• Essais

    Les textes regroupés dans cette rubrique parlent essentiellement des conditions dans lesquelles le livre est édité en France, mais vous y trouverez aussi des essais sur les médias, l’opinion publique, la culture et leurs représentations. Avec l'agriculture et l'alimentation, de nouveaux thèmes environnementaux sont à venir.

  • une autre fin du monde est possible servigne stevens chapelle bibliolingus

    Une autre fin du monde est possible

    Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

     

    En un mot

    Après avoir rédigé une chronique sur la « collapsologie » de Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, j’ai lu Une autre fin du monde est possible qui se propose de parler de « collapsosophie ». Et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il pose plusieurs problèmes, dont les plus frappants sont de mettre de côté la civilisation en tant que cause véritable des destructions en cours, et de s’appesantir sur une « transformation intérieure », alors que c’est une mobilisation collective et concrète qui permettrait de faire face aux multiples effondrements à venir — ceux qu’on désire, et ceux qu’on veut arrêter.

    « Pour reprendre la métaphore de l’avion et de la difficulté d’atterrir, nous sommes entrés en zone de fortes turbulences. Les voyants s’allument, les coupes de champagne se renversent, l’angoisse existentielle revient. Certains ouvrent les hublots, voient une nuit noire traversée d’éclairs, et les referment aussitôt. À l’avant de l’appareil, on perçoit quelques personnes de la première classe enfiler leurs parachutes dorés. Mais que font-elles ? Vont-elles sauter dans la tempête ? Les classes arrière se tournent alors vers l’équipage et demandent des parachutes, sachant pertinemment que leur requête ne sera pas satisfaite. Pour seule réponse, on leur propose une petite collation, un film, un duty free1… »

    Une résilience européanocentrée et anthropocentrée

    Dans l’idée de « nous préparer intérieurement » à affronter « l’effondrement » (lequel ?), et en un sens à le « dépasser », les auteurs ont en fait écrit un ouvrage de développement personnel sur la manière de rebondir après la sidération, la peur et l’anxiété provoquées par l’avalanche de mauvaises nouvelles. Or, même s’il est légitime d’être effrayé·e à la perspective de perdre ce qui nous est cher, il me paraît déplacé de consacrer un ouvrage entier sur ce sujet, et surtout de la manière dont ils l’abordent.

    En premier lieu parce que les auteurs portent une vision européanocentrée des effondrements : depuis plusieurs centaines d’années, des milliards de gens sont aliénés, exploités, assassinés pour les intérêts d’une poignée de colons blancs. Des cultures humaines, des savoir-faire vitaux et accessibles à tous et à toutes, des liens sociaux sont détruits pour asseoir l’hégémonie des civilisations dominatrices. À l’ère du capitalisme, des générations de gens sont continuellement sacrifiées pour nous permettre à nous, les habitant·es des pays riches, de vivre dans le confort et la technologie. Ces milliards de gens-là sont les premières victimes des désastres écologiques, des chaos économique et financier, des crises alimentaires. Cela n’enlève rien à nos souffrances personnelles, mais cela devrait au moins recentrer la discussion sur les rapports de domination, et au mieux nous encourager à vouloir mettre un terme au système capitalisme qui les engendre.

    Ensuite parce que les auteurs portent une vision anthropocentrée des effondrements. L’effondrement de la civilisation telle qu’on la connaît semble vécu comme un drame, alors que c’est justement son impérialisme et son hégémonie qui sont la cause des maux de la planète et de ses habitant·es ! En parlant de « civilisation thermo-industrielle » et en employant différentes formules vagues et euphémisantes, les auteurs évacuent les problèmes que pose le modèle économique pour se concentrer sur la dépendance aux énergies fossiles. Chaque jour, deux cents espèces animales et végétales disparaissent sous les rouleaux compresseurs d’une société qui repose sur la croissance exponentielle, la compétition, l’accumulation et la privatisation des biens. Le capitalisme et le règne de l’économie nous propulsent dans un monde hors-sol, détruisant l’hétérogénéité des gens et des choses, ainsi que les liens qui nous unissent entre nous et avec notre milieu naturel. 

