• Essais

    Les textes regroupés dans cette rubrique parlent essentiellement des conditions dans lesquelles le livre est édité en France, mais vous y trouverez aussi des essais sur les médias, l’opinion publique, la culture et leurs représentations. Avec l'agriculture et l'alimentation, de nouveaux thèmes environnementaux sont à venir.

  • l'ordre moins le pouvoir baillargeon bibliolingus

    L’ordre moins le pouvoir
    Histoire et actualité de l’anarchisme
    Normand Baillargeon
    Éditions Agone
    2008

    En un mot

    S’il y a un mot qui a été sciemment dévoyé et galvaudé, c’est bien le mot anarchisme. La pensée anarchiste a été résumée à « l’absence de gouvernement » et au chaos ; les acteur·rices et les penseur·ses ont été persécuté·es, emprisonné·es, assassiné·es et réduit·es à des terroristes poseur·ses de bombes ; la dimension libertaire des grands événements historiques (comme la Commune de Paris ou la révolution espagnole) a systématiquement été gommée des manuels d’histoire. Le travail de sape et d’occultation a été profond et durable, si bien que de nombreuses personnes de mon entourage, pourtant curieuses et passionnées, n’ont aucune connaissance théorique et pratique de ce qu’est réellement l’anarchisme. En cette période de confinement, alors que l’on s’interroge sur le monde après la pandémie du coronavirus, il me semble plus qu’urgent de vous présenter une introduction rapide et concise des aspirations libertaires.

    « L’anarchisme est né d’une révolte morale contre l’injustice sociale1. » (Errico Malatesta)

    Depuis la fin de la guerre froide, le communisme, avili par le stalinisme, ne fait plus rêver. Après les trente glorieuses dont les générations avant la mienne ont profité, au détriment des plus dominé·es, qu’iels soient humains ou non, le capitalisme ne fait plus rêver. L’anarchisme, pourtant écarté des médias mainstream, semble vivre un nouvel élan depuis deux décennies, et nous sommes de plus en plus nombreux·ses à voir dans ce courant la potentialité d’une vie libre, solidaire, juste, riche, épanouissante.

    Voici ma définition très concise de l’anarchisme : il incarne la lutte contre le capitalisme et se veut le dépassement du libéralisme et du marxisme. Fondamentalement antiautoritaire et antidogmatique, il s’oppose à toute forme de domination, que ce soit celle de l’État2 (qui centralise le pouvoir, qui véhicule son idéologie par les médias et l’enseignement public, et qui réprime par sa police et son armée), ou celle de l’Église qui endoctrine. Il s’oppose à toute exploitation, comme le salariat qui enrichit les propriétaires des moyens de production, le patriarcat (Emma Goldman, Voltairine de Cleyre) et l’impérialisme qui asservissent la majorité de l’humanité au profit d’une minorité masculine et blanche. Largement internationaliste, antipatriotique, antimilitariste, l’anarchisme s’oppose aux guerres entre les nations, qui envoient les peuples mourir dans le seul intérêt de la classe dominante. Il dénonce l’aliénation de l’être humain par la technologie et le mythe du progrès proposés comme une solution miracle à tous nos problèmes (Jacques Ellul). L’anarchisme défend au contraire la liberté de toustes (Mikhaïl Bakounine) à disposer de sa vie et de son corps comme iel l’entend, ainsi que l’égalité, l’une n’allant pas sans l’autre : la liberté sans l’égalité, c’est le libéralisme ; l’égalité sans la liberté, c’est le communisme. La pensée libertaire revendique la libre association et le contrat social entre individus, entre communes et entre fédérations de communes, dans un mouvement allant du bas vers le haut, ainsi que l’autogestion par l’organisation des moyens de production et de consommation, comme les associations, syndicats, coopératives… (Pierre-Joseph Proudhon). L’anarchisme repose sur l’entraide (Pierre Kropotkine), l’échange, le respect de chaque être humain ou non-humain et de la nature (Élisée Reclus, Murray Bookchin), ainsi que sur l’émancipation politique, sociale, intellectuelle.

