• Postérités

    Les œuvres vouées à la postérité sont celles qui traversent les époques, qui rencontrent plusieurs générations de lecteurs, les œuvres qui ont toutes les qualités pour vivre un siècle en prenant de jolies rides.

  • l'oeil le plus bleu toni morrison bibliolingus

    L’Œil le plus bleu
    Toni Morrison
    Christian Bourgeois éditeur
    1994

     

    Tout est politique Book Club (#TEPBookClub)

    En un mot

    L’œil le plus bleu, le premier roman publié de Toni Morrison, est court, violent, glaçant. Comme l’ensemble de son œuvre, il nous place dans l’intimité de femmes et d’hommes noir·e·s qui portent en elleux la haine de soi, enracinée depuis des siècles dans la société raciste.

    « Je suis mignonne ! Vous êtes laides ! Noires et laides et noires de peau. Moi, je suis mignonne! »

    En 1941 aux États-Unis dans une ville industrielle, Claudia et Frieda, deux jeunes filles noires, vivent dans une petite maison verte et blanche avec leurs parents. Un jour, la famille accueille Pecola Breedlove, une fille noire de douze ans dont le père alcoolique et violent est en prison.

    Les trois jeunes filles traînent ensemble, jusqu’à l’arrivée de Maureen Peal, une de ces petites filles blanches de villes inconnues aux noms chargés de mystères, une petite fille blanche, blonde aux yeux bleus, avec de jolis collants jaunes et des chaussures vertes, que tous les adultes et les enfants, noir·e·s ou blanc·he·s, respectent ; tandis que Pecola est noire, discrète, laide, pauvre et a le malheur de ne pas avoir les yeux bleus.

    Rencontre avec le livre

    Grâce à la toute première édition du Tout est politique Book Club (#TEPBookClub pour les intimes), je poursuis ma découverte de l’œuvre passionnante et nécessaire de Toni Morrison.

    L’Œil le plus bleu, son premier roman publié, est particulièrement coloré, violent et dramatique (ce qui n’est pas sans rappeler À Suspicious River, le premier roman de Laura Kasischke), mais il est traversé d’instants fugaces d’humour et de joies enfantines.

    Comme l’ensemble de l’œuvre de l’autrice, les thèmes centraux sont le racisme et la manière intime dont les personnes noires portent en elles cette haine séculaire, même si le mot « racisme » n’est jamais utilisé par la narratrice Claudia. Le portrait de Pecola, ainsi que ceux tout aussi terrifiants de ses parents et de l’ensemble des personnages qui habitent le roman, font prendre conscience de la violence physique et psychologique omniprésente, de l’injustice incommensurable et des humiliations quotidiennes envers les Noir·e·s. Ainsi, même des décennies après l’abolition de l’esclavage, des générations de jeunes filles noires et métisses apprennent à devenir les meilleures gouvernantes et femmes de ménage au service des familles blanc·he·s.

    Au-delà de la question raciale, la condition féminine est très présente : les femmes, à plus forte raison les Noires qui cumulent les différentes oppressions, n’existent qu’à travers les regards des hommes et leur pouvoir de procréation que les hommes s’approprient depuis la nuit des temps. Ici comme ailleurs, les femmes, dépossédées de leur volonté et de leur corps, gagnent leur liberté lorsque, une fois ménopausées et âgées, elles ne doivent plus rien à personne.

    À mon sens, Toni Morrison et Léonora Miano (dont je vous ai souvent parlé) sont deux romancières qui savent faire comprendre ce que chaque individu d’une population discriminée ressent intimement : la haine de soi, la honte d’être soi. Dès lors, comment vivre lorsqu’on est l’objet du mépris ou pire, de l’indifférence, et qu’il faudra toujours en faire davantage que les autres pour gagner en reconnaissance ? Comment élever ses propres enfants avec amour, lorsqu’on ne connaît pas ce sentiment ? Et si Pecola avait eu une sœur sur qui compter, comme les inséparables Claudia et Frieda, aurait-elle eu une autre vie ? Enfin, même sans aucune éducation et après des événements traumatisants, n’y-a-t-il pas certaines limites qu’on se pose à soi-même ? Toni Morrison tente par là d’expliquer comment des actes terrifiants ont pu arriver.

