• Essais

    Les textes regroupés dans cette rubrique parlent essentiellement des conditions dans lesquelles le livre est édité en France, mais vous y trouverez aussi des essais sur les médias, l’opinion publique, la culture et leurs représentations. Avec l'agriculture et l'alimentation, de nouveaux thèmes environnementaux sont à venir.

  • comment tout peut s'effondrer servigne et stevens bibliolingus

    Comment tout peut s’effondrer
    Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes
    Pablo Servigne et Raphaël Stevens
    Éditions du Seuil
    2015

    En un mot

    La civilisation industrielle continue de nous matraquer de publicités pour consommer, comme si de rien n’était. Pourtant, cette civilisation, c’est celle d’hier. Tous les signaux sont au rouge. Les « collapsologues » Pablo Servigne et Rapahël Stevens ont le mérite d’exposer avec clarté les bouleversements à venir, mais il me semble que travail comporte une vision trop anthropocentrée et qu’il manque d’une certaine analyse systémique venant modifier la perspective de l’effondrement de la civilisation industrielle — une vision et une analyse que je tente d’apporter dans ma chronique. Du point de vue de la civilisation industrielle, l’effondrement apparaît comme une perspective terrifiante. Des millions de morts viendront s’ajouter aux millions de morts et de destructions déjà provoquées par le système pour assurer son développement, son expansion et sa suprématie. Mais, d’un autre côté, la fin de la civilisation industrielle, qu’elle soit encouragée, consentie ou subie, annonce à la fois la fin du massacre du vivant et la possibilité de construire des sociétés plus humaines et plus justes.

    « Ceux qui nous accusent de pessimisme devront prouver concrètement en quoi nous nous trompons1. »

    Tous les signaux sont au rouge. Avec voracité et cynisme, la civilisation industrielle a massivement détruit le vivant, mettant en danger l’humanité, les animaux, les végétaux, et tous les écosystèmes que la Terre accueille. Elle entraîne la disparition de 200 espèces par jour. Depuis le début de l’ère industrielle, 90 % des gros poissons ont disparu des océans (lesquels sont déjà un cimetière d’êtres humains et une poubelle géante…). Les insectes (notamment les pollinisateurs) ainsi que les grands carnivores sont tués à une vitesse effroyable.

    Pollution chimique des airs, des eaux et des sols, émissions de gaz à effet de serre, réchauffement climatique, trou dans la couche d’ozone, acidification des océans, désertification, déforestations… tous ces bouleversements ont des effets qu’on peine encore à imaginer, mais qui rendront certainement la vie terrestre et marine impossible dans les prochaines décennies.

    Des phénomènes écologiques, plus ou moins importants, comme les ouragans, les sécheresses, les inondations, les canicules, vont créer un effet domino qu’on est loin de pouvoir mesurer, et qui vont se multiplier de manière imprévisible sur toute la planète, accélérant les famines, les maladies et les guerres, et anéantissant les vies non humaines sur Terre.

    Pourtant, d’après l’analyse des auteurs, il se pourrait bien que le système économique et financier s’effondre avant d’avoir rendu la Terre inhabitable pour toute forme de vie. Le capitalisme est intimement lié à la production d’énergie : plus de « ressources » naturelles, plus d’énergie, donc plus de croissance économique et plus de civilisation industrielle. L’instabilité et la fragilité du système économique et financier résident dans sa complexité et dans sa densité. Les chaînes d’approvisionnement (marchandises, nourriture, télécommunication, etc.) sont absurdement longues et complexes, entraînant des risques réels de pénurie en quelques jours seulement, et diminuant du même coup les capacités de résilience de la société. Le système financier s’emballe tellement que la crise à venir n’aura rien à envier à celle de 2008, car la succession de « crises » est en fait inhérente au fonctionnement inégalitaire du système. Le terme lui-même, qui laisse entendre que nous traversons simplement une perturbation délimitée dans le temps, vise à faire passer la pilule aux premières victimes.

