
    Russell Banks
    Éditions Actes Sud
    Collection Babel
    2013
    578 pages
    10,70 euros

    Bibliolingus

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  • zoos le cauchemar captivite jensen bibliolingus blog livre

    Zoos.
    Le cauchemar de la vie en captivité
    Derrick Jensen
    Éditions Libre
    2017

     

    En un mot

    On entend souvent que les zoos préservent la biodiversité, ou que les animaux vivent bien plus longtemps en captivité que les animaux sauvages. Face aux idées reçues, voilà un petit ouvrage très instructif, écrit par Derrick Jensen, auteur écologiste et membre fondateur de l’organisation Deep Green Resistance, qui démonte les arguments fallacieux visant à justifier l’existence des zoos, et qui nous interroge sur la place des êtres humains au sein du monde sauvage.

    « Le zoo est bien une prison punitive, à laquelle l’animal est condamné, sans qu’il soit coupable1. »

    Les zoos sont un enfer pour les animaux. Dans les zoos, les animaux sont coupés de leur élément naturel qui les prive de leur identité commune, en tant qu’espèce faisant partie d’un collectif, et de leur identité personnelle, en tant qu’individu ayant son propre caractère, ses sensibilités. Ils sont maltraités, privés de sensations, sans cesse observés, contrôlés, manipulés sans leur consentement, ce que l’auteur compare à la pornographie. Les études sur l’éthologie (l’étude du comportement animal) montrent qu’ils développent alors des comportements compensatoires, voire pathologiques.

    Les animaux détenus dans les zoos sont capturés bébés. Pour cela, il faut quasiment chaque fois tuer la mère et les autres membres de la famille qui résistent pour défendre le petit. C’est le cas des grands singes, des lions, des tigres, des éléphants, des rhinocéros, des hippopotames, tandis que les girafes et les antilopes préfèrent abandonner leurs enfants. C’est un véritable commerce d’animaux sauvages. L’auteur décrit les manières cruelles dont les animaux sont capturés, et les manifestations visibles de leur souffrance et de leur détresse. Les manières peuvent être brutales, mais aussi retorses, comme les singes en Tanzanie qui sont saoulés pour qu’ils ne puissent plus monter aux arbres et s'enfuir.

    La mortalité des bébés en captivité est énorme. Si les zoos, à grands renforts de publicité, annoncent fièrement la naissance de petits animaux, car cela augmente sensiblement la fréquentation, ils n’indiquent pas que la majorité des espèces captives n’atteignent pas l’âge de se reproduire. Sans compter que l’auteur ne décrit pas comment les accouplements se font, mais ces derniers ne sont certainement pas spontanés et naturels !

    Les animaux en captivité ne vivent pas plus longtemps que les animaux sauvages. Les animaux en captivité sont malheureux, maltraités et coupés de leurs besoins réels, ils ne vivraient pas plus longtemps que dans le monde naturel. De ce que j’en sais, c’est le cas notamment des orques, comme on peut le voir dans le documentaire Black fish.

    Les vieux animaux en « surplus » sont vendus pour une bouchée de pain. Qui dit naissance, dit surpopulation. Les données semblent bien cachées mais les vieux animaux sont vendus à des cirques, à des marchand·e·s d’animaux, des propriétaires d’animaux de compagnie, des collectionneur·e·s, des taxidermistes… et semble-t-il à des prix dérisoires.

    Les zoos ne sont pas une arche de Noé pour pallier à la destruction de la biodiversité. Cette métaphore est trompeuse, car les budgets alloués aux zoos, dépensés essentiellement en publicité, pourraient être utilisés à la sauvegarde des habitats naturels et des écosystèmes. Outre le fait qu’ils perpétuent la tradition de la domination et de la soumission, les zoos détiennent des animaux altérés par la captivité, et qui ne sont plus adaptés au monde naturel.

    Les zoos ne nous apprennent rien sur les animaux. L’un des arguments les plus fallacieux est de prétendre que les zoos ont un potentiel pédagogique pour nous et nos enfants, et qu’ils nous apprennent à nous soucier de « l’environnement ». Êtes-vous capable de décrire le mode de vie d’un animal vu dans un zoo, en lisant les quelques écriteaux pseudo pédagogiques ? Ce qu’on apprend surtout, c’est que l’être humain a assis son pouvoir sur le monde sauvage. On y observe des animaux pathétiques et malheureux, captifs à vie.