    D’autre part, ce n’est l’humanité qui est responsable de tous les désastres en cours, mais notre civilisation. Cette confusion laisse croire que l’être humain est foncièrement mauvais et destructeur, et revient à insulter nos ancêtres de la « pré-Histoire » qui ont vécu durant des millénaires sans pour autant dévaster leur milieu de vie, et toutes les civilisations humaines qui ont vécu en harmonie avec la nature jusqu’à ce qu’elles soient éradiquées ou colonisées par notre civilisation. C’est clairement notre civilisation, boursouflée d’ego, de vanité, qui, grâce à une logique tentaculaire et déresponsabilisante, ravage tout sur son passage.

    La transformation intérieure comme planche de salut

    Bien entendu, on encaisse un certain « effondrement intérieur personnel2 » lorsqu’on prend sincèrement conscience de toutes les horreurs et injustices du monde. Loin de moi l’idée de dénigrer la spiritualité face aux épreuves présentes et à venir ! Seulement, je ne peux que bondir à la lecture de longs passages encourageant à « rechercher la bonne posture, en alignant la tête et le cœur, en compagnie de nos ombres, mais aussi en accueillant la lumière de ce monde dévasté3 » ; ou en faisant un parallèle avec les étapes d’acceptation du deuil et de la maladie. Comme si les effondrements étaient une fatalité contre laquelle on ne peut pas lutter, et comme s’ils étaient égaux (l’effondrement biotique étant une catastrophe, celui de l’économie étant souhaitable) !

    Certes, on passe forcément par une « transformation intérieure » , ne serait-ce que pour se désintoxiquer de la propagande consumériste et des valeurs capitalistes, mais les auteurs l’entendent plus comme le « chemin intérieur » dont parle Paul Chefurka. La transformation intérieure, qui consisterait plutôt à observer le monde et le repenser, va de pair avec une transformation extérieure pour changer le cours des choses, pour ne pas rester prostré·es dans le fatalisme. Les récits communs, les mythes, les imaginaires utopiques ou dystopiques, ou « possitopiques » invoqués n’ont de sens que s’ils se traduisent en actions, lesquelles ne figurent pas dans les deux livres que j’ai lus. Face aux effondrements qu’on veut freiner (biotique, écologique) et à ceux qu’on veut précipiter (économique, financier), la riposte n’est pas à chercher du côté du développement personnel mais bel et bien de la mobilisation collective. Nous sommes de plus en plus nombreux·ses à comprendre que les solutions ne viendront pas des institutions, à qui profite le saccage de la planète et la perpétuation des rapports de domination des riches sur les pauvres. Déserter le système (que ce soit par la pensée, par la sobriété individuelle ou par le repli et l’entre soi au sein de communautés, qui seront d’ailleurs réprimées par le système, comme le sont les ZAD) n’empêchera pas de mettre un terme aux massacres, c’est pourquoi la lutte devra être conflictuelle. Il y a ce fantasme que le système capitalisme s’effondrera de lui-même, et qu’il s’agit d’attendre. Or, rien ne dit qu’il s’effondrera, malgré les effondrements. Il parvient justement à perdurer par la marchandisation de tous les aspects de la vie : des « ressources naturelles », des produits, des liens humains, des corps et des esprits, tout peut être acheté ou loué. C’est pourquoi on ne peut se contenter de croire à la fin d’un système qui s’écroulerait sous son propre poids. Nous devons nous mobiliser autour d’une culture de résistance, tisser des liens entre nous, organiser la résistance, sauver ce qui peut l’être, détruire ce qui doit l’être et bâtir le monde d’après…

    Un autre monde... sans projet politique

    Encore faut-il avoir un projet collectif ! Une autre fin du monde est possible, comme lindique le titre de cet ouvrage, et pourtant, cet ouvrage frappe par le flou entourant les positions politiques : à quel monde aspirent les auteurs ? Pour quelles raisons se gardent-ils d’exprimer leurs opinions ? À trop vouloir ratiboiser un large lectorat pour ne froisser personne d’un bord à l’autre de l’échiquier politique, n’en deviennent-ils pas consensuels, voire dangereux ?

