• le ventre de paris émile zola bibliolingus blog livre

    Le Ventre de Paris
    (tome 3 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Georges Charpentier
    1873

     

    En un mot

    Comme la plupart des gens, avant de le lire, Le Ventre de Paris était pour moi le roman des Halles de Paris, de la bouffe, du commerce… Mais sa vision politique a été escamotée. Si les descriptions et la construction du roman sont en effet particulièrement cinématographiques, Le Ventre de Paris met surtout à mal la petite bourgeoisie commerçante qui ferme les yeux sur l’injustice et la tyrannie tant que ses affaires continuent à tourner.

    « Un homme capable d’être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux1. »

    Après 8 ans d’absence, Florent revient à Paris. Tandis qu’il erre dans les halles opulentes de cette « ville engraissée2 », affamé, déguenillé, salivant sur ce débordement de nourriture, il rencontre Claude Lantier, le fils de Gervaise dans L’Assommoir (tome 7) et personnage principal de L’Œuvre (tome 14).

    « Il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres ; il y rentrait, sur un lit de légumes ; il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu’il sentait pulluler autour de lui et qui l’inquiétait3. »

    Grâce à Claude, Florent retrouve son jeune frère Quenu qui tient une charcuterie avec son épouse Lisa Macquart, la fille d’Antoine dans La Fortune des Rougon (tome 1) et La Conquête de Plassans (tome 4). Par principe, Lisa l’accueille, le nourrit et le loge, mais elle se méfie de lui. Elle ne voit pas son arrivée d’un bon œil car Florent, avec son passé trouble, pourrait compromettre sa situation de petite bourgeoise bien établie.

    Huit ans plus tôt, dans les jours qui ont suivi le coup d’État du 2 décembre 1851 mettant Napoléon III au pouvoir, Florent avait été arrêté injustement, jugé comme tant d’autres à la va-vite pour rébellion et envoyé en Guyane, à l’île du Diable, pour faire des travaux forcés. Florent, que l’injustice a rendu républicain, donc opposé au Second Empire, forme des plans pour bâtir une société plus juste et équitable. Mais Florent, d’un tempérament tendre, intellectuel opiniâtre mais moyen, absolument pas calculateur, s’entoure de personnes aux intentions moins nettes et ne voit pas venir le danger.

    « Croyant avoir à venger sa maigreur contre cette ville engraissée, pendant que les défenseurs du droit crevaient la faim en exil, il se fit justicier, il rêva de se dresser, des Halles mêmes, pour écraser ce règne de mangeailles et de soûleries. Dans ce tempérament tendre, l’idée fixe plantait aisément son clou4. »

    Rencontre avec le livre

    Comme la plupart des gens, avant de le lire, Le Ventre de Paris était pour moi le roman des Halles de Paris, de la bouffe, du commerce… Mais sa vision politique a été escamotée. Le Ventre de Paris est pourtant l’histoire d’une trahison collective, et le portrait d’une classe sociale complice d’un empire despotique.

    Cette nature morte colossale est, en effet, particulièrement cinématographique : chaque scène et chaque personnage sont l’occasion pour Zola de décrire un moment particulier de la vie des Halles. Si j’ai aimé les descriptions des légumes, des fruits et des fleurs, j’ai moins apprécié celles des viandes et des fromages, vous l’aurez deviné ! La profusion de nourriture, les étalages débordants, les odeurs persistantes, évoquent aussi bien la fascination que la répulsion pour cette orgie quotidienne.

    Mais au-delà de ces descriptions saisissantes, Le Ventre de Paris met à mal la petite bourgeoisie commerçante qui s’accommode d’un gouvernement despotique tant que ses affaires continuent à tourner. Elle est incarnée par Lisa, la taille large et grasse, plantée dans l’encadrement de la porte de sa charcuterie, qui règne en maîtresse sur les Halles, éclipsant son mari mou et sa rivale « la belle Normande », la poissonnière. Le portrait de cette femme forte et déterminée est en fait monstrueux, égoïste, et terriblement réaliste, car Lisa refuse toute intrusion qui pourrait bousculer sa confortable situation. Pire, il lui semble que le passé de Florent, injustement envoyé aux galères, ne peut être que louche : Lisa fait partie de celles et ceux, fort nombreux·ses, qui considèrent que les prisons ne sont peuplées que de gens qui l’ont mérité. Les « honnêtes gens », biens sous tous rapports, obéissants à l’Empire, ne peuvent pas être punis ; et Lisa, ainsi que la plupart des personnages, par peur de la contagion, détourne les yeux de Florent pour ne pas voir son confort personnel compromis et ses croyances bouleversées. C’est avec des gens comme ça, complices par passivité, par ignorance, par égoïsme, et qui pourtant croient en leur propre intégrité, que la classe dominante fait régner ses intérêts dans toutes les strates de la société.

