• a suspicious river laura kasischke bibliolingus blog livre

    À Suspicious River
    Laura Kasischke
    Christian Bourgois éditeur
    1999

     

     

    En un mot

    Dans une descente aux enfers inexorable, Leila, jeune réceptionniste au Swan Motel, se prostitue pendant son service. Les thématiques ainsi que le style de Laura Kasischke, riche en couleurs, métaphores et visions macabres et mélancoliques, en font une lecture saisissante et glaçante. Alerte, talent !

    « Eh bien, ai-je répondu, ayant appris cette réplique par cœur, la chambre coûte soixante dollars. Je crois que la compagnie vaut bien la même chose, non1 ? »

    À Suspicious River, une petite ville du Michigan au Nord des Etats-Unis, Leila, une jeune femme mariée de 24 ans, travaille comme réceptionniste au Swan Motel où elle se prostitue. Lorsqu’elle rentre à la maison, elle retrouve Rick et leur vie de couple qui l’indiffère.

    Dans un récit à la première personne immersif et troublant qui s’adresse à nous, lect·rice·eur·s, on navigue entre le présent qui l’étouffe et le passé qui la hante. Leila nous raconte son enfance dramatique qui peu à peu nous amène à comprendre pourquoi elle en est là aujourd’hui : son corps de jeune femme, cette enveloppe vide et qui a déjà tant vécu, ne lui appartient plus. Les sensations douces ou violentes, les sentiments amoureux ou agressifs, rien de tout cela ne lui importe, et on assiste à l’inexorable descente aux enfers de son autodestruction. Leila, tout comme son mari anorexique qui ne mange plus pour contrôler son apparence et sa vie, cherche désespérément à disparaître.

    Lorsque Gary entre dans le motel, avec son bel air et son accent texan, et qu’il semble la regarder autrement et prendre soin d’elle, sa vie va définitivement basculer.

    « Mon corps me faisait l’effet d’être une vieille pierre, mais Rick, toujours habillé, ne cessait de le caresser, comme si mon corps était tout à fait nouveau2. »

    Rencontre avec le livre

    Quand je découvre un texte pareil, je suis à la fois heureuse et frustrée qu’il existe encore des milliers de livres à découvrir. À Suspicious River, le premier roman de Laura Kasischke, est à mon sens aussi saisissant, glaçant et malsain parce que la forme sert admirablement le fond, et j’ai pris tout un tas de notes, comme si j’allais en faire un commentaire de texte.

    Tout autant que le personnage de Leila, celui de son mari est aussi très important pour comprendre le rapport au corps. Chacun·e prend le contrôle de sa vie comme il·elle peut, et c’est finalement en disant toujours « oui » à tous les hommes que Leila donne une direction à sa vie, si morbide soit-elle. À travers ses personnages, Laura Kasischke s’attache aussi à dépeindre une Amérique conservatrice, raciste et glauque.

    Ce « je », omniprésent alors qu’il est en train de disparaître, est déroutant, tout comme lorsqu’elle s’adresse à nous en glissant de temps à autre des formules étonnantes d’indifférence : « il se peut que j'ai fait ci » ; « j’ai peut-être fait ça » ; « je crois que j’ai dit ça »…

    Des images très fortes me restent en mémoire, portées par le champ lexical du morbide, des couleurs vives et lumineuses (essentiellement autour du rouge agressif, du bleu mélancolique et du flash blanc aveuglant), des visions et des odeurs macabres obsédantes et très animales (les yeux sombres du daim mort, les cygnes de la rivière, le lapin mort suspendu à l’arbre), des métaphores puissantes (« je me suis sentie rougir – une saucière de sang tiède qui m’éclabousse le visage et le cou3 » ; les cygnes qui forment « trois crucifix formés par leurs ombres4 »).

    Voilà une œuvre à lire, à sentir, à voir, qui m’a pétrifiée d’horreur. Ici, ce n’est pas seulement l’horreur gratuite et voyeuriste du fait divers, mais l’horreur de voir un être abandonné par une société individualiste et désolidarisée. Même s’ils sont sombres et tristes, mais puissants, j’adore les romans de Laura Kasischke !

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    À Suspicious River
    (Suspicious River, traduit de l’anglais, États-Unis, par Anne Wicke)
    Laura Kasischke
    Le Livre de poche
    2013
    384 pages
    7,10 euros

    Bibliolingus

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  • les animaux ne sont pas comestibles martin page bibliolingus

    Les animaux ne sont pas comestibles
    Martin Page
    Éditions Robert Laffont
    2017

     

     

    En un mot

    A travers son cheminement intime vers le véganisme, Martin Page explique la philosophie positive, bienveillante et émancipatrice du mouvement, ainsi que les réticences psychologiques habituelles. Son ouvrage, accessible, didactique et drôle, m’a paru particulièrement stimulant et encourageant, c’est pourquoi je l’offrirai volontiers à mon entourage non végane.