    L’anarchisme n’est pas une utopie, il s’inscrit dans notre mémoire collective. Loin des manuels d’histoire officielle, ces aspirations révolutionnaires ont imprégné beaucoup de mouvements, de communautés, d’événements passés et présents, sans pour autant que le mot « anarchisme » soit prononcé (pour ne pas se définir, par peur d’être étiqueté, réprimé, censuré, par méconnaissance). Même si le concept a été théorisé au XIXe siècle, en même temps que l’essor du capitalisme, on peut vraisemblablement penser que l’anarchisme, en tant qu’organisation ou société sans hiérarchie, existe de tous temps. En Occident, on pense d’emblée à certains événements inspirants comme la Commune de Paris (1871), la révolution mexicaine (1911), la révolution russe (1918-1921), la Commune de Kronstadt (1921), ou la révolution espagnole (1936) qui reste à ce jour l’expérience libertaire ayant impliqué le plus de gens. L’anarchisme jalonne notre histoire : les créations des bourses du travail, des syndicats, des coopératives, ont permis aux travailleur·ses de s’instruire, de connaître leurs droits et de s’organiser face au patronat et au marché. Mais, récemment, plein d’expérimentations libertaires plus ou moins abouties, plus ou moins réussies, ont vu le jour : le mouvement des places publiques, les écovillages, les squats partout dans le monde ; les communautés autonomes comme celles du mouvement zapatiste au Mexique depuis les années 1990 (chronique en vue) ; le Rojava dans le Kurdistan syrien (depuis 2013), inspiré par le municipalisme libertaire de Bookchin ; le réseau des ZAD (zones à défendre) bien sûr. C’est sans compter les initiatives pédagogiques libertaires qui ont beaucoup d’importance au sein du mouvement, comme, pour ne citer que les plus connues, l’orphelinat de Cempuis (Paul Robin, 1880-1894), l’école libre de La Ruche (Sébastien Faure, 1904-1917), Summerhill (Alexander Neill, depuis 1921), l’École moderne (Francisco Ferrer, 1901-1907) qui a fait des émules.

    Trop de gens croient qu’un gouvernement centralisé peut être réellement « bon » et représentatif, et qu’il est nécessaire à la formation d’une société puisque nous sommes des millions et incapables de nous autogérer. Comme cette croyance, à force d’être martelée, est perçue comme une évidence, je me permets d’émettre quelques oppositions : pourquoi devrions-nous vivre dans une société de 66 millions de personnes ? Par ailleurs, le « bon » gouvernement continuera-t-il de l’être si ses enfants cessent de lui obéir ? On nous répète sur toutes les antennes que nous sommes en « démocratie », et pourtant on peut constater l’autoritarisme de la Ve république chaque jour qui passe. Face à la richesse et à la diversité des êtres humains, des pensées et des choses, comment une structure institutionnelle centralisée pourrait-elle être représentative et régenter sans contraindre les libertés fondamentales ? Ce qu’on appelle les services publics ne sont-ils pas justement plus efficaces lorsqu’ils sont décentralisés, moins dépendants de l’administration centrale et moins attentistes envers elle ? Sommes-nous réellement incapables de gérer nos affaires nous-mêmes, ou est-ce plutôt que les plus puissant·es ont toujours fait en sorte que nous le croyions, en réprimant toute tentative historique allant dans ce sens ? Rien n’effraie plus la classe dominante que le constat qu’on peut se passer d’elle. Tous les grands bouleversements historiques ont montré que le pouvoir corrompt la meilleure des intentions et que tout gouvernement contient en son germe une forme d’autoritarisme. Pour toutes ces raisons, les anarchistes, contrairement aux marxistes, ont tendance à penser que l’insurrection viendra plus sûrement d’un peuple déterminé à se libérer de sa condition, que d’un groupe avant-gardiste et messianique ayant pris le pouvoir par la force ou par les voies légales des institutions. Pour Bakounine, si le prolétariat s’empare des institutions pour mettre en place un État révolutionnaire, même pour une période prétendument temporaire visant à accéder à une société idéale, alors il devient la nouvelle classe dominante à la suite de la bourgeoisie. Et l’histoire lui a donné raison, quelques décennies plus tard, avec la révolution russe spoliée par le totalitarisme soviétique.

