• le dernier verre daniel schreiber bibliolingus blog livre

    Le Dernier Verre
    De l’alcool et du bonheur
    Daniel Schreiber
    Éditions Autrement
    2017

    En un mot

    L’alcool est omniprésent dans tous les milieux sociaux, et pourtant l’alcoolisme est tabou et les Alcooliques Anonymes sont moqué·e·s. Dans Le Dernier Verre, Daniel Schreiber fait le récit lucide de son alcoolisme, et interroge notre rapport ambivalent à l’alcool. Voilà une lecture marquante, qui s’inscrit durablement dans mon parcours de lecture.

    « Tu vas quand même boire un petit verre, pour une fois qu’on arrive à se voir, ne joue pas les rabat-joie1. »

    L’alcoolisme est tabou. On en rigole même, des réunions secrètes des Alcooliques anonymes, pour éloigner la peur de sombrer soi-même, car nous savons que l’alcool est dangereux. Tou·te·s les buveur·se·s connaissent cette pulsion autojustificatrice qui encourage ceux·elles qui ne boivent pas ou peu à se servir un verre. Je suis sûre qu’il m’ait déjà arrivé d’insister auprès de quelqu’un d’autre, mais je ne peux pas compter les nombreuses fois où j’ai été resservie d’office ! Pousser l’autre à boire, c’est justifier sa propre consommation et se rassurer sur sa propre dépendance. On tolère davantage la personne qui a trop bu un soir que celle qui ne boit pas du tout, laquelle semble ringarde, ennuyeuse et trop saine.

    « Notre honte vis-à-vis de l’abstinent correspond toujours aussi à un réflexe défensif. Réflexe défensif stimulé par notre conscience de la dangerosité de l’alcool, alors même qu’il est si profondément ancré dans notre culture et notre histoire — alors même qu’en apparence tout le monde boit2. »

    Car l’alcool fait partie intégrante de notre vie et de notre société. Quasiment tout le monde boit, et on ne s’imagine pas vivre sans alcool. Il est le symbole de la fête, des moments heureux et décomplexés, mais aussi de quelques dérapages — souvent amusants, parfois tristes. On connaît tous et toutes des gens qui ont un problème avec l’alcool : soit il·elle·s boivent trop en soirée, jusqu’à se mettre la misère tous les weekends, soit il·elle·s boivent quotidiennement, à petites doses, aux repas ou en rentrant du boulot. Et on se dit toujours, moi la première : « je n’ai pas de problème avec l’alcool, ce sont les autres ». Qu’est-ce qu’un·e « buveur·se normal·e », quel que soit le sens que recouvre cette expression ? Jusqu’à quel moment cela devient-il une maladie ? En vérité, l’alcoolisme est une maladie neurologique, ce n’est pas la conséquence d’un caractère faible et dérangé qui n’a pas su s’arrêter. L’alcoolisme peut arriver à tout le monde, même si certaines personnes courent plus de risques de sombrer.

    D’ailleurs, la manière dont il parle de la pulsion autojustificatrice m’a plusieurs fois fait penser à la manière dont on traite parfois les personnes végéta*iennes : celle qui est abstinente engendre malgré elle un sentiment de culpabilité chez celle qui consomme et qui sait pertinemment que ce n’est pas normal.

    L’alcoolisme a une progression insidieuse, et puisqu’il est tabou, la personne malade passe des années à mentir à elle-même et aux proches. Même les médecins peuvent dédramatiser un début de réelle dépendance. Collectivement, on développe des stratégies pour justifier telle soirée trop arrosée : une rupture, un travail stressant… L’alcoolisme, rendu à ce point aveugle par son omniprésence, est un problème que la société nie et ne sait pas gérer.

    Loin des préjugés, l’alcoolique se trouve dans toutes les classes sociales, et il·elle n’est pas seulement le pilier du bar du coin. Il·elle peut être très productif·ve dans son travail, et mener une vie normale, jusqu’à ce point de non-retour où continuer à vivre ainsi n’est plus possible.