    « Pendant des années, j’ai été doué pour développer une argumentation qui m’empêchait d’abandonner la consommation de viande1. »

    Entre essai et quotidien d’un écrivain fauché mais débrouillard, Martin Page nous raconte son cheminement stimulant vers le véganisme. A travers des anecdotes du quotidien, il explique la philosophie bienveillante et émancipatrice du véganisme, les raisons pour lesquelles nous ne devons plus exploiter et manger des animaux, et les différents termes qui définissent le mouvement (véganisme, antispécisme, animalisme, carnisme…). Les animaux sont en effet des êtres sensibles qui ont intérêt à vivre, comme nous. Etre végane, animaliste, antispéciste, c’est ne pas faire de distinction entre les êtres humains et les animaux domestiqués, les animaux d’élevage, les animaux considérés comme beaux et nobles, et ceux qui sont moches !

    Son cheminement vers le véganisme a d’abord commencé, comme chacun.e d’entre nous, par des réticences psychologiques fortes (j’aime trop le goût de la viande ; où vais-je trouver des protéines ?) et les arguments qu’on se donne à soi-même pour légitimer son carnisme (je ne mange que de la viande bio et heureuse ; je ne mange pas de bébés animaux comme les veaux…). Cela lui permet de passer en revue les idées reçues, les arguments fallacieux des pro-carnistes (manger des animaux est la loi de la nature ; prendre de la B12, ce n’est pas naturel !).

    « La plupart des gens aiment les animaux et ne désirent pas qu’ils souffrent ou meurent. Mais des mécanismes sociaux, subtils, brutaux, totalitaires, coupent les humains de leurs réflexes empathiques. L’industrie et l’éducation traditionnelle nous apprennent à fermer les yeux et à ignorer des choses qui, fondamentalement, sont insupportables à tout le monde. Il y a un travail politique de déconstruction à faire pour nous débarrasser de cet aveuglement confortable2. »

    Martin Page souligne combien la position du ministère de la Santé, qui présente le végétarisme et le végétalisme comme dangereux (lorsqu’il ne l’élude pas), est problématique. Le gouvernement français biberonné par le lobbying de la viande, ainsi que les médecins français mal formés, sont en grand retard par rapport à d’autres pays, et contribuent à désinformer les gens pour les détourner du véganisme. Mais cela ne marchera pas. Nous puisons l’information auprès de sources mieux informées, et nous serons de plus en plus nombreux·ses à être végé*arien·ne·s, car le désir d’une société juste et sensible, pour toute forme de vie, gagne du terrain dans les rangs du militantisme.

    Rencontre avec le livre

    Je fais miens les mots de Martin Page : « [Quand je suis devenu végétalien], Le monde n’a plus jamais été le même et c’est une des plus belles et importantes choses qui me soient arrivées3. » Le véganisme est en effet une source quotidienne de bonheur, d’émancipation et de nouveaux plaisirs gustatifs. On découvre de nouveaux ingrédients, on s’essaie à la végétalisation des plats traditionnels, on fait preuve d’inventivité et de ruse pour déjouer les pièges du quotidien. De plus en plus de sources permettent de trouver des vêtements et des produits véganes. Je vous redirige néanmoins vers Planète végane d’Ophélie Véron, qui est à ma connaissance l’ouvrage le plus pratique et le plus complet sur la question.

    Les animaux ne sont pas comestibles, ouvrage didactique et instructif, bienveillant et drôle, s’adresse aussi bien aux non-véganes qu’aux personnes sensibilisées à la cause. Martin Page montre que l’animalisme est un mouvement riche, protéiforme, qui se nourrit des inspirations de chacun·e, et qui fait partie d’une lutte générale pour la justice et la bienveillance. L’auteur encourage les véganes, et même les personnes qui n’ont pas encore végétalisé leur quotidien, à être tolérant·e·s et à agir pour la libération des animaux. Toute discussion argumentée et sensible en famille ou sur les réseaux sociaux, tout don de temps et d’argent, invitent le véganisme sur la place publique.

    Martin Page dit lui-même que le véganisme s’est emparé de sa littérature, qui est par définition politique puisqu’elle véhicule des représentations de la société. Je le rejoins totalement sur ce point, et comme j’ai trouvé son récit sincère et stimulant, j’ai à présent envie de découvrir ses derniers romans, d’autant plus que je n’avais pas aimé On s’habitue aux fins du monde.

    Le mouvement prend de l’ampleur ; de plus en plus d’essais, de romans, de documentaires et même tout récemment le film Okja, s’emparent de la question ! Nous sommes encore des pionnier·ères ; nous sommes en marche pour un monde juste et empathique. Je suis impressionnée, heureuse et enthousiaste !

    « Ne pas manger des animaux est une libération, je n’arrive pas à voir ça comme une coercition. Quand je réponds [aux non-veganes] qu’eux-mêmes imposent l’omnivorisme à leurs enfants (et donc une morale qui implique la torture et la mort non nécessaires d’animaux), je n’ai pour toute réponse qu’un agressif : "Ce n’est pas pareil." En général, la discussion s’arrête là4. »

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    Le blog de l’auteur et de sa compagne : http://monstroveganes.monstrograph.com/

     

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    Les animaux ne sont pas comestibles

    Martin Page

    Éditions Robert Laffont

    2017

    270 pages

    18,50 euros

    Bibliolingus

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