    Cependant, le déni est collectif, et pour cause : la civilisation industrielle, profondément égocentrique, ne voit pas sa propre fin, ou pense pouvoir l’éviter. Même avant la parution du rapport Meadows en 1972, différents courants écologistes analysaient l’insoutenabilité de la civilisation industrielle. L’explication scientifique avancée par les auteurs, s’appuyant sur des mécanismes psychologiques de déni, a bon dos ! Cela revient à minorer le fait que la civilisation industrielle a asservi les peuples et les cultures autochtones par sa soif d’expansion, de domination et de soumission, et qu’elle fait en sorte, par sa puissance tentaculaire et sa capacité à récupérer (neutraliser) ou à réprimer (supprimer) les dissident·es, que nous soyons tou·tes dépendant·es de ce système intrinsèquement inégalitaire et aliénant. Notamment par le rapport à la propriété privée, le système confisque le droit à s’autodéterminer et à répondre nous-mêmes à nos besoins (par exemple, pour le besoin fondamental de manger, nous sommes obligé·es d’acheter la nourriture dans un commerce, ou bien d’acheter des terres pour cultiver nos légumes). Obnubilé l’obsession de la sacro-sainte croissance économique et des billets de banque, le système nous force à travailler et à consommer pour remplir les poches de quelques un·es, et à se faire les complices de la destruction écologique. On ne peut pas anticiper l’effondrement lorsqu’on a des conditions de vie difficiles, même si cet effondrement apparaîtrait en un certain sens comme salutaire.

    Outre le fait que les technologies ultra performantes ne nous sauveront pas, elles continuent à perpétuer le massacre du vivant. Elles deviennent toujours plus complexes, nous entraînant dans une spirale ridicule, aliénante et catastrophique. En plus, la recherche de l’efficacité énergétique est contrebalancée par les effets rebond (l’amélioration de l’efficacité énergétique, par exemple dans l’isolation, le chauffage, le carburant, sont annulés par une augmentation des usages). Enfin, la combinaison des pénuries, des phénomènes climatiques et d’un élitisme technoscientifique nous emmènent tout droit vers une confiscation des libertés par la dictature technoscientifique.

    Les énergies dites « renouvelables » sont aussi une illusion : il n’y aura pas assez de « ressources » pour les développer sur toute la planète, et même si on y parvenait, elles seraient insuffisantes pour produire l’énergie colossale que nous consommons de manière exponentielle. Le pic pétrolier aurait été atteint dans les années 2010, et nous en voie d’atteindre le « pic de tout », selon l’expression de l’auteur et journaliste Richard Heinberg. Le pétrole non conventionnel (issu des sables bitumineux, du pétrole de schiste, des biocarburants) a des rendements énergétiques de plus en plus faibles et sont dévastateurs pour la planète. Dans cette perspective, nous devrions donc d’ores et déjà concentrer les énergies sur les tâches indispensables à notre survie : l’alimentation, le logement, le chauffage, l’habillement, la santé, l’hygiène. À condition que nous acceptions de changer fondamentalement notre quotidien et notre vision d’une vie heureuse, des solutions économes en énergie et respectueuses de notre milieu naturel existent (j’y reviendrai sûrement dans d’autres chroniques).

    En fait, il y a quelque chose de véritablement morbide dans le fait de s’accrocher à l’idéologie de la croissance infinie et du progrès, et dans la croyance aveugle en la technologie et en la science, au nom de la « croissance verte » ou du « développement durable ». Nier les limites physiques de la planète, c’est nier notre rapport symbiotique avec elle, et aller tout droit vers notre fin.

    Rencontre avec le livre

    Depuis la parution de Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens en 2015, la perspective de l’effondrement est de plus en plus prise au sérieux. La « collapsologie » va bon train, charriant le pire et le meilleur. La fuite en avant ne fait que s’accélérer, dans un « business as usual » tournant effrontément le dos à la destruction du vivant perpétrée par la civilisation, elle-même en voie d’autodestruction. Lorsque la majorité d’entre nous prendra conscience de tout cela, il sera bien trop tard pour « réparer » la civilisation, si tant est que nous le voulions ! C’est pourquoi la difficulté, pour celleux qui luttent depuis longtemps, est de continuer à vivre dans le monde d’hier dont les valeurs de consommation et de croissance nous sont étrangères et stupides, tout en préparant sa chute et en luttant pour faire émerger le monde de demain.