    « Impossible de s’imaginer une vie sans alcool ; mais, au-delà d’un certain point, impossible aussi de s’imaginer une vie qui continue avec l’alcool3. »

    Rencontre avec le livre

    Je ne pensais pas lire un ouvrage sur ce sujet, car, comme la quasi majorité des gens je ne réfléchis pas à la manière dont on boit autour de moi. Cet ouvrage m’a été donné par une collègue, et, comme souvent, je l’ai lu sans connaître la quatrième de couverture. J’avais peur d’avoir entre les mains une litanie des chiffres sur l’alcoolisme, mais il n’en est rien.

    L’auteur, lui-même « ancien » alcoolique, raconte son parcours personnel d’ancien fêtard berlinois ; ses fêtes arrosées, ses gueules de bois répétées. J’ai aimé ce courage, d’autant plus que nos rythmes de vie, lorsqu’il était buveur, ont l’air similaires. Il raconte le moment où il a réalisé qu’il ne pouvait plus vivre ainsi, et sa rencontre avec les AA, des réunions secrètes gérées collectivement. Selon lui, l’entraide, le témoignage, restent les meilleures méthodes pour vivre sa dépendance.

    J’ai beaucoup aimé lire ce témoignage à vocation universelle. Certes, ma consommation qui n’a rien d’excessif et je ne compte pas m’arrêter de boire, mais j’observe davantage ce qui est à l’œuvre au quotidien, et je porte un regard nouveau sur ceux·elles qui ont décidé de ne pas boire. Voilà donc un récit que je suis bien contente d’avoir lu, il y a quelques mois maintenant, et qui, l’air de rien, marque clairement un avant/après dans mon quotidien.

    « La boisson est si profondément ancrée dans nos rites sociaux, dans notre société et notre culture qu’elle en est devenue un point aveugle pour le plus grand nombre. Elle est présente partout et tout le temps, et c’est justement pour ça qu’on ne la perçoit plus4. »

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    Le Dernier Verre. De l'alcool et du bonheur
    (Nüchtern. Über das Trinken und das Glück)
    Traduit de l’allemand par Alexandre Pateau
    Daniel Schreiber
    Éditions Autrement
    2017
    232 pages
    18,50 euros

    Bibliolingus

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  • la curée émile zola rougon-macquart bibliolingus blog livreLa Curée
    (tome 2 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Georges Charpentier
    1872

    En un mot

    Plusieurs années après le début du Second Empire, on découvre qu’Aristide est devenu extrêmement riche et compte parmi la haute société de Napoléon III. Prêt à tout pour gagner l’argent, le pouvoir et les honneurs, comme ses parents Pierre et Félicité Rougon dans La Fortune des Rougon (tome 1), Aristide spécule sur les expropriations immobilières d’Haussmann à Paris, alors en pleine transformation. Si ce roman m’a moins plu que La Fortune des Rougon, parce qu’il ne met en scène que les grand·e·s bourgeois·e·s superficiel·le·s, les descriptions des personnages opportunistes et manipulateur·rice·s me plaisent toujours autant. Chronique garantie sans trop de spoiler !

    « La grande préoccupation de la société était de savoir à quels amusements elle allait tuer le temps1. »

    1852, le Second Empire vient d’être proclamé. La curée, c’est le moment de la chasse à courre où les chiens dévorent avidement les bas morceaux de l’animal chassé. Ici, l’animal tué est sans nul doute la République à la suite du coup d’État de 1851, et les chiens sont les notables qui gravitent autour de Napoléon III, et annoncés par le banquet orgiaque qui clôture le tome 1.

