• leonid doit mourir lipskerov bibliolingus blog livre 

    Léonid doit mourir
    Dmitri Lipskerov
    Éditions du Revif
    2014

    En un mot

    Ce roman russe fantastique met en scène Léonid, le fœtus doué d’une pensée extralucide, et Angélina, tireuse d’élite et immortelle.

    « [Léonid] ne pouvait pas être un tel gouja avant même de naître1 ! »

    En 1964, Léonid est un fœtus doué d’une pensée extralucide, omnipotente. Carrément acerbe et misogyne, il livre avec humour ses réflexions métaphysiques et ses ambitions alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère, Ioulia, qui vit dans un appartement communautaire avec le père, un délinquant recherché, la grosse voisine Katia et Sergueï, un intello coincé.

    « Au quatrième mois de grossesse, l’embryon alla même jusqu’à tenter de se suicider. Par un effort de volonté, il obligea ses cellules à ne plus s’oxygéner, mais ce gros malin de Ravikovitch procura des comprimés d’oxygène actif à Ioulia2. »

    « [Angelina Lébiéda], chevalier complet de l’ordre de la Gloire3. »

    Ailleurs en Russie, Angelina, 82 ans, est mannequin (oui !) et championne de tir à l’arbalète. Pendant la guerre froide, elle a été ce qu’on peut appeler une machine de guerre. Tireuse d’élite récompensée par plus de trente médailles, elle a des yeux de lynx et un sixième sens pour flairer la mort. Lors d’un contrôle de santé, son médecin fait une découverte étonnante : si sa peau est ridée et détendue, ses cellules ont gardé la vitalité de ses vingt ans…

    Que peut-il advenir d’une rencontre entre Léonid et Angelina, deux êtres exceptionnels et au parcours si opposé ?

    Rencontre avec le livre

    Derrière cette couverture peu attirante se cache un roman surréaliste, drôle et au ton délicieusement libérateur.

    Immortalité, singularité, déterminisme social, choix de sa sexualité : ce roman aborde des thèmes passionnants. Le ton moqueur, fait de circonlocutions et de périphrases ironiques, cingle notamment les préjugés sexistes sur l’homophobie et la transexualité, mais il singe aussi la prétention du système soviétique à vouloir se substituer à la famille.

    « [Svéta] épousa Outiakine et apprit ce qu’était un homme, un vrai. Quoique doté d’un visage passe-partout et d’un corps chétif, son docteur s’avéra capable de conduire des rames de métro sans faillir, n’en finissant plus de les piloter à travers les tunnels. Les garçons de son âge que Svéta avait connus ne lui arrivaient pas à la cheville, même pris tous ensemble. Il était long, tendre et savant4. »

    Publié par les éditions du Revif, Léonid doit mourir ressemble à une pièce de théâtre inspirée des classiques de la littérature russe, peuplée de personnages loufoques qui se croisent habilement au fil des scènes. L’histoire est constituée de plein d’histoires humaines qui se complètent. Dommage que la fin soit un peu précipitée, comme si l’auteur avait eu hâte de réunir les ficelles de son intrigue, mais j’ai beaucoup aimé les 450 pages passées avec les personnages. Les notes de la traductrice sont bien orientées et fournissent le contexte historique nécessaire pour comprendre les allusions de l’auteur.

    Je ne vous en dis pas plus, car ce roman est délicieux ! Si vous aimez la littérature russe déjantée, ce roman est pour vous.

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    Léonid doit mourir
    (traduit du russe par Raphaëlle Pache)
    Dmitri Lipskerov
    Éditions du Revif
    2014
    456 pages
    20 euros

    Bibliolingus

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  • beaute fatale mona chollet bibliolingus blog livreBeauté fatale
    Les nouveaux visages d’une aliénation féminine

    Mona Chollet
    Éditions la Découverte
    2012

    En un mot

    « Sois très mince, mais pas anorexique ; habille-toi comme tu veux, mais suis les tendances ; maquille-toi un max, mais façon nude pour que ça fasse naturel ! » Ces injonctions contradictoires et culpabilisantes du culte de la beauté visent à faire des femmes des potiches dociles et silencieuses, tandis que les hommes s’expriment des sujets graves dans la sphère publique.