    Les portraits glaçants de « la belle Lisa » et des autres commerçant·e·s sont le pendant de ceux de La Curée (tome 2), mettant en scène Aristide, le cousin de Lisa, qui s’accapare les richesses dans la voracité et l’angoisse ; tandis que Lisa veut gagner ses sous peu à peu, « honorablement », pour ensuite « manger ses rentes en paix, avec la certitude de les avoir bien gagnées5 ».

    Florent, personnage touchant par son enthousiasme naïf et sincère, représente avec Claude Lantier les deux facettes de la pensée zolienne. Florent fait également écho à Silvère, dans La Fortune des Rougon, ce jeune idéaliste, fougueux et autodidacte, qui a pris les chemins de la lutte pour sauver la démocratie et la justice, et qui est, sans nul doute, l’un de mes personnages préférés.

    Qu'ils soient bons ou monstrueux, j’ai adoré découvrir les personnages du Ventre de Paris ! Je vous livre bientôt mes impressions de La Conquête de Plassans, le tome 4 !

    Du même auteur

    la fortune des rougon tome 1 rougon-macquart émile zola bibliolingus blog livre

    La Fortune des Rougon

    tome 1 des Rougon-Macquart

    la curée émile zola rougon-macquart bibliolingus

    La Curée

    tome 2 des Rougon-Macquart

    la terre emile zola bibliolingus blog livre

     

    La Terre

    tome 15 des Rougon-Macquart

     

       

    1. Page 148. -2. Page 312. -3. Page 44. -4. Page 312. -5. Page 240.

    Le Ventre de Paris
    (tome 3 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Préface d’Henri Guillemin
    Édition d’Henri Mitterand
    Éditions Gallimard
    Folio classique
    2011 (premier dépôt légal en 1979)
    6 euros de bonheur !

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    2 commentaires
  • le ventre des femmes francoise verges bibliolingus

    Le Ventre des femmes
    Françoise Vergès
    Éditions Albin Michel
    2017

    Club de lecture féministe des Antigones

    Chronique sur le blog Un invincible été

    En un mot

    À partir du scandale de la fin des années 1960 où l’État français a mené une campagne d’avortement et de stérilisation forcés à des femmes noires réunionnaises, Françoise Vergès analyse le racisme et le patriarcat institutionnels ainsi que les processus collectifs d’oubli et de réécriture de l’histoire, notamment ceux du féminisme blanc des années 1970. Un ouvrage vraiment intéressant, bien que difficile d’accès à mon sens, qui met en perspective le racisme et le patriarcat, et invoque le féminisme décolonial, ou intersectionnel pour inclure les luttes des personnes de toutes origines.

    « La description éclaire […] la triple oppression subie par des Réunionnaises, en tant que femmes, non blanches et du peuple1. »

    À la fin des années 1960 à La Réunion, l’État français a mené une campagne d’avortement et de stérilisation sur les femmes noires et pauvres, alors même que l’avortement était interdit. Les femmes admises à l’hôpital subissaient un avortement et une stérilisation forcés, tandis que les médecins déclaraient une intervention bénigne et se faisaient rembourser par la Sécurité sociale. Comment ces pratiques ont-elles pu se mettre en place en toute impunité par les médecins, les assistant·e·s, les autorités ? Cet événement dramatique et incroyable, qui a pourtant été relayé par quelques journaux d’époque, a complètement disparu de l’histoire collective française.

    Françoise Vergès part de ce scandale pour analyser la politique coloniale, impérialiste, raciste et patriarcale du gouvernement français. Après la Seconde Guerre mondiale, l’État redessine son empire colonial et définit les territoires qui comptent (la France) et ceux qui ne comptent pas (comme les DOM-TOM), lesquels seront par conséquent abandonnés aux plans économiques et sociaux. En fin de compte, l’autrice montre que la « décolonisation » est un leurre. La colonialité du pouvoir a perduré malgré les transformations économiques et sociales et les déclarations d’indépendance ; les anciennes colonies sont restées à la marge de l’histoire officielle.

