• la jungle upton sinclair bibliolingus blog livre

    La Jungle
    Upton Sinclair
    Le Livre de poche
    2011

     

     

    En un mot

    En 1900, les Rudkus, tout juste arrivé·e·s de Lituanie, s’installent à Chicago, à Packingtown, le quartier des abattoirs où il·elle·s travaillent dans des conditions insoutenables. Dans un récit documenté et engagé, La Jungle décrit un système productiviste qui repose entièrement sur la souffrance animale et la condition misérable des immigré·e·s. Publié en 1906, ce roman est très actuel et a été une révélation pour moi !

    « Ici à Chicago, les abattoirs broyaient les hommes et détruisaient leur vie à jamais1. »

    1900, Chicago. Jurgis et Ona Rudkus débarquent de Lituanie avec les parents et les cousins et cousines. Comme de nombreuses autres victimes de la propagande du Trust de la viande américain qui cherche de la main d’œuvre pas chère en Europe de l’Est, les Rudkus s’installent dans le quartier de Packingtown, le quartier des abattoirs où, malgré le taux de chômage énorme, Jurgis se fait rapidement engager à la chaîne d’abattage d’une des compagnies du Trust. Il faut dire que Jurgis, âgé d’une vingtaine d’années, est « taillé comme un colosse2 » et déborde d’énergie.

    Durant la première semaine de travail, Jurgis voit dans l’abattoir une formidable organisation hiérarchisée, qui d’ailleurs inspira Ford. Il ne comprend pas pourquoi les gens sont dans la misère et vivent dans des taudis, alors qu’il vient d’empocher de belles sommes. Il se dit que les autres doivent être des fainéant·e·s.

    Mais Jurgis Rudkus va progressivement déchanter et découvrir l’enfer sur terre. Les conditions de travail sont particulièrement horribles : odeur âcre et fétide qui règne sur tout Packingtown, extrême chaleur en été, froid mortel en hiver… Jurgis patauge dans le sang des bêtes à longueur de journée, et risque à chaque instant de se mutiler, sans équipement de protection ni sécurité sociale. Les différentes usines, jamais nettoyées, vivent à une cadence infernale, les ouvrier·ère·s étranger·ère·s sont mis·e·s en concurrence par les contremaîtres pour des salaires toujours plus bas. Les journées peuvent être de douze heures ou de deux heures en fonction du nombre d’animaux amenés, et cela sans compensation salariale. Tôt ou tard, un·e travailleur·euse finit par tomber malade ou se blesser, pour être aussitôt remplacé·e par une autre personne affamée et miséreuse.

    Dès les premiers temps, malgré toute sa bonne volonté et sa force de travail, le maigre salaire de Jurgis ne suffit pas à nourrir les douze membres de la famille lituanienne. Alors, son vieux père, son épouse, et même les enfants qui mentent sur leur âge, prennent le chemin des différentes usines de transformation des produits animaux.

    La vie n’est pas seulement horrible dans les usines ; le quartier des abattoirs est insalubre, sans infrastructure viable permettant de limiter la circulation des maladies et des parasites. Les fleuves sont extrêmement pollués de produits chimiques et de graisse, les amoncellements de déchets douteux finissent par constituer les soubassements des taudis vendus à prix cher par des marchand·e·s de sommeil. Les scandales éclatent pourtant, mais rien ne change car la ville est pourrie par la corruption. Mairie, police, syndicats, journaux : toutes les institutions semblent corrompues, puisque tout est bon pour faire du profit sur le dos des autres et pour survivre à ces conditions difficiles. Combats de chiens ou de boxe, prostitution, magouilles de tout genre : tout est autorisé, pourvu qu’on graisse la patte à une personne plus haut placée. La pègre règne sur Packingtown.

    « Au fur et à mesure de la progression des bêtes, les cris diminuaient en même temps que le sang et la vie s’échappaient de leur corps3. »

    Les animaux vivent aussi un enfer. Ils sont acheminés sur le toit du bâtiment pour y descendre par une ouverture et être tués, sans étourdissement, puis dépecés dans les différents étages de l’usine. L’auteur nous décrit ainsi tous les processus de transformation de l’animal en viande, de celle qui est de « bonne qualité » aux produits dérivés, comme le saindoux, le savon, les engrais, les coussins de crin, les manches de couteau, les peignes, les cordes de violon, les boutons, la colle, la gélatine, le cirage, etc. Tout ce qui est dans l’animal est source de profit. Même la viande avariée, masquée par l’injection de saumure, est vendue, entraînant des intoxications alimentaires ou la mort des personnes fragiles.