    Le style de Toni Morrison révèle déjà une écriture incantatoire, envoûtante, empreinte d’énigmes et d’allusions, lesquelles trouveront heureusement une réponse avant de refermer le livre. L’autrice a toujours sa façon à elle de présenter les personnages et les décors. Ici, les objets prennent vie, et sont parfois plus vivants que les personnages eux-mêmes, détruits de l’intérieur par un passé insoutenable.

    Avec Toni Morrison, il n’y a pas d’équilibre, pas de juste milieu, mais seulement des pis-aller, des marches bancales sur lesquelles s’appuyer un moment avant de se sentir broyé·e par une oppression systémique et son lot d’injustices irréparables.

    Si L’œil le plus bleu est un roman étonnamment court, moins tissé, moins abouti que les autres que j’aie lus, il est tout aussi violent, glaçant, et probablement nécessaire. Foncez !

    « C’était comme si quelque maître mystérieux et omniscient avait donné à chacun un manteau de laideur à porter, et qu’ils l’aient accepté sans poser de question. Le maître leur avait dit : “Vous êtes des gens laids.” Ils s’étaient regardés et n’avait rien vu qui contredisait cette affirmation ; ils avaient même vu une confirmation dans chaque panneau publicitaire, chaque film, chaque regard. “Oui, avaient-ils répondu, vous avez raison.” Et ils avaient pris la laideur dans leurs mains, ils se l’étaient jetée sur les épaules comme un manteau, et étaient partis dans le monde2. »

    De la même autrice

    Beloved

    Lisez aussi

    D'autres romans

    A Suspicious River, Laura Kasischke

    Dandy, Richard Krawiec 

    Retour à Cayro et L'Histoire de Bone de Dorothy Allison

    Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee

    Des essais

    Le Deuxième Sexe 1 Simone de Beauvoir

    Beauté fatale Mona Chollet

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    Ceci est mon sang Elise Thiébaut

    Masculin/Féminin 1 Françoise Héritier

    Libérées Titiou Lecoq

    Non c'est non Irène Zeilinger

    Tirons la langue Davy Borde

    Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie

    Pas d'enfants, ça se défend ! Nathalie Six (pas de chronique mais c'est un livre super !)

    1. Page 84. -2. Page 46.

    L’Œil le plus bleu

    (The Bluest Eye)

    Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau

    Toni Morrison

    Christian Bourgeois

    1994

    224 pages

    18 euros

    Disponible en poche

    Bibliolingus

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  • pétrole upton sinclair bibliolingus

    Pétrole !
    Upton Sinclair
    Le Livre de poche
    2011

     

    En un mot

    À la veille de la Première Guerre mondiale, le jeune Bunny découvre le métier de son père, un riche exploitant pétrolier en Californie, qui tient à ce que son fils le succède dans les affaires. Dans ce roman d’apprentissage antimilitaire et anticlérical écrit en 1926, Bunny prend conscience de la condition ouvrière et des inégalités sociales. Pétrole ! est un livre particulièrement intelligent, documenté, engagé et actuel, qui invite chacun et chacune à penser par soi-même.

    « Je passe ma vie à gagner de l’argent pour que tu le dépenses à apprendre aux jeunes gens que cet argent je n’y ai aucun droit1 ! »

    À la veille de la Première Guerre mondiale, Bunny, âgé de 13 ans, suit son père dans ses activités professionnelles. « Papa » est un riche exploitant pétrolier en Californie, qui tient à ce que son fils le succède dans les affaires. Bunny parcourt la Californie et apprend toutes les combines, plus ou moins légales, aux côtés de Papa. Comment reconnaître une source de pétrole ? Comment obtenir le droit d’extraire des richesses du sol sans être propriétaire ? Comment forer sans perdre une goutte de pétrole ?