    « Nous repoussons toute législation, toute autorité, toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu’elle ne peut jamais tourner qu’au profit d’une minorité dominante et exploitante contre les intérêts de l’immense majorité asservie. Voilà en quoi nous sommes anarchistes3. » (Bakounine)

    Rencontre avec le livre

    Cela fait plusieurs années que je consacre du temps à faire des recherches sur l’anarchisme, mais je ne parvenais pas à en rédiger une chronique satisfaisante : il y a tant de choses à dire ! Les lectures à ce sujet ne manquent pas, mais je ne saurais que vous conseiller L’Ordre moins le pouvoir de Normand Baillargeon, chez les éditions indépendantes Agone, qui constitue à mon sens une bonne introduction à l’anarchisme. Il est court, accessible et offre un panorama assez consistant des figures, des courants et des événements anarchistes, ainsi que de nombreuses pistes pour aller plus loin. Je trouve qu’on se repère facilement dans sa construction en trois parties. Je vous invite aussi à aller voir les conseils de lecture de ma camarade Irène du blog La Nébuleuse.

    Il est difficile de rendre compte des courants très riches et divers qui traversent l’anarchisme. Comme le rappelle justement Normand Baillargeon, l’anarchisme n’est pas figé et uniforme, il n’est la propriété de personne. Au-delà des grands fondements (la lutte contre la domination et pour la liberté et l’égalité), l’anarchisme est antidogmatique par essence. C’est pourquoi le but de l’anarchiste ne consiste pas à apporter ou imposer des solutions toutes faites pour établir la société idéale, ainsi que l’explique Malatesta, mais à indiquer une méthode, à encourager chacun·e d’entre nous à s’autoformer, à organiser ou rejoindre des collectifs, associations, coopératives, etc., afin de gagner en autonomie et de tisser un réseau d’entraide solide. L’anarchisme, c’est un « ici et maintenant » qui n’attend pas de réunir les conditions idéales ; c’est une expérimentation très concrète au quotidien, et on ne peut apprendre qu’en faisant les choses par nous-mêmes.

    La civilisation industrielle, la planète, ses habitant·es, le monde entier est en train de convulser. La pandémie de coronavirus est un accélérateur des effondrements écologiques, politiques, économiques, sociaux. Nous ne sommes sûr·es de rien, le pire comme le meilleur peut surgir de cette catastrophe. Le pire, on commence à le voir ces derniers mois : le totalitarisme galopant du gouvernement qui commande toujours plus d’armes et de drones pour que sa police puisse écraser le soulèvement populaire et restreindre nos libertés. La police tue toujours plus de gens chaque année, en particulier dans les quartiers ségrégés. Il n’y a rien de bon à attendre de la part des gouvernements qui ne cherchent qu’à protéger leurs intérêts économiques. En revanche, le meilleur à venir, ce sont les réseaux que nous tissons aujourd’hui, ils nous permettront de rester solidaires lors des secousses et de préfigurer le monde d’après. Protégeons-nous du gouvernement, destituons-le, ainsi que le formule le comité invisible, et organisons notre autonomie pour protéger les plus vulnérables d’entre nous. Plus nous nous impliquerons dans nos réseaux, plus nous serons en mesure de riposter aux attaques du gouvernement, de faire preuve de résilience face aux multiples effondrements, et plus nous pourrons espérer poser les bases solides d’un monde juste et sauver ce qu’il reste de la planète.