    En prétendant, dans la lignée de Bruno Latour4, que les clivages gauche-droite nous divisent moins que la question écologique face à l’urgence, les auteurs sèment la confusion. Car le projet commun (ancré autour de valeurs plutôt à gauche ou plutôt à droite), est le socle de toute vie en collectivité. Il est la grille de lecture, la base de tout choix collectif et politique. Notre projet commun permet de relier les enjeux entre eux (sociaux, économiques, politiques, écologiques) et de définir ce qu’on veut et ce contre quoi on lutte. Ainsi, le volet écologique mené par une communauté ou un collectif de gauche sera clairement différent de celui proposé par la droite, notamment sur les questions des migrations climatiques. Les enjeux écologiques vont de pair avec les enjeux sociaux : nos droits sociaux, durement acquis, pourraient être balayés au sein d’une « dictature verte » ! Même (et surtout) dans l’urgence écologique, il me paraît dangereux de se soustraire à l’élaboration d’une vision commune, et tout autant d’envisager de faire alliance avec celleux qui, précisément, détruisent la planète et les cultures humaines !

    « La déconnexion avec la Nature pourrait bien être la source majeure de nos problèmes5. »

    Tout aussi hallucinante est la quantité d’encre utilisée pour expliquer à quel point l’être humain est déconnecté de la nature, et que c’est probablement là la « source majeure de nos problèmes »… Si nous n’étions pas sans arrêt abreuvés de publicités nous poussant à consommer, et donc à travailler pour consommer, et si la nature n’était ni bétonnée pour ériger les temples de la consommation que sont les centres commerciaux, ni privatisée, mutilée, simulée dans des Center Parcs, alors nous passerions davantage de temps au contact du milieu naturel, et nous ne travaillerions pas. Le problème est bien le système capitaliste, qui, dans un délire prométhéen, nous fait croire qu’on peut s’affranchir de notre environnement, qu’on vaut mieux que lui, qu’il est à notre disposition, et que c’est seulement ainsi que l’être humain sera véritablement libre.

    Donc, pour faire ce « travail de reliance, entre corps, âme et émotions6 » et renouer avec les « autres qu’humains », les auteurs sont allés chercher du côté de l’« écopsychologie » et des stages visant à développer l’empathie. Tandis que les animaux, les végétaux et les êtres humains les plus exploités de la planète meurent en silence, les plus privilégié·es font des formations (à quel prix ? au profit de qui ?) pour renouer avec la nature… Cherchez l’erreur.

    Féministes, vraiment ?

    On s’enfonce un peu plus dans l’aberration avec le point le plus critiquable de l’ouvrage : les positions soi-disant féministes, mais fondamentalement rétrogrades. Pendant ma lecture, j’ai clairement eu l’impression que les trois hommes, ayant découvert les luttes féministes sur le tard, avaient décidé d’adjoindre à leur manuscrit un petit chapitre dédié aux femmes  (des femmes cis, probablement). Le premier problème, c’est que, comme je l’ai expliqué plus haut, leurs positions sur les rapports de domination devraient s’inscrire dans un projet commun plus global (s’ils en avaient eu un), au sein d’une lutte globale contre les discriminations et pour l’équité entre les individus (partons du principe qu’ils sont de gauche).

    Outre le fait qu’ils emploient l’écriture inclusive quand ça leur chante (merci les éditeurices), les auteurs connaissent visiblement très mal le sujet, notamment quand ils évoquent un « grand déséquilibre historique [quand on devrait parler de domination millénaire] entre les sexes [quand on devrait parler de genres]7 ». L’effort serait pourtant louable et leur maladresse excusable si seulement ils ne vantaient pas les mérites des stages initiatiques pour les hommes (cis j’imagine ?) de Mankind Project (et Women Within pour les femmes) visant à former de « nouveaux guerriers » ayant renoué avec une « masculinité mature » (?!). Or, le Mankind Project s’appuie sur une vision naturaliste des genres qui prend racine dans les théories fumeuses du psychiatre Carl Jung, et dans le mouvement masculiniste en réaction à la seconde vague féministe des années 1980. Comment les auteurs ont-ils pu se planter à ce point sur l’égalité des genres ? Comment les éditeurices ont-iels pu laisser passer cela (ça c’est ma conscience professionnelle qui s’alarme) ?