    Pour plusieurs raisons, on peut avoir peur de l’effondrement de la civilisation industrielle. Mais, plus j’avance dans mon exploration, plus je vois combien ce monde est ignoble, pervers, verrouillé, absurde et psychopathologisant. La « démocratie » est une énorme imposture visant à faire croire que le pouvoir appartient au peuple et que la révolution passera par les institutions ; la « liberté » revient à acheter et consommer, à se divertir et s’abrutir, à se vendre à telle entreprise ou telle autre ; la « liberté d’expression » consiste à signer des pétitions en ligne et à manifester selon le bon vouloir de la préfecture de police ; la « fraternité », qui relève davantage du respect sélectif, s’arrête là où l’autoritarisme et les intérêts personnels commencent. Ces mots ne sont pas les nôtres, mais ceux d’une élite qui exerce son contrôle social par la colonisation de la pensée. En fin de compte, serait-ce si catastrophique de perdre tout cela et de se donner l’opportunité d’un autre monde ? Pour les peuples autochtones, les coraux et les oiseaux, tous détruits par la civilisation, et pour ceux d’entre nous qui sont les plus opprimé·es, ne serait-ce pas un soulagement de la voir disparaître ?

    Le système ne peut pas être réformé, compte tenu de sa propension à détruire le vivant. Il s’est construit de telle sorte qu’il ne peut pas s’autolimiter. Il est insoutenable parce qu’il rend la Terre inhabitable, et pas seulement pour les êtres humains. Une contraction progressive paraît peu réaliste, il ne s’arrêtera que lorsqu’il n’y aura plus rien à détruire, ou si nous mettons fin nous-mêmes à sa progression.

    « Est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine2. »

    La fin de la civilisation industrielle n’implique pas forcément la fin de l’humanité. Colonisé par les films hollywoodiens et les médias dominants, notre imaginaire est peuplé d’images apocalyptiques de chaos et de violences. Colonisé par les adeptes de « l’économie de marché », notre esprit se focalise sur la guerre totale où l’égoïsme et la compétition feraient rage. Mais n’est-ce pas déjà le cas dans le système capitaliste, au-delà de la vie policée et disciplinée des plus privilégié·es de l’hémisphère nord ? « There is no alternative », répètent en boucle les chantres du capitalisme. Pourtant, l’humanité est capable de solidarité, d’entraide, d’adelphité. La perspective d’un effondrement est aussi l’opportunité de construire des communautés humaines et autonomes, inclusives et solidaires, qui viendront assurer la pérennité de l’humanité en symbiose avec son milieu de vie et soutenir les parties les plus conflictuelles et antagoniques de notre résistance. L’un des prochains cycles de lecture portera (enfin !) sur l’anarchisme en tant qu’organisation sociale.

    L’analogie que font Pablo Servigne et Raphaël Stevens entre l’effondrement et la mobilisation en temps de guerre me semble très pertinente, mais pas forcément au sens où ils l’entendent. Il s’agit certes d’arrêter la production et la consommation des énergies, mais pour cela, il faut bien mener une guerre contre le système élitiste qui confisque le vivant et la liberté. Par le mépris de classe, par l’usage de la violence psychologique, physique et institutionnelle, l’élite est déjà en guerre contre celleux qui résistent. Or, pour contrer ces attaques, la majorité d’entre nous recourt aux institutions juridiques, aux bulletins de vote, et à tout ce qui constitue la « démocratie », et qui nous laisse croire que nous pourrions changer le système de l’intérieur. En fin de compte, c’est comme si nous faisions tout pour ne pas assumer la profonde conflictualité de nos rapports avec notre oppresseur.

    La « transition » ou la « décroissance » ne se fera pas dans un élan purement joyeux, comme le laissent entendre Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Selon eux, il s’agirait de placer la bataille au niveau des mythes et des récits culturels, et de commencer un processus de « transition intérieure » qui s’accompagnerait de « petites actions ». Or, cette vision clairement centrée sur le développement personnel (comme nous le voyons particulièrement dans l’autre ouvrage Une autre fin du monde est possible) occulte le fait que les inégalités et les oppressions, comme le racisme et le sexisme, reposent bel et bien sur un système économique et autoritaire, sur des institutions, des lois, et différentes formes de contrôle social et de répression qui ne changeront pas par la force de la pensée, par la vigueur de notre optimisme et par une révolution joyeuse… (Et, pourrais-je ajouter, par une révolution fondée sur le critère arbitraire de la non-violence, mais je vous renvoie à ma chronique de Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos.) Si l’État décide de ne pas rendre une once de pouvoir, il nous écrasera tant qu’il en aura les moyens – bien que la fin de la civilisation puisse contraindre ses pouvoirs tentaculaires.