    « Je veux croire que les êtres humains ont un instinct de liberté, qu’ils souhaitent véritablement avoir le contrôle de leurs affaires ; qu’ils ne veulent être ni bousculés ni opprimés, ni recevoir des ordres et ainsi de suite ; et qu’ils n’aspirent à rien tant que de s’engager dans des activités qui ont du sens, comme dans du travail constructif qu’ils sont en mesure de contrôler ou à tout le moins de contrôler avec d’autres. Je ne connais aucune manière de prouver cela. Il s’agit essentiellement d’un espoir placé dans ce que nous sommes, un espoir au nom duquel on peut penser que, si les structures sociales se transforment suffisamment, ces aspects de la nature humaine auraient la possibilité de se manifester4. » (Noam Chomsky)

    Lisez aussi

    Essais

    Comment tout peut s'effondrer Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    Une autre fin du monde est possible Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

    Comment la non-violence protège l’État Peter Gelderloos

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    Boulots de merde ! Julien Brygo et Olivier Cyran

    Propaganda Edward Bernays

    La prison est-elle obsolète ? Angela Davis

    Planète végane Ophélie Véron

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    Littérature

    L’Homme au marteau Jean Meckert

    Les Coups Jean Meckert

    La Jungle Upton Sinclair

    Mendiants et orgueilleux Albert Cossery

    Les Mémorables Lidia Jorge

    Retour aux mots sauvages Thierry Beinstingel

    Récits

    Je vous écris de l’usine Jean-Pierre Levaray

     

    1. Page 171. -2. Ou devrait-on écrire « état », sans capitale, pour le faire descendre de son piédestal. -3. Page 63. -4. Page 200.

    L’ordre moins le pouvoir
    Histoire et actualité de l’anarchisme
    4e édition, revue et augmentée
    Normand Baillargeon

    Préface de Charles Jacquier
    Éditions Agone
    2018 (2008)
    224 pages
    10 euros

    Je suis une grande défenseuse de la librairie indépendante. Mais en ces temps d’isolement individuel, l’ouvrage reste disponible en PDF et en ligne sur Cairn.info pour 8 euros.

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  • une culture du viol à la française valérie rey-robert libertalia bibliolingusUne culture du viol à la française
    Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner »
    Valérie Rey-Robert
    Libertalia
    2019

     

    Avertissement : cette chronique parle d’un sujet difficile. Mes propos sont purement factuels, mais ne la lisez pas si vous y êtes sensible.

    En un mot

    Chaque année, plus de 50 000 femmes sont victimes de viol et 370 000 de tentatives de viol ; plus de 500 000 femmes majeures sont victimes de violences sexuelles de toute nature (sans parler de la pédophilie). Pourtant, les violeurs courent toujours, les victimes vivent dans la honte et le silence, les violences sexuelles sont mal connues et mal traitées. Cela ne changera pas tant que nous ne prendrons pas conscience de la culture du viol qui forge nos représentations autour du viol, des violeurs et des victimes et qui protège les hommes au sein de la société patriarcale. Alors, parlons-en.

    « Ne nous dites pas comment nous comporter, dites-leur de ne pas violer1. »

    Presque tous les hommes cisgenres2 hétéros sont des violeurs. Ce sont nos amis, nos pères, nos frères, nos cousins, nos collègues, nos patrons, nos voisins. Les violeurs, à 99 % des hommes cisgenres, sont majoritairement connus des victimes, ils vivent une vie ordinaire et évoluent dans tous les milieux sociaux. Nous, les femmes cis et trans, devons vivre avec eux, au quotidien, avec leurs crimes présents et passés.

    La moitié des viols sont commis par le conjoint ou l’ex-conjoint. Le domicile conjugal et le couple hétéro sont les lieux privilégiés des violences subies par les femmes. Par conséquent, la représentation de la rue sombre et dangereuse pour les femmes conditionne profondément notre éducation : nous développons très tôt des stratégies d’évitement dans la rue et bridons notre liberté, alors que le danger se trouve davantage dans notre cercle intime, là où nous sommes le plus vulnérables au sexisme. En France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint.