    « Happy collapse8 », vraiment ?

    Face à l’avalanche de questions que posent les effondrements en cours et à venir, il est urgent d’avancer collectivement sur ces réflexions et de porter un coup aux mythes de notre civilisation !

    « Les champignons sont le symbole des associations opportunistes entre espèces, des mutualismes, des hybridations, des métissages, des liens d’entraide entre êtres vivants et entre espèces, et surtout d’un fonctionnement horizontal et décentralisé. Contre la verticale et tranchante ‘logique de la plantation’ (Tsing), ils représentent la logique de la forêt, celle des mauvaises herbes qui poussent aux marges ou qui se déploient lentement lorsque les destructions s’arrêtent9. »

    Lisez aussi

    Comment tout peut s'effondrer Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    Comment la non-violence protège l’État Peter Gelderloos

    L'impératif de désobéissance Jean-Marie Muller

    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    La Violence des riches et Sociologie de la bourgeoisie, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon

     

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    Une autre fin du monde est possible
    Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle
    Vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre)
    Le Seuil
    Collection Anthropocène
    335 pages
    19 euros

    Bibliolingus

     
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  • comment tout peut s'effondrer servigne et stevens bibliolingus

    Comment tout peut s’effondrer
    Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes
    Pablo Servigne et Raphaël Stevens
    Éditions du Seuil
    2015

    En un mot

    La civilisation industrielle continue de nous matraquer de publicités pour consommer, comme si de rien n’était. Pourtant, cette civilisation, c’est celle d’hier. Tous les signaux sont au rouge. Les « collapsologues » Pablo Servigne et Rapahël Stevens ont le mérite d’exposer avec clarté les bouleversements à venir, mais il me semble que leur travail comporte une vision trop anthropocentrée et qu’il manque d’une certaine analyse systémique venant modifier la perspective de l’effondrement de la civilisation industrielle — une vision et une analyse que je tente d’apporter dans ma chronique. Du point de vue de la civilisation industrielle, l’effondrement apparaît comme une perspective terrifiante. Des millions de morts viendront s’ajouter aux millions de morts et de destructions déjà provoquées par le système pour assurer son développement, son expansion et sa suprématie. Mais, d’un autre côté, la fin de la civilisation industrielle, qu’elle soit encouragée, consentie ou subie, annonce à la fois la fin du massacre du vivant et la possibilité de construire des sociétés plus humaines et plus justes.

    « Ceux qui nous accusent de pessimisme devront prouver concrètement en quoi nous nous trompons1. »

    Tous les signaux sont au rouge. Avec voracité et cynisme, la civilisation industrielle a massivement détruit le vivant, mettant en danger l’humanité, les animaux, les végétaux, et tous les écosystèmes que la Terre accueille. Elle entraîne la disparition de 200 espèces par jour. Depuis le début de l’ère industrielle, 90 % des gros poissons ont disparu des océans (lesquels sont déjà un cimetière d’êtres humains et une poubelle géante…). Les insectes (notamment les pollinisateurs) ainsi que les grands carnivores sont tués à une vitesse effroyable.

    Pollution chimique des airs, des eaux et des sols, émissions de gaz à effet de serre, réchauffement climatique, trou dans la couche d’ozone, acidification des océans, désertification, déforestations… tous ces bouleversements ont des effets qu’on peine encore à imaginer, mais qui rendront certainement la vie terrestre et marine impossible dans les prochaines décennies.

    Des phénomènes écologiques, plus ou moins importants, comme les ouragans, les sécheresses, les inondations, les canicules, vont créer un effet domino qu’on est loin de pouvoir mesurer, et qui vont se multiplier de manière imprévisible sur toute la planète, accélérant les famines, les maladies et les guerres, et anéantissant les vies non humaines sur Terre.