    Nos luttes sociales, écologiques, politiques pour un monde plus juste prennent tout leur sens dans la perspective d’un effondrement. Le fascisme de moins en moins décomplexé des élites ne fait pas du tout bon ménage avec les régimes politiques prétendument démocratiques, avec les désastres écologiques qui vont entraîner la mort ou la migration de millions de gens, et avec l’urgence qui altérera nos jugements. En agitant la peur de l’effondrement et en occultant son aspect libérateur, la collapsologie participe d’une certaine manière à renforcer notre sentiment d’insécurité, lequel sera ensuite récupéré d’une manière ou d’une autre par l’élite pour nous assujettir et nous entraver davantage.

    Paradoxalement, c’est probablement lorsque nous n’aurons, littéralement, plus rien à perdre, que nous serons plus nombreux·ses à réagir et à passer à l’action. La nécessité d’une résistance collective et organisée sera une évidence lorsque le processus de destruction du vivant et d’asservissement des peuples deviendra particulièrement visible en Europe du Nord. Nous ne sommes visiblement pas assez acculé·es. Pourtant, pour faire face aux dangers écologiques à venir, et avant de perdre toute connexion intime avec la Terre, il vaudra mieux que nous puissions nous gouverner nous-mêmes, en petites communautés, à l’image des ZAD de notre époque, quitte à expérimenter, explorer différentes organisations collectives — plutôt que de nous retrouver aux pieds d’une hiérarchie au fonctionnement de plus en plus coercitif, fasciste, liberticide, dont l’élite décidera qui tuer, qui affamer et qui soumettre.

    Lisez aussi

    Comment la non-violence protège l’État Peter Gelderloos

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    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

     

    1. Page 253. -2. Page 252.

    Comment tout peut s’effondrer

    Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes

    Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    Postface d’Yves Cochet

    Éditions du Seuil

    2015

    304 pages

    Collection Anthropocène

    19 euros

    Bibliolingus

     

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  • Comment la non-violence protège l'Etat Peter Gelderloos Bibliolingus

    Comment la non-violence protège l’État
    Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux
    Peter Gelderloos
    Éditions Libre
    2018

    En un mot

    Alors que le mouvement des « gilets jaunes » s’impose durablement en France, l’ouvrage de Peter Gelderloos paru au printemps 2018 participe au débat sur nos moyens de résistance dans un système fascisant. L’auteur dénonce une falsification historique qui a érigé Mohandas Gandhi et Martin Luther King en modèles de la « non-violence », ainsi que la tendance dogmatique d’une logique clivante, binaire, subjective et manipulée des actions « violentes »/« non-violentes » dont l'expression elle-même est digne de la novlangue orwélienne. Cet ouvrage, outre le fait qu’il représente un tournant dans mon parcours personnel et professionnel, me semble indispensable à celleux qui s’emparent par principe de l’expression « non-violence », souvent sans avoir réellement étudié la question. 

    « La violence est au fondement de l’État, qui n’a d’autre préoccupation que sa perpétuation. Ce système transforme notre planète en prison, détruit des écosystèmes entiers, extermine des peuples. » (Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre)

    La civilisation industrielle repose sur une violence omniprésente et invisibilisée. Grâce au marché florissant de la vente d’armes, les guerres ravagent le monde et engendrent des milliers de réfugié·es politiques et économiques. L’idéologie du « progrès » et de la « pacification » repose sur une violence structurelle et invisibilisée envers les plus fragiles, les plus pauvres et les moins blanc·hes. Prenons l’exemple du smartphone ou de l’ordinateur dont vous vous servez pour lire ma chronique : de l’extraction polluante des matières premières à l’esclavage des travailleur·ses qui ne pourront jamais se l’acheter, cet objet est un concentré de violences.