    « La culture du viol entraîne donc probablement certains agresseurs sexuels à ne pas savoir qu’ils en sont3. »

    Selon l’autrice, la culture du viol est la « manière dont une société se représente le viol, les victimes de viol et les violeurs à une époque donnée4 ». C’est un ensemble de croyances, de mythes, d’idées reçues qui légitime ces violences, qui permet aux violeurs de vivre en toute impunité et qui musèle la parole des victimes.

    La culture du viol véhicule l’idée que le viol est l’acte d’un homme instable, agressif et armé pénétrant de force une femme qui n’aurait pas dû se trouver seule dans une ruelle sombre, tard le soir, et qui n’aurait pas dû attirer les regards par sa tenue et son comportement. Par conséquent, plus un viol s’éloigne de ces idées reçues, plus on a du mal à l’identifier comme tel, et plus on va excuser les coupables et culpabiliser les victimes.

    D’un côté, les violeurs sont dédouanés : « il n’avait pas compris qu’elle ne voulait pas » (cela en dit long sur la mise à disposition du corps des femmes pour le bon vouloir des hommes cis) ; « il a été un peu lourd » (c’est une manière de minimiser, de dédramatiser la violence, alors que les victimes sont marquées à vie) ; « ce n’est pas de sa faute, c’est dans la nature de l’homme d’avoir un appétit sexuel irrépressible » (leur part d’animalité et la perte de leur libre arbitre permet de se placer en victimes).

    De l’autre, les victimes sont culpabilisées : où était-elle ? que faisait-elle ? était-elle provoquante, « baisable » (elle l’a bien cherché) ? est-elle « sexuellement libérée » ou est-elle une travailleuse du sexe (il y a moindre mal si c’est une salope) ? s’est-elle défendue (contre son père, son patron, son ami…) ? a-t-elle fini par aimer le viol (une manière d’érotiser le crime) ? est-elle racisée (deux fois moins d’articles dans les médias) ? fait-elle assez victime ? Le moindre élément de la vie des victimes, la moindre réaction deviennent des éléments à charge, ce qui revient à les rendre responsables du viol, à déplacer la honte sur elles et à les murer dans le silence.

    Arrêtons-nous un instant sur le consentement : je crois qu’on peut faire la distinction entre les situations où les hommes cis passent outre au « non » explicite (verbal ou non) de la victime afin d’assouvir leurs désirs, parce qu’ils sont éduqués au sein d’une société phallocentrée où le désir masculin est roi ; et les situations où les femmes en couple hétérosexuel consentent, cèdent, acceptent une relation non désirée, par négociation, par habitude, par confort, car il est bien entendu que l’homme cis propose et dispose, et que les femmes apprennent dès le plus jeune âge à obéir.

    « Le viol est un crime, il devrait être jugé indépendamment des violences volontaires qui sont des délits5. »

    Les victimes de viol sont moins de 10 % à porter plainte, 70 % des plaintes sont classées sans suite, et la majorité des plaintes qui aboutissent est requalifiée en délit. À la police ou au tribunal, rien n’est fait pour accueillir convenablement les victimes. Les policiers, majoritairement des hommes cisgenres qui colportent inconsciemment la culture du viol, se comportent mal avec les victimes, voire les maltraitent.

    Bien souvent, les affaires sont classées sans suite : la parole des victimes est mise en doute, surtout si leur témoignage ne concorde pas avec les représentations et les mythes autour du viol. Dans les rares cas où la plainte aboutit, la justice requalifie le viol en délit, au même titre que les agressions sexuelles. Or, le viol, qui est une pénétration forcée, relève du crime et doit être jugé en cour d’assises. En fin de compte, comme le traumatisme relève aussi bien du viol que de l’agressivité, de la maladresse des proches, des professionnel·les et de la société, le silence est généralement une option préférable.