    « Les femmes sont encore éduquées pour se conformer au désir d’autrui. »

    Que ce soit les chaînes télévisées, la presse écrite, les produits culturels, les prescripteur·rice·s sur internet et bien sûr la publicité, ces acteurs et actrices se font les complices du culte de la beauté normée et de la perfection. Or, derrière l’étendard de la « femme occidentale libérée », les femmes sont écrasées d’injonctions sociales contradictoires et culpabilisantes : sois très mince, mais pas anorexique ; sois enceinte et mère, mais ne prends pas de poids ; maquille-toi un max, mais façon nude pour que ça fasse naturel ; habille-toi comme tu veux, mais suis les tendances ; mets des décolletés… mais ne t’étonne pas de te faire agresser !

    Les femmes doivent être minces (= chétives et discrètes), jeunes (= influençables et malléables), dociles (= attentives aux désirs des autres).

    Ces injonctions impossibles à tenir d’une société misogyne et aseptisée entraînent fatalement la peur du rejet et la haine de son propre corps, forcément bourré de défauts qu’il faudrait corriger. Le corps, cette machine sans défaut, ne doit pas être trop féminin, trop naturel ou trop animal (cachez ce poil que je ne saurais voir). Cette pression est encore plus forte pour les femmes noires, arabes ou asiatiques dont les rares représentations dans les médias sont nourries de clichés orientalistes, colonialistes et racistes.

    Ces normes impossibles à tenir invoquent une dissociation entre soi et le corps : le corps devient un bien de consommation (Jean Baudrillard) ou une petite entreprise à gérer et perfectionner. Lorsque le corps est ainsi dissocié de l’esprit, il devient plus facile d’accepter la chirurgie esthétique qui altère l’identité au prix de grandes souffrances (« pour être belle, il faut souffrir ») et de dépenses inconsidérées.

    Par cette injonction suprême à plaire aux autres, le « complexe mode-beauté », selon l’expression de Mona Chollet, vise à maintenir les femmes dans une position sociale et intellectuelle subalterne. Avec ce « sois belle et tais-toi » qui s’inscrit en filigrane dans les représentations féminines, c’est la parole et le pouvoir qui nous sont confisqués. À l’image du couple BHL-Dombasle, BHL parle de sujets sérieux dans la sphère publique, tandis que Dombasle l’inoffensive se peint les ongles entre deux opérations de chirurgie esthétique. Les thèmes qualifiés de grands et d’importants ne nous seraient en effet pas accessibles, d’autant plus que les femmes auraient une vision trop enflammée, trop passionnée, trop « hystérique » du monde pour s’exprimer sur la place publique.

    Rencontre avec le livre

    Faire croire à la femme moderne libérée sert sournoisement à museler celles qui auraient l’idée de penser le contraire. Les droits des femmes ne sont effectivement pas acquis, et les féministes ne sont pas des rabat-joie vociférantes mais des personnes militantes.

    À travers l’étude de la presse féminine (le magasine Elle en tête), les séries publicitaires (Sex and the city, Gossip girl ou encore Mad men), la littérature chick lit, la littérature pour enfants, le monde de la haute couture, Mona Chollet nous livre un essai riche de références multiples à notre univers culturel et social, de citations d’auteur·e·s qui ont planché sur la question, sans se départir d’une dose d’humour et de cynisme.

    Mona Chollet, publiée par les éditions La Découverte, participe à la déconstruction des normes totalitaires, et encourage chacune à occuper la place publique, mais en le faisant avec notre vision du monde : « Assumer sa propre sensibilité, sa propre manière de voir et de faire, qui peuvent être héritées d’un passé de domination, mais qui, lorsqu’on a le courage de les imposer sur la place publique, au lieu de les ruminer frileusement dans l’entre-soi féminin, se révèle d’une grande valeur pour l’ensemble de la société. »

    J’ai trouvé cet essai passionnant, quoique le deuxième chapitre ait été plus difficile à aborder, et j’aurais encore beaucoup de choses à partager avec vous sur cette lecture instructive !

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    Max Milo
    2009

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    1. Page 211. -2. Pages 68-69.

    Beauté fatale
    Les nouveaux visages d’une aliénation féminine
    Mona Chollet
    Éditions la Découverte
    Collection Zones
    2012
    240 pages
    18 euros

    Bibliolingus

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