    Mais un jour, Bunny rencontre Paul qui va lui ouvrir les yeux sur certaines choses. Ce jeune homme idéaliste et militant amènera Bunny à réfléchir à la condition ouvrière et aux inégalités sociales. La Première Guerre mondiale et la révolution russe en 1917 aiguiseront d’autant plus son esprit critique sur la manière dont la société fonctionne et sur les activités de Papa.

    En grandissant, Bunny devient un parti exceptionnel, un beau jeune homme millionnaire, dont la voie est toute tracée : reprendre la succession de son père. Mais il sera sans cesse déchiré entre l’amour et le respect de son père et ses idéaux de justice sociale.

    Rencontre avec le livre

    Tout comme La Jungle du même auteur, Pétrole ! m’a beaucoup impressionnée par son avant-gardisme, son engagement, sa pertinence, son investigation.

    Le capitalisme antidémocratique

    À travers la figure du père de Bunny, self-made man symbolique du rêve américain, on voit comment un simple muletier finit par arriver à la tête d'un empire pétrolier. Upton Sinclair fournit quelques détails pratiques sur l’extraction du pétrole, décrit l’essor du capitalisme, et le moins qu’on puisse dire, c’est que les recettes n’ont pas varié ! La concentration est inévitable pour limiter la concurrence, ce qui entraîne la société de Papa dans une logique de développement économique sans limite : acquisition de puits de pétrole et de raffineries ; distribution des marchandises ; expansion à l’international ; entrée en Bourse… Tous les moyens sont bons pour mener les affaires : corruption du petit fonctionnaire de Californie au président des États-Unis ; lobbying auprès des pouvoirs publics ; propriétaires de terrains escroqués ; privatisation des ressources naturelles ; montages financiers et sociétés écrans pour payer moins de charges… Tout ceci existait déjà dans les années 1910-1920 !

    L’antagonisme entre le capital et le travail : la répression des syndicats ouvriers

    En grandissant, Bunny développe un esprit critique qui l’amènera à remettre en question les activités de son père. Bunny se rend compte de l’éternel antagonisme entre le capital et le travail. Par l’intermédiaire de son ami Paul, il découvre les difficiles conditions de travail des ouvrier·ère·s et les revendications des syndicats ouvriers, notamment le célèbre IWW considéré par l’opinion dominante comme des terroristes et des anarchistes. Les syndicats menacent tant les privilèges des magnats de l’industrie que le milieu ouvrier subit des intimidations, des corruptions à tous les niveaux, des licenciements abusifs, des jugements hâtifs et des condamnations pénales injustifiées. C’est l’occasion pour Upton Sinclair de décrire à plusieurs reprises les conditions effroyables de détention en prison.

    La propagande pour légitimer la guerre, conquérir le monde et sauver les riches

    Les yeux dessillés de Bunny réalisent aussi l’ampleur de la propagande du gouvernement américain pour légitimer l’entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre mondiale et la répression faite aux bolchéviques en Russie. Si le discours officiel prône la défense de la démocratie en Europe, il masque cependant les véritables enjeux : la conquête du vieux continent, la suprématie américaine et la sauvegarde des intérêts personnels d’une poignée de riches. « Si les simples soldats avaient eu voix au chapitre, il n’y aurait jamais eu de guerre2. » Upton Sinclair compare la diplomatie mondiale à une dispute où chaque dirigeant·e national·e tente d’arracher la plus grosse part du gâteau, à coups de négociations, d’alliances et de trahisons, et en amenant au combat des millions de personnes, embobinées par des discours patriotiques. Qu’est-ce qu’un pays ? Que sont les frontières, sinon celles que définissent les dominant·e·s ? Décidément, rien n’a changé !