    Rencontre avec le livre

    La Jungle est un roman social et engagé issu d’un travail journalistique d’une précision impressionnante. Upton Sinclair, qui m’était inconnu jusque-là, était un journaliste et écrivain américain socialiste fortement inspiré par l’œuvre de Zola, c’est pourquoi on ne s’étonnera guère d’y retrouver toute la puissance et l’horreur d’un Germinal. À travers le parcours initiatique de Jurgis Rudkus, ce roman décrit la misère et le désespoir de la condition ouvrière dans un système productiviste et consumériste qui vise à enrichir une poignée d’hommes et de femmes.

    Selon l’auteur, entre 8 et 10 millions de vaches, cochons et moutons sont tués chaque année dans le quartier des abattoirs de Chicago dans les années 1900. Les usines de Packingtown constituent donc une petite ville dans la grande ville dont l’économie repose entièrement sur l’animal et la condition sociale des immigré·e·s.

    Avec La Jungle, Upton Sinclair fait un plaidoyer pour l’anarchisme et le communisme, pour la justice sociale, le partage des richesses et la préservation des ressources naturelles. Cent ans plus tard, ses considérations sociales, économiques et écologiques sont toujours aussi actuelles : c’est donc que la situation a peu changé.

    Dans son modernisme, Upton Sinclair prône même le végétarisme, considérant que le carnisme n’est pas nécessaire pour bien vivre. Il fait un parallèle entre le sort des animaux et celui des êtres humains. Les cochons, notamment, sont présentés comme des individus distincts. Pour rappel, la vitamine B12 ayant été synthétisée en 1948, il n’était possible en 1900 de manger végétarien, mais pas encore végétalien.

    La Jungle, difficile à lire à plusieurs égards, a pourtant été un vrai coup de cœur et une superbe découverte ! Je ne connaissais pas du tout cet auteur avant que ce roman me soit offert, et je ne pense pas qu’il soit très connu malheureusement. J’en suis très heureuse, et me lance désormais dans la découverte des autres romans publiés en français.

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    1. Page 35. -2. Ibid. -3. Page 56.

    La Jungle

    Upton Sinclair

    (titre original : The Jungle)

    Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Jayez et Gérard Dallez

    Le Livre de poche

    Collection Biblio

    2016

    528 pages

    8,10 euros

    Bibliolingus

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  • le dernier verre daniel schreiber bibliolingus blog livre

    Le Dernier Verre
    De l’alcool et du bonheur
    Daniel Schreiber
    Éditions Autrement
    2017

    En un mot

    L’alcool est omniprésent dans tous les milieux sociaux, et pourtant l’alcoolisme est tabou et les Alcooliques Anonymes sont moqué·e·s. Dans Le Dernier Verre, Daniel Schreiber fait le récit lucide de son alcoolisme, et interroge notre rapport ambivalent à l’alcool. Voilà une lecture marquante, qui s’inscrit durablement dans mon parcours de lecture.

    « Tu vas quand même boire un petit verre, pour une fois qu’on arrive à se voir, ne joue pas les rabat-joie1. »

    L’alcoolisme est tabou. On en rigole même, des réunions secrètes des Alcooliques anonymes, pour éloigner la peur de sombrer soi-même, car nous savons que l’alcool est dangereux. Tou·te·s les buveur·se·s connaissent cette pulsion autojustificatrice qui encourage ceux·elles qui ne boivent pas ou peu à se servir un verre. Je suis sûre qu’il m’ait déjà arrivé d’insister auprès de quelqu’un d’autre, mais je ne peux pas compter les nombreuses fois où j’ai été resservie d’office ! Pousser l’autre à boire, c’est justifier sa propre consommation et se rassurer sur sa propre dépendance. On tolère davantage la personne qui a trop bu un soir que celle qui ne boit pas du tout, laquelle semble ringarde, ennuyeuse et trop saine.