    Aristide, l’un des enfants des Rougon de La Fortune des Rougon, quitte Plassans et s’installe à Paris, alors en pleine transformation. Sous la direction de M. Haussmann, la capitale s’endette pour creuser les grands boulevards que l’on connaît aujourd’hui. Aristide, avec ses appétits furieux, sa soif viscérale d’argent et de pouvoir, voit là sa chance de s’enrichir en spéculant sur les expropriations des terrains rasés. Prêt à tout pour réussir et aidé par son frère Eugène, Aristide bâtit sa fortune sur des montages financiers certes ingénieux mais à tout le moins risqués et véreux, même si l’État et la ville de Paris ferment volontiers les yeux. En oiseau de proie, Aristide « tendait ses pièges avec les raffinements d’un chasseur qui met de la coquetterie à prendre galamment le gibier2. »

    Au début du roman, Aristide est un financier prospère au sein de l’entourage de Napoléon III. Il s’adonne à toutes les festivités, à tous les vices dans de somptueux bals et de grands dîners, qui lui permettent de mener à bien ses affaires. Dans cette opulence quotidienne, son épouse fait tourner la tête à tout Paris avec ses toilettes éblouissantes, mais les années passant, elle est écrasée par un ennui immense, et par un désir qu’elle n’arrive pas à identifier. Son seul confident est Maxime. En jeune homme initié tôt à la vie de grand·e·s bourgeois·e·s, Maxime s’est jeté dans toutes les jouissances sans se poser de questions.

    « Quand elle traversa les salons, dans sa grande robe de faille rose à longue traîne Louis XIV, encadrée de hautes dentelles blanches, il y eut un murmure, les hommes se bousculèrent pour la voir. Et les intimes s’inclinaient, avec un discret sourire d’intelligence, rendant hommage à ces belles épaules, si connues du tout Paris officiel, et qui étaient les fermes colonnes de l’Empire. Elle s’était décolletée avec un tel mépris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudité, que cela n’était presque plus indécent3. »

    Rencontre avec le livre

    La Curée, tome 2 des Rougon-Macquart de Zola, nous plonge dans la haute bourgeoisie du Paris haussmanien. Dans ce roman de la spéculation véreuse et effrénée, Zola décrit l’orgie et la dépravation des mœurs de ce petit milieu agité d’un furieux appétit de pouvoir, d’argent et d’honneurs. Corruption et népotisme, manipulations et flatteries, débauche et prostitution… tout est bon pour gagner de l’argent et profiter d’un maximum de jouissances.

    Chez Zola, j’aime particulièrement les « parvenu·e·s », ces personnages issus d’une famille pauvre et roturière qui se sont hissés jusqu’à la fortune avec bassesse, cupidité et toute absence de scrupules. Je les avais retrouvé avec délice dans l’œuvre de Némirovsky par exemple ou dans Au-revoir là-haut de Pierre Lemaitre.

    Comme toujours, j’adore la manière sévère dont Zola décrit les personnages, mais ma gourmandise zolienne a été quelque peu freinée dans ce roman par la difficulté à me repérer parmi les nombreux personnages. Si quelques descriptions m’ont aussi paru ennuyeuses, comme la serre d’Aristide, la plupart permettent de mieux appréhender la vie quotidienne dans les années 1850. J’ai certes un peu moins accroché à la lecture de ce roman, certainement parce qu’il ne met en scène que des bourgeois·e·s, à l’inverse de La Fortune des Rougon, mais La Curée prend davantage de sens et de profondeur à mesure que je lis les tomes suivants. Bref, je prends un immense plaisir à dresser peu à peu le tableau complet des Rougon-Macquart !

    Enfin, j’ai été agréablement surprise de rencontrer certains thèmes dans La Curée, comme la transexualité, l’homosexualité masculine et féminine, ainsi que les violences sexuelles. Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler, mais Zola me semble plus moderne que je ne le pensais, et le relire aujourd’hui est un vrai bonheur !

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    1. Page 90. -2. Page 251. -3. Page 205.

    La Curée
    (tome 2 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Préface de Jean Borie
    Édition d’Henri Mitterand
    Éditions Gallimard
    Folio classique
    2017 (première édition en 1999)
    4 euros

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