    « En effet, la détention en zoo est une violence arbitraire, qui a de graves conséquences sur la physiologie et le psychisme des animaux, jusqu’à en faire, littéralement des aliénés et des malades ; violence insidieuse, sourde, occultée sous le masque de l’éducation, l’alibi de la science et le camouflage d’un décor plus ou moins fleuri auquel les animaux sont totalement insensibles2. »

    Rencontre avec le livre

    Ce qui relève du divertissement pour les êtres humains est un enfer pour les animaux. Derrick Jensen démonte les arguments fallacieux véhiculés par les zoos pour justifier ces institutions. Je ne suis pas très fan du style de l’auteur, fait de retours à la ligne fréquents pour créer des instants de réflexion et d’émotion chez son lectorat, mais ce n’est pas important.

    Les zoos existent depuis plusieurs millénaires. Aux XVIIIe et XIXe siècle, les zoos d’Europe (comme Le Jardin des plantes de Paris, les zoos de Londres et de Berlin) étaient les symboles des empires coloniaux. Rappelons qu’à l’époque les animaux étaient exhibés aux côtés des non-blanc·he·s et des indigènes.

    En effet, le zoo ne symbolise-t-il pas le pouvoir de l’être humain sur le monde sauvage ? Derrick Jensen a raison d’insister sur ce point : le zoo est la jouissance d’avoir dominé un monde perçu comme hostile et de se sentir supérieur. C’est l’anthropocentrisme, au fondement même de notre culture, qui consiste à croire à la perspective flatteuse que les êtres humains sont supérieurs et différents des « animaux », alors que nous sommes aussi des animaux ! C’est croire « que les poissons des océans attendent que nous les attrapions ; que les arbres des forêts attendent que nous les abattions ; que les animaux des zoos attendent là pour nous divertir3. »

    L’auteur va plus loin : dans une sorte de mise en abyme, l’être humain est lui-même dans un zoo, dans la mesure où nous avons rarement l’occasion d’entrer en contact avec le monde sauvage. Dans nos villes, derrière nos écrans, nous sommes sans cesse entouré·e·s de constructions humaines, artificielles, et auto-référentielles. Nos croyances anthropocentrées relèvent d’une « hallucination institutionnalisée4 », car nous coupons nos connexions avec la réalité extérieure. Cela me semble vrai en un sens, car cette croyance anthropocentrée nous conduit à détruire notre habitat, la planète, mais l’être humain a besoin de vivre en communauté, dans l’entre soi. L’allégation que l’être humain est supérieur est infondée, mais sert à justifier a posteriori la pulsion d’exploitation et d’asservissement.

    En somme, pourquoi les zoos nous attirent-ils, nous et nos enfants ? Certainement parce que nous avons besoin de contact avec les animaux sauvages, qui nous rappellent une part de nous-mêmes. N’emmenez plus vos enfants dans les zoos. Il y a bien d’autres manières de faire l’expérience du monde sauvage et des animaux. Dans l’ouvrage Planète végane d’Ophélie Véron, vous en trouverez toute une liste, comme les réserves naturelles, les promenades en forêt, les classes vertes… Défendre le droit des animaux, ce n’est pas faire preuve de « sensiblerie ». C’est simplement éprouver du respect et de la compréhension envers l’autre et sortir de la vision utilitaire de l’autre.

    « Un zoo est un cauchemar de ciment et d’acier, de fer et de verre, de douves et de clôtures électriques. Pour ses victimes, c’est un cauchemar sans fin dont la seule issue est la mort5. »

    Avant de lire cet ouvrage, publié par les éditions Libre, association loi 1901, je ne connaissais pas cet écrivain et activiste écologiste, membre fondateur de l’organisation DGR, issu de l’écologie profonde et de la critique anti-civilisation. Ses positions sur la non-violence, sur la responsabilité individuelle, m’interpellent beaucoup, et j’espère me donner bientôt l’occasion de lire d’autres de ses ouvrages traduits en français.

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    Zoos. Le cauchemar de la vie en captivité

    (texte issu de Thougth to exist in the wild)

    Derrick Jensen

    Traduit de l’américain par Nicolas Casaux, Jessica Aubin, Héléna Delaunay

    Préfacé par Jean-Claude Nouët

    Éditions Libre

    2017

    156 pages

    10 euros

    Bibliolingus

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