    « Notre honte vis-à-vis de l’abstinent correspond toujours aussi à un réflexe défensif. Réflexe défensif stimulé par notre conscience de la dangerosité de l’alcool, alors même qu’il est si profondément ancré dans notre culture et notre histoire — alors même qu’en apparence tout le monde boit2. »

    Car l’alcool fait partie intégrante de notre vie et de notre société. Quasiment tout le monde boit, et on ne s’imagine pas vivre sans alcool. Il est le symbole de la fête, des moments heureux et décomplexés, mais aussi de quelques dérapages — souvent amusants, parfois tristes. On connaît tous et toutes des gens qui ont un problème avec l’alcool : soit il·elle·s boivent trop en soirée, jusqu’à se mettre la misère tous les weekends, soit il·elle·s boivent quotidiennement, à petites doses, aux repas ou en rentrant du boulot. Et on se dit toujours, moi la première : « je n’ai pas de problème avec l’alcool, ce sont les autres ». Qu’est-ce qu’un·e « buveur·se normal·e », quel que soit le sens que recouvre cette expression ? Jusqu’à quel moment cela devient-il une maladie ? En vérité, l’alcoolisme est une maladie neurologique, ce n’est pas la conséquence d’un caractère faible et dérangé qui n’a pas su s’arrêter. L’alcoolisme peut arriver à tout le monde, même si certaines personnes courent plus de risques de sombrer.

    D’ailleurs, la manière dont il parle de la pulsion autojustificatrice m’a plusieurs fois fait penser à la manière dont on traite parfois les personnes végéta*iennes : celle qui est abstinente engendre malgré elle un sentiment de culpabilité chez celle qui consomme et qui sait pertinemment que ce n’est pas normal.

    L’alcoolisme a une progression insidieuse, et puisqu’il est tabou, la personne malade passe des années à mentir à elle-même et aux proches. Même les médecins peuvent dédramatiser un début de réelle dépendance. Collectivement, on développe des stratégies pour justifier telle soirée trop arrosée : une rupture, un travail stressant… L’alcoolisme, rendu à ce point aveugle par son omniprésence, est un problème que la société nie et ne sait pas gérer.

    Loin des préjugés, l’alcoolique se trouve dans toutes les classes sociales, et il·elle n’est pas seulement le pilier du bar du coin. Il·elle peut être très productif·ve dans son travail, et mener une vie normale, jusqu’à ce point de non-retour où continuer à vivre ainsi n’est plus possible.

    « Impossible de s’imaginer une vie sans alcool ; mais, au-delà d’un certain point, impossible aussi de s’imaginer une vie qui continue avec l’alcool3. »

    Rencontre avec le livre

    Je ne pensais pas lire un ouvrage sur ce sujet, car, comme la quasi majorité des gens je ne réfléchis pas à la manière dont on boit autour de moi. Cet ouvrage m’a été donné par une collègue, et, comme souvent, je l’ai lu sans connaître la quatrième de couverture. J’avais peur d’avoir entre les mains une litanie des chiffres sur l’alcoolisme, mais il n’en est rien.

    L’auteur, lui-même « ancien » alcoolique, raconte son parcours personnel d’ancien fêtard berlinois ; ses fêtes arrosées, ses gueules de bois répétées. J’ai aimé ce courage, d’autant plus que nos rythmes de vie, lorsqu’il était buveur, ont l’air similaires. Il raconte le moment où il a réalisé qu’il ne pouvait plus vivre ainsi, et sa rencontre avec les AA, des réunions secrètes gérées collectivement. Selon lui, l’entraide, le témoignage, restent les meilleures méthodes pour vivre sa dépendance.

    J’ai beaucoup aimé lire ce témoignage à vocation universelle. Certes, ma consommation qui n’a rien d’excessif et je ne compte pas m’arrêter de boire, mais j’observe davantage ce qui est à l’œuvre au quotidien, et je porte un regard nouveau sur ceux·elles qui ont décidé de ne pas boire. Voilà donc un récit que je suis bien contente d’avoir lu, il y a quelques mois maintenant, et qui, l’air de rien, marque clairement un avant/après dans mon quotidien.

    « La boisson est si profondément ancrée dans nos rites sociaux, dans notre société et notre culture qu’elle en est devenue un point aveugle pour le plus grand nombre. Elle est présente partout et tout le temps, et c’est justement pour ça qu’on ne la perçoit plus4. »

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    1. Page 144. -2. Page 100. -3. Page 33. -4. Page 143.

    Le Dernier Verre. De l'alcool et du bonheur
    (Nüchtern. Über das Trinken und das Glück)
    Traduit de l’allemand par Alexandre Pateau
    Daniel Schreiber
    Éditions Autrement
    2017
    232 pages
    18,50 euros

    Bibliolingus

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