    « Toute la structure du capitalisme mondial fonctionne grâce à la violence (la violence serait-elle une autre énergie fossile ?). » (Lierre Keith, DGR : un mouvement pour sauver la planète, tome 1)

    Légalisée, institutionnalisée, la violence est le monopole de l’État qui ne saurait permettre la violence de la résistance, laquelle peut être légitime mais illégale. Systématiquement, l’État calomnie la violence de la résistance, visant à enfreindre une loi injuste, et la fait passer pour de la délinquance. C’est l’État lui-même qui définit ce qui est violent et ce qui ne l’est pas, et c’est pourquoi nous trouvons « normal » que les policier·ères portent des armes à feu. Par le biais de ses institutions et des médias mainstream, l’État nous conditionne à craindre la police et à considérer sa répression comme légitime, tandis que la moindre vitrine brisée par des manifestant·es et des Black Blocs effraie. Contrairement aux CRS qui disposent de flashballs, grenades de désenserclement, canons à eaux et barrières mobiles pour nous tuer et nous mutiler, les violences des Black Blocs sont pourtant dérisoires, et consistent plutôt à transgresser publiquement la loi pour attirer notre attention et celle des médias. Pourquoi les véganes sont-iels taxé·es d’« extrémistes » à la moindre vitrine brisée lors d’une manifestation, alors que les plus extrémistes sont bien celleux qui cautionnent le meurtre organisé, légal, quotidien et incommensurable d’individus non humains ?

    Il s’agit de comprendre que toutes les formes de violences ne se valent pas, et surtout de reconnaître que notre seuil de tolérance à la violence est conditionné depuis l’enfance. Cette peur de la violence populaire ne relève-t-elle pas plutôt de la peur du peuple lui-même ?

    « Qu’est-ce que la violence de toute façon quand l’État tue des gens tous les jours ? Et quand les membres de la Banque mondiale mangent des bébés du tiers monde pour petit déjeuner ? Alors, s’ils reçoivent des briques, alors, c’est de leur faute1. »

    « Pour changer un système fondé sur la coercition et la violence, un mouvement doit constituer une menace2. »

    Peter Gelderloos montre que le mouvement indépendantiste de l’Inde et celui pour les droits civiques aux États-Unis ont fait l’objet d’une falsification visant à imposer la « non-violence » comme la seule stratégie possible dans la résistance.

    Mohandas Gandhi et Martin Luther King, érigés en modèles, en figures sympathiques et sages, et probablement inoffensives pour le pouvoir en place, ont occulté tout un ensemble de courants qui ont fait partie de ces luttes. Aux États-Unis, on pense notamment aux Black Panthers et à Malcolm X, dont les stratégies plus radicales (au sens de « prendre le problème à la racine ») sont quasiment absentes des manuels scolaires !

    La non-violence serait donc un principe dogmatique qui finit par générer de l’autoritarisme au sein des mouvements sociaux. En interdisant la pluralité des tactiques et en condamnant toute autre forme d’action, les adeptes de la non-violence semblent éprouver plus de respect pour la police, les institutions et la propriété privée que pour les autres activistes. Tout comme les médias mainstream et l’État traitent les activistes plus radicales·aux comme des délinquant·es de droit commun, les non-violent·es se désolidarisent d’elleux et brisent la cohésion du mouvement social.

    « Nous avons obtenu davantage en fracassant des vitrines que ce que nous avons obtenu en les laissant nous fracasser. » (Christabel Pankhurst, suffragette)

    Le gouvernement « démocratique » a tout intérêt à défendre et financer la non-violence, puisqu’elle lui permet de nourrir l’illusion que le débat et l’expression d’opinions dissidentes sont possibles. Toutefois, le rapport de force est écrasant : si le gouvernement, plus ou moins « démocratique », décide de réprimer par la répression policière ou l’emprisonnement massif toute dissidence, quelle qu’elle soit, les mouvements exclusivement non-violents seront les premiers à tomber.

    Revendiquer publiquement sa « non-violence » revient donc à informer l’État de son innocuité et à se faire complice de ses exactions ; cela revient à lutter contre l’adversaire en suivant ses conseils. Peter Gelderloos parle même d’un « dressage à l’inertie » et d’« impuissance acquise ». Effectivement, si la non-violence est encouragée et promue par les élites, les médias mainstream et les ONG financées par des organismes publics, c’est certainement parce qu’elle rend les mouvements inoffensifs et ne menace pas l’ordre établi.