    Pourtant, d’après l’analyse des auteurs, il se pourrait bien que le système économique et financier s’effondre avant d’avoir rendu la Terre inhabitable pour toute forme de vie. Le capitalisme est intimement lié à la production d’énergie : plus de « ressources » naturelles, plus d’énergie, donc plus de croissance économique et plus de civilisation industrielle. L’instabilité et la fragilité du système économique et financier résident dans sa complexité et dans sa densité. Les chaînes d’approvisionnement (marchandises, nourriture, télécommunication, etc.) sont absurdement longues et complexes, entraînant des risques réels de pénurie en quelques jours seulement, et diminuant du même coup les capacités de résilience de la société. Le système financier s’emballe tellement que la crise à venir n’aura rien à envier à celle de 2008, car la succession de « crises » est en fait inhérente au fonctionnement inégalitaire du système. Le terme lui-même, qui laisse entendre que nous traversons simplement une perturbation délimitée dans le temps, vise à faire passer la pilule aux premières victimes.

    Cependant, le déni est collectif, et pour cause : la civilisation industrielle, profondément égocentrique, ne voit pas sa propre fin, ou pense pouvoir l’éviter. Même avant la parution du rapport Meadows en 1972, différents courants écologistes analysaient l’insoutenabilité de la civilisation industrielle. L’explication scientifique avancée par les auteurs, s’appuyant sur des mécanismes psychologiques de déni, a bon dos ! Cela revient à minorer le fait que la civilisation industrielle a asservi les peuples et les cultures autochtones par sa soif d’expansion, de domination et de soumission, et qu’elle fait en sorte, par sa puissance tentaculaire et sa capacité à récupérer (neutraliser) ou à réprimer (supprimer) les dissident·es, que nous soyons tou·tes dépendant·es de ce système intrinsèquement inégalitaire et aliénant. Notamment par le rapport à la propriété privée, le système confisque le droit à s’autodéterminer et à répondre nous-mêmes à nos besoins (par exemple, pour le besoin fondamental de manger, nous sommes obligé·es d’acheter la nourriture dans un commerce, ou bien d’acheter des terres pour cultiver nos légumes). Obnubilé l’obsession de la sacro-sainte croissance économique et des billets de banque, le système nous force à travailler et à consommer pour remplir les poches de quelques un·es, et à se faire les complices de la destruction écologique. On ne peut pas anticiper l’effondrement lorsqu’on a des conditions de vie difficiles, même si cet effondrement apparaîtrait en un certain sens comme salutaire.

    Outre le fait que les technologies ultra performantes ne nous sauveront pas, elles continuent à perpétuer le massacre du vivant. Elles deviennent toujours plus complexes, nous entraînant dans une spirale ridicule, aliénante et catastrophique. En plus, la recherche de l’efficacité énergétique est contrebalancée par les effets rebond (l’amélioration de l’efficacité énergétique, par exemple dans l’isolation, le chauffage, le carburant, sont annulés par une augmentation des usages). Enfin, la combinaison des pénuries, des phénomènes climatiques et d’un élitisme technoscientifique nous emmènent tout droit vers une confiscation des libertés par la dictature technoscientifique.

    Les énergies dites « renouvelables » sont aussi une illusion : il n’y aura pas assez de « ressources » pour les développer sur toute la planète, et même si on y parvenait, elles seraient insuffisantes pour produire l’énergie colossale que nous consommons de manière exponentielle. Le pic pétrolier aurait été atteint dans les années 2010, et nous en voie d’atteindre le « pic de tout », selon l’expression de l’auteur et journaliste Richard Heinberg. Le pétrole non conventionnel (issu des sables bitumineux, du pétrole de schiste, des biocarburants) a des rendements énergétiques de plus en plus faibles et sont dévastateurs pour la planète. Dans cette perspective, nous devrions donc d’ores et déjà concentrer les énergies sur les tâches indispensables à notre survie : l’alimentation, le logement, le chauffage, l’habillement, la santé, l’hygiène. À condition que nous acceptions de changer fondamentalement notre quotidien et notre vision d’une vie heureuse, des solutions économes en énergie et respectueuses de notre milieu naturel existent (j’y reviendrai sûrement dans d’autres chroniques).