    La propagande promilitaire et antibolchévique/communiste/anarchiste/socialiste est relayée par les médias complaisants avec des informations fausses et des rumeurs des plus effrayantes sur les « ennemi·e·s de la nation ». « Il est difficile de se rendre compte à quel point on peut être ignorant quand on ne lit rien d’autre que les journaux et les magazines américains3. » Aux États-Unis, la liberté de parole est muselée, et il est alors dangereux d’avoir des propos socialistes, prélude au maccarthysme et à la guerre froide. Le gouvernement américain a soutenu les exactions de la « terreur blanche » en Russie, ce mouvement contre-révolutionnaire qui a réprimé les bolchéviques entre 1917 et 1921.

    Contre la religion et l’institution scolaire : l’émancipation populaire

    Upton Sinclair écrit à charge contre le dogmatisme de la religion et de l’institution scolaire qui rendent les gens soumis à toutes les propagandes. L’auteur invite à s’émanciper, à penser par soi-même, à prendre conscience de sa classe sociale et politique, à déceler les oppressions et les privilèges au sein de la société. L’apprentissage critique de Bunny est également le nôtre. En devenant adulte, on porte un regard plus lucide sur les opinions et les manières d’agir de nos parents, et on peut décider de les reproduire ou de s’en éloigner, et alors la distance idéologique peut devenir difficile à supporter… Et si le roman est émaillé de sexisme, il fait néanmoins aussi la critique de la condition féminine : le pouvoir des femmes est limité à leur capacité à séduire, et la description du monde du cinéma dans Pétrole ! rappelle furieusement « l’affaire Weinstein » d’octobre 2017 !

    Comment lutter pour la justice sociale ? Les différents courants de la gauche, encore aujourd’hui, ne parviennent pas à se mettre d’accord : les bolchéviques de 1917 prônent la révolution par le recours à la violence (le roman ayant été écrit en 1926, l'auteur n’a pas connu le stalinisme), tandis que les socialistes, dont il fait partie, défendent le changement sociétal par l’éducation populaire. À mon sens, les deux méthodes vont de pair, mais j'ai récemment travaillé sur ce sujet pour avoir envie de vous en parler plus longuement ces prochains mois.

    Upton Sinclair ne peut être accusé de manichéisme, puisqu’il donne souvent la parole aux arguments des nanti·e·s, et Papa ne cesse de confronter l’idéalisme de son fils à la réalité économique : comment construire une entreprise offrant des conditions sociales viables lorsqu’on a un pouvoir décisionnaire faible et qu’on a besoin d’être compétitif sur le marché ?

    Pour finir, Pétrole ! est un roman intelligent et passionnant, et particulièrement actuel. Les courants politiques de la gauche sont toujours dénigrés, galvaudés, dépolitisés par les médias, considérés comme « extrémistes » et confondus à tort avec des dérives totalitaires. En revanche, celleux qui détiennent la parole n’évoqueront jamais le libéralisme « extrémiste », car bien sûr, le libéralisme est LA seule voie de développement permettant la démocratie… Prenons l’exemple du mot « anarchisme » : combien de gens croient encore qu’il est synonyme de « désordre » et ignorent que c’est un courant politique théorisé et mis en pratique lors de nombreux événements historiques, et encore aujourd'hui ? Si mon père, qui est particulièrement cultivé et autodidacte, le pense, alors j’ose croire que ces personnes sont très (trop) nombreuses.

    J’ai beaucoup aimé ce roman. J’adore Upton Sinclair, et la fin est un magistral écho à celle de… La Fortune des Rougon de Zola, auteur qui a beaucoup inspiré Sinclair !

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    1. Page 567. -2. Page 493. -3. Page 672.

    Pétrole !

    Upton Sinclair

    Librairie générale française

    Le Livre de poche

    Collection Biblio

    2011

    992 pages

    9,60 euros

     

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