    Pendant des siècles, le colonialisme a violé le ventre des femmes noires pour produire de petit·e·s esclaves, et à présent que cette main d’œuvre n’est plus nécessaire, les ventres réunionnais sont saccagés et scellés au bon vouloir des hommes blancs. Bien sûr, cette idéologie est masquée par une propagande fallacieuse visant à faire croire que La Réunion est un département surpeuplé et qu’il convient de pratiquer une politique antinataliste.

    Rencontre avec le livre

    J’ai lu Le Ventre des femmes de Françoise Vergès grâce au club de lecture féministe des Antigones organisé par Ophélie du blog Antigone XXI et Pauline d’Un invincible été. J’ai beaucoup aimé le contenu de cet ouvrage, même s’il m’a semblé difficile d’accès par rapport à d’autres lectures. Françoise Vergès, elle-même issue d’une famille réunionnaise composée de personnalités politiques, est politologue, historienne et féministe.

    Françoise Vergès met en perspective le scandale des femmes noires avortées de force à La Réunion pour mieux appréhender le racisme français et analyser les processus d’oubli de la France, les gommages et les manipulations du passé, surtout concernant les populations « inutiles ». Pour exemple, l’autrice s’appuie sur l’étude du Mouvement de libération des femmes (MLF) dans les années 1970, qui ignore la dimension raciale du patriarcat et la lutte des femmes noires.

    En conclusion, l’idée est de s’opposer au féminisme d'état prétendant parvenir à l’égalité sans changement structurel. L’autrice invoque l’intersectionnalité des luttes, visant à décloisonner les identités et les formes d’oppression, et parle de féminisme décolonial, ou intersectionnel, ayant pour but de faire resurgir l’histoire des opprimé·e·s au sein de l’histoire officielle des manuels scolaires. L’autrice en appelle aussi au féminisme killjoy, qui interrompt le discours officiel du « tout va bien ». Il s’agit de réparer l’oubli, de mettre les mots sur le passé qu’on dissimule.

    Voilà un ouvrage essentiel à la compréhension du racisme étatique et du féminisme que je ne peux que vous inviter à lire. S’il est certes difficile à lire, car il brasse plusieurs notions qu’il vaut mieux avoir déjà rencontré auparavant, il mérite de s’accrocher. Je compte prolonger cette lecture par tout un ensemble d’autres ouvrages traitant des mêmes sujets !

    « Les femmes des outre-mer, qu’elles soient esclaves, engagées ou colonisées, existent à peine dans les analyses féministes, qui les traitent au mieux comme des témoins d’oppressions diverses, mais jamais comme des personnes dont les paroles singulières remettraient en cause un universalisme qui masque un particularisme2. »

    Lisez d'autres essais

    La Force de l'ordre Didier Fassin

    Françafrique, la famille recomposée Association Survie

    Beauté fatale Mona Chollet

    Ceci est mon sang Elise Thiébaut

    Masculin/Féminin 1 Françoise Héritier

    Libérées Titiou Lecoq

    Non c'est non Irène Zeilinger

    Tirons la langue Davy Borde

    Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie

    Pas d'enfants, ça se défend ! Nathalie Six (pas de chronique mais c'est un livre super !)

    Et de la littérature

    Crépuscule du tourment Léonora Miano (Cameroun)

    Les Maquisards Hemley Boum (Cameroun)

    Petit pays Gaël Faye (Burundi et Rwanda)

    Tels des astres éteints Léonora Miano

    L'Intérieur de la nuit Léonora Miano (Cameroun)

    Beloved Toni Morrison

    Histoire d'Awu Justine Mintsa (Gabon)

    Americanah Chimamanda Ngozi Adichie (Nigéria)

    Instinct primaire Pia Petersen

    Une femme à Berlin Anonyme

    Voir aussi

    ouvrir la voix amandine gay L’excellent documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay    

    1. Page 44. -2. Page 12.

    Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme
    Françoise Vergès
    Éditions Albin Michel
    Bibliothèque Idées
    2017
    242 pages
    20 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    4 commentaires