    En fait, il y a quelque chose de véritablement morbide dans le fait de s’accrocher à l’idéologie de la croissance infinie et du progrès, et dans la croyance aveugle en la technologie et en la science, au nom de la « croissance verte » ou du « développement durable ». Nier les limites physiques de la planète, c’est nier notre rapport symbiotique avec elle, et aller tout droit vers notre fin.

    Rencontre avec le livre

    Depuis la parution de Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens en 2015, la perspective de l’effondrement est de plus en plus prise au sérieux. La « collapsologie » va bon train, charriant le pire et le meilleur. La fuite en avant ne fait que s’accélérer, dans un « business as usual » tournant effrontément le dos à la destruction du vivant perpétrée par la civilisation, elle-même en voie d’autodestruction. Lorsque la majorité d’entre nous prendra conscience de tout cela, il sera bien trop tard pour « réparer » la civilisation, si tant est que nous le voulions ! C’est pourquoi la difficulté, pour celleux qui luttent depuis longtemps, est de continuer à vivre dans le monde d’hier dont les valeurs de consommation et de croissance nous sont étrangères et stupides, tout en préparant sa chute et en luttant pour faire émerger le monde de demain.

    Pour plusieurs raisons, on peut avoir peur de l’effondrement de la civilisation industrielle. Mais, plus j’avance dans mon exploration, plus je vois combien ce monde est ignoble, pervers, verrouillé, absurde et psychopathologisant. La « démocratie » est une énorme imposture visant à faire croire que le pouvoir appartient au peuple et que la révolution passera par les institutions ; la « liberté » revient à acheter et consommer, à se divertir et s’abrutir, à se vendre à telle entreprise ou telle autre ; la « liberté d’expression » consiste à signer des pétitions en ligne et à manifester selon le bon vouloir de la préfecture de police ; la « fraternité », qui relève davantage du respect sélectif, s’arrête là où l’autoritarisme et les intérêts personnels commencent. Ces mots ne sont pas les nôtres, mais ceux d’une élite qui exerce son contrôle social par la colonisation de la pensée. En fin de compte, serait-ce si catastrophique de perdre tout cela et de se donner l’opportunité d’un autre monde ? Pour les peuples autochtones, les coraux et les oiseaux, tous détruits par la civilisation, et pour ceux d’entre nous qui sont les plus opprimé·es, ne serait-ce pas un soulagement de la voir disparaître ?

    Le système ne peut pas être réformé, compte tenu de sa propension à détruire le vivant. Il s’est construit de telle sorte qu’il ne peut pas s’autolimiter. Il est insoutenable parce qu’il rend la Terre inhabitable, et pas seulement pour les êtres humains. Une contraction progressive paraît peu réaliste, il ne s’arrêtera que lorsqu’il n’y aura plus rien à détruire, ou si nous mettons fin nous-mêmes à sa progression.

    « Est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine2. »

    La fin de la civilisation industrielle n’implique pas forcément la fin de l’humanité. Colonisé par les films hollywoodiens et les médias dominants, notre imaginaire est peuplé d’images apocalyptiques de chaos et de violences. Colonisé par les adeptes de « l’économie de marché », notre esprit se focalise sur la guerre totale où l’égoïsme et la compétition feraient rage. Mais n’est-ce pas déjà le cas dans le système capitaliste, au-delà de la vie policée et disciplinée des plus privilégié·es de l’hémisphère nord ? « There is no alternative », répètent en boucle les chantres du capitalisme. Pourtant, l’humanité est capable de solidarité, d’entraide, d’adelphité. La perspective d’un effondrement est aussi l’opportunité de construire des communautés humaines et autonomes, inclusives et solidaires, qui viendront assurer la pérennité de l’humanité en symbiose avec son milieu de vie et soutenir les parties les plus conflictuelles et antagoniques de notre résistance. L’un des prochains cycles de lecture portera (enfin !) sur l’anarchisme en tant qu’organisation sociale.