    « Ces dernières années, il devient donc de plus en plus difficile d’échapper à des productions culturelles comme des films ou des séries où il n’y a pas au moins une scène comportant des violences sexuelles sur les femmes6. »

    Le viol n’est pas un fait divers, mais une problématique politique et sociétale qui concerne tout le monde. Non seulement les médias traitent les violences masculines comme des affaires personnelles, mais en plus ils les titrent avec légèreté ou ironie (grâce à des personnes comme Sophie Gourion et son tumblr Les mots tuent, la perception des violences masculines est en train de changer). Par ailleurs, les médias couvrent davantage les viols correspondant à la vision stéréotypée du viol (comme ceux de joggeuses ou ceux qui sont suivis du meurtre de la victime), qui sont plus spectaculaires et plus rares, et donc moins représentatifs des viols ordinaires.

    Bien trop souvent, le viol est utilisé comme ressort scénaristique qui justifie la violence masculine. Sans parler des films pornos dans lesquels le viol est omniprésent, la plupart des films mettent en scène le viol comme du sexe (montrant encore une fois la suprématie du désir masculin au détriment des femmes), comme un rapport de séduction (la fameuse « liberté d’importuner » du séducteur cumulant les « conquêtes », lesquelles ne doivent pas céder trop vite sous peine de passer pour des salopes) ou comme un ressort humoristique (notamment dans les comédies), ce qui est particulièrement dangereux. Le viol est rarement représenté comme ce qu’il est : un crime impuni qui détruit la vie de la victime.

    Rencontre avec le livre

    La lecture d’Une culture du viol à la française de Valérie Rey-Robert montre combien le viol protège les hommes au sein de notre société patriarcale. C’est en parlant des oppressions que nous subissons que nous parviendrons à augmenter notre seuil d’intolérance aux violences sexuelles, à déconstruire la domination masculine et à abolir les privilèges attribués aux hommes cis hétéros. La honte doit changer de camp.

    Pour nous, pour nos sœurs, nos mères, nos amies, nos collègues, ne nous taisons plus, écoutons-nous.

    Les 6 phrases à dire à une personne victime d’une agression :

    Une culture du viol à la française ≡ Valérie Rey-Robert

    Les numéros utiles : 3919 (Violences femmes infos) 0 800 05 95 95 (Viols femmes infos) 119 (Enfance en danger)

    Pour ceux qui pensent avoir déjà violé, je vous invite à lire cette brochure.

    Lisez aussi

    Essais

    Le Deuxième Sexe 1 Simone de Beauvoir

    Beauté fatale Mona Chollet

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    Ceci est mon sang Elise Thiébaut

    Masculin/Féminin 1 Françoise Héritier

    Libérées Titiou Lecoq

    Non c'est non Irène Zeilinger

    Tirons la langue Davy Borde

    Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie

    Pas d'enfants, ça se défend ! Nathalie Six (pas de chronique mais c'est un livre super !)

    Littérature et récits

    Le Chœur des femmes Martin Winckler

    Une si longue lettre Mariama Bâ

    L'Œil le plus bleu Toni Morrison

    Le Cantique de Meméia Heloneida Studart

    Instinct primaire Pia Petersen

    Histoire d'Awu Justine Mintsa

    Une femme à Berlin Anonyme

    Bandes dessinées

    Camel Joe Claire Duplan

    1. Page 31. -2. Les personnes cisgenres vivent dans le genre qui leur a été attribué à la naissance. -3. Page 129. -4. Page 37. -5. Page 85. -6. Page 261.

    Une culture du viol à la française
    Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner »
    Valérie Rey-Robert
    Éditions Libertalia
    2019
    300 pages
    18 euros

    Livre en vente sur la boutique de mon asso AlterLibris

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