    Par ailleurs, la non-violence va souvent de pair avec des revendications modérées, des discours consensuels, et la croyance selon laquelle il existe un gouvernement « bon » et « juste », alors qu’il nous faudrait agir à la mesure de l’effondrement en cours, en appeler à la révolution et préparer l’organisation sociale et locale de demain. J’ose croire que celleux qui prônent la non-violence n’ont probablement pas eu affaire à la violence institutionnelle de près, ou bien qu’iels n’ont pas encore saisi la perversité et l’endoctrinement du capitalisme pour se montrer aussi réformistes.

    Enfin, à celleux qui crèvent la bouche ouverte, c’est-à-dire les plus pauvres, les moins blanch·es, les moins conformes à l’hétéronormalité, comment pourrions-nous leur demander de manifester calmement dans les rues et de signer des pétitions pour quémander un changement venu du sommet de la hiérarchie ? En fin de compte, imposer la non-violence comme seul moyen d’action acceptable revient à refuser aux populations le droit à l’autodétermination dans le choix de leurs luttes.

    « Les pacifistes blancs (et même les bourgeois pacifistes noirs) craignent l’abolition totale du système suprémaciste et capitaliste. C’est précisément parce que la non-violence est inefficace qu’ils la prêchent à ceux qui sont tout en bas de la hiérarchie raciale et économique ; toute révolution qu’engageraient ‘ces gens-là’, pourvu qu’elle demeure non-violente, échouera à évincer les Blancs et les riches de leurs positions privilégiées3. »

    Or, Peter Gelderloos défend l’idée que toute situation politique et économique nécessite de réfléchir aux différents moyens de lutte, les différentes formes d’activisme ne s’excluant pas les unes les autres, au contraire. L’idée est de penser la lutte selon l’efficacité des moyens d’action, et non pas dans la logique clivante, binaire, subjective et manipulée des actions « violentes »/« non-violentes », dont l’expression « non-violence » est digne de la novlangue orwélienne.

    C’est pourquoi un mouvement qui se veut efficace doit constituer une réelle menace pour l’ordre établi et élaborer une stratégie cohérente dont chaque action sert l’objectif révolutionnaire (pas seulement réformiste) : renverser le capitalisme et développer des organisations locales, autonomes, résilientes et respectueuses.

    Rencontre avec le livre

    Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos : voilà l’ouvrage qui représente un tournant dans mon parcours personnel et professionnel, puisque mon travail d’édition sur ce texte a marqué le début d’une passionnante collaboration avec les éditions Libre !

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet ouvrage, publié au printemps 2018, est arrivé à point nommé en France. Sur les stands de mon association AlterLibris, il suscite beaucoup d’attention, entre celleux qui l’achètent d’emblée sans lire la quatrième de couverture et celleux qui s’offusquent rien qu’en lisant le titre et nous snobent. Il semblerait même que l’ouvrage soit décrié, voire déconseillé, par les principales associations et ONG françaises se réclamant de la « non-violence », et pour cause ! Les propos de l’anarchiste Peter Gelderloos sont intransigeants, dérangeants, mais documentés. Chacun de ses propos est systématiquement appuyé par l’analyse de luttes sociales de différentes époques et de différents lieux, ce qui en fait un ouvrage très riche, bien que difficile à appréhender.

    Vu les enjeux (l’humanité, la planète, le vivant), il me semble essentiel de nourrir le débat, de pouvoir en parler intelligemment entre nous, même si j’ai bien conscience que les partisan·es de la non-violence qui ont fondé leur vie et leur carrière sur ce principe arbitraire ne seront pas prêt·es à se remettre en question. Pour elleux, mais aussi pour tous les activistes en herbe qui ont saisi l’urgence de notre engagement, Comment la non-violence protège l’État est donc un essai indispensable.

    « Quand la justice de l’État n’est que violence, la violence du peuple n’est que justice. » (graffiti)

    Lisez aussi

    L'impératif de désobéissance Jean-Marie Muller

    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    Comment tout peut s'effondrer Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    La chronique du super blog Fahrenheit 451

     

    1. Page 25. -2. Page 63. -3. Pages 73-74.

    Comment la non-violence protège l’Etat

    Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux

    (How Nonviolence Protects the State)

    Traduit de l’américain par Nicolas Cazaux et Arthur Fontenay

    Peter Gelderloos

    Préface de Francis Dupuis-Déri

    Éditions Libre

    242 pages

    2018

    13 euros

    Bibliolingus

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