    L’analogie que font Pablo Servigne et Raphaël Stevens entre l’effondrement et la mobilisation en temps de guerre me semble très pertinente, mais pas forcément au sens où ils l’entendent. Il s’agit certes d’arrêter la production et la consommation des énergies, mais pour cela, il faut bien mener une guerre contre le système élitiste qui confisque le vivant et la liberté. Par le mépris de classe, par l’usage de la violence psychologique, physique et institutionnelle, l’élite est déjà en guerre contre celleux qui résistent. Or, pour contrer ces attaques, la majorité d’entre nous recourt aux institutions juridiques, aux bulletins de vote, et à tout ce qui constitue la « démocratie », et qui nous laisse croire que nous pourrions changer le système de l’intérieur. En fin de compte, c’est comme si nous faisions tout pour ne pas assumer la profonde conflictualité de nos rapports avec notre oppresseur.

    La « transition » ou la « décroissance » ne se fera pas dans un élan purement joyeux, comme le laissent entendre Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Selon eux, il s’agirait de placer la bataille au niveau des mythes et des récits culturels, et de commencer un processus de « transition intérieure » qui s’accompagnerait de « petites actions ». Or, cette vision clairement centrée sur le développement personnel (comme nous le voyons particulièrement dans l’autre ouvrage Une autre fin du monde est possible) occulte le fait que les inégalités et les oppressions, comme le racisme et le sexisme, reposent bel et bien sur un système économique et autoritaire, sur des institutions, des lois, et différentes formes de contrôle social et de répression qui ne changeront pas par la force de la pensée, par la vigueur de notre optimisme et par une révolution joyeuse… (Et, pourrais-je ajouter, par une révolution fondée sur le critère arbitraire de la non-violence, mais je vous renvoie à ma chronique de Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos.) Si l’État décide de ne pas rendre une once de pouvoir, il nous écrasera tant qu’il en aura les moyens – bien que la fin de la civilisation puisse contraindre ses pouvoirs tentaculaires.

    Nos luttes sociales, écologiques, politiques pour un monde plus juste prennent tout leur sens dans la perspective d’un effondrement. Le fascisme de moins en moins décomplexé des élites ne fait pas du tout bon ménage avec les régimes politiques prétendument démocratiques, avec les désastres écologiques qui vont entraîner la mort ou la migration de millions de gens, et avec l’urgence qui altérera nos jugements. En agitant la peur de l’effondrement et en occultant son aspect libérateur, la collapsologie participe d’une certaine manière à renforcer notre sentiment d’insécurité, lequel sera ensuite récupéré d’une manière ou d’une autre par l’élite pour nous assujettir et nous entraver davantage.

    Paradoxalement, c’est probablement lorsque nous n’aurons, littéralement, plus rien à perdre, que nous serons plus nombreux·ses à réagir et à passer à l’action. La nécessité d’une résistance collective et organisée sera une évidence lorsque le processus de destruction du vivant et d’asservissement des peuples deviendra particulièrement visible en Europe du Nord. Nous ne sommes visiblement pas assez acculé·es. Pourtant, pour faire face aux dangers écologiques à venir, et avant de perdre toute connexion intime avec la Terre, il vaudra mieux que nous puissions nous gouverner nous-mêmes, en petites communautés, à l’image des ZAD de notre époque, quitte à expérimenter, explorer différentes organisations collectives — plutôt que de nous retrouver aux pieds d’une hiérarchie au fonctionnement de plus en plus coercitif, fasciste, liberticide, dont l’élite décidera qui tuer, qui affamer et qui soumettre.

    Lisez aussi

    Une autre fin du monde est possible Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

    Comment la non-violence protège l’État Peter Gelderloos

    L'impératif de désobéissance Jean-Marie Muller

    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    La Violence des riches et Sociologie de la bourgeoisie, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon

     

    1. Page 253. -2. Page 252.

    Comment tout peut s’effondrer

    Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes

    Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    Postface d’Yves Cochet

    Éditions du Seuil

    2015

    304 pages

    Collection Anthropocène

    19 euros

    Bibliolingus

     

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