• la supplication tchernobyl svetlana alexievitch bibliolingus

    La Supplication
    Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse
    Svetlana Alexievitch
    Éditions Jean-Claude Lattès
    1998

     

    En un mot

    Plus de trente ans après, Tchernobyl fascine toujours et défie l’entendement. Les précieux témoignages de Biélorusses publiés par Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature) en 1997 sont une plongée fantastique dans l’esprit soviétique pétri d’idéalisme, de courage, de patriotisme aveugle, de fatalisme. Cet ouvrage qui fait aujourd’hui référence permet aussi de ne pas oublier combien l’être humain, dans sa folie, dans son irresponsabilité, ne maîtrise absolument pas l’énergie nucléaire. Rien ne dit, vu l’état des centrales françaises par exemple, et vu la manière dont on tire de plus en plus sur les coûts, que cela ne se reproduira pas.

    « Aux réunions de la commission gouvernementale, on rapportait les choses d’une manière très simple : ‘Pour cela, il faut mettre une vie. Et pour ceci, deux ou trois vies…’1 »

    Dix ans après, Svetlana Alexievitch, récipiendaire du prix Nobel de littérature, publie les témoignages des Biélorusses, issus de différents milieux sociaux, qui ont vécu dans la région, qui ont travaillé à la centrale ou y ont été « liquidateurs ».

    « Nous avons laissé chez nous mon hamster, nous l’avons enfermé. Nous lui avons laissé de la nourriture pour deux jours. Et nous sommes partis pour toujours2. »

    Quelques jours après l’explosion de la centrale nucléaire le 26 avril 1986, des centaines de milliers de gens sont évacué·es de gré ou de force de la région de Tchernobyl, à la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie. Abandonnant leurs affaires personnelles et leurs animaux, des gens qui cultivaient la terre depuis des générations quittent leurs terres, non pas pour trois jours comme iels le croient, mais pour toujours. En ce printemps ensoleillé, parmi celles et ceux qui n’ont pas été évacué·es, certain·es n’y croient pas : la radiation n’a pas de couleur ni d’odeur, les animaux se comportent normalement, et les récoltes sont très bonnes.

    « L’histoire de l’atome n’est pas seulement un secret militaire, un mystère et une malédiction. C’est aussi notre jeunesse, notre époque… Notre religion3… »

    La région massivement désertée est devenue le lieu de tous les pillages et de tous les trafics, malgré la présence des militaires et des réservistes. Celles et ceux qui sont revenu·es ont reconstruit leurs maisons saccagées et repris le travail de la terre comme avant. D’un côté, les évacué·es sont dispersé·es dans la Biélorussie sont traité·es en parias, comme les Hibakushi, les survivants de Hiroshima. De l’autre, Tchernobyl devient une terre d’accueil pour les réfugié·es politiques, comme cette famille qui a fui la guerre au Tadjikistan entre 1992 et 1997.

    « Là-bas, on entrait dans un monde fantastique, un mélange de fin du monde et d’âge de pierre4. »

    Svetlana Alexievitch recueille aussi les témoignages des « liquidateurs » qui sont montés sur les toits des réacteurs, là où même les composants électroniques des machines brûlaient. À coup de 1 minute 30 par jour, ils se sont relayés pendant des semaines, tandis que d’autres isolaient le sous-sol radioactif des nappes phréatiques, dans des conditions de travail tout aussi terribles. La couche de terre superficielle, ainsi que les plantes, les insectes, les arbres, les jardins, les maisons ont été arrachés sur des centaines de kilomètres carré et enterrés dans des fosses qui ne devaient en principe pas entrer en contact avec les fosses communes.

    « Nos responsables avaient plus peur de la colère de leurs supérieurs que de l’atome. Chacun attendait un coup de fil, un ordre, mais n’entreprenait rien de lui-même5. »

    Du point de vue des responsables politiques, chaque mission autour des réacteurs se compte en nombre de vies, tandis que les hommes envoyés sur le terrain, munis de piètres protections, sont encouragés par des salaires certes alléchants au premier abord, mais dérisoires compte tenu de la mortalité et des nombreuses maladies à venir. La vodka qui circule à flots sert davantage à dompter la peur et à s’armer de courage qu’à « désactiver » les radiations, comme d’aucuns le prétendent…

    Rencontre avec le livre

    Les recueils de témoignages de Svetlana Alexievitch, qui dessinent chacun une histoire sociale de l’URSS, figurent parmi mes préférés de tous les temps, et je vous ai déjà parlé de La Fin de l’Homme rouge. Tchernobyl fascine et défie l’entendement. Dans La Supplication, ce sont surtout les témoignages des femmes qui ont pansé les plaies de leurs maris agonisants qui m’ont retourné. Certes, on connaît les maladies et les malformations monstrueuses qui ont augmenté depuis l’explosion de la centrale, mais la vie des liquidateurs pendant leur mission et celle des habitant·es de la région sont probablement moins connues. Quel degré de fatalisme faut-il pour retourner vivre dans la région, malgré la radiation ?

    Quel degré de courage ou d’ignorance a-t-il fallu aux « liquidateurs » pour partir en mission ? L’œuvre de Svetlana Alexievitch est parcourue par cette représentation des Soviétiques pétri·es d’idéalisme, de courage, de patriotisme, de fatalisme, et d’une certaine dose de virilisme. Chaque génération soviétique a eu son lot de guerres, de morts et de souffrances. Élevé·es dans une discipline militaire, les Soviétiques ont certainement un sens du devoir et de l’abnégation très développé qui a permis, en 1986, de colmater la centrale. Toutefois, tous les jeunes hommes envoyés en mission n’étaient pas volontaires : entre les pressions machistes et la peur d’être viré du parti, une partie y est allée à reculons. L’obéissance aveugle est aussi à l’origine de trop de désastres dans le monde : la hiérarchisation et la bureaucratie dilue la responsabilité, au point que chacun met en sourdine son sens moral et attend les ordres. Dans les faits, un pouvoir de décision énorme se retrouve entre quelques mains. Quelle est la responsabilité des opérateurices des centrales et des responsables du Parti qui ont détenu des millions de vies entre leurs mains ? Comment peut-on tromper à ce point les gens sur la dangerosité des radiations et mal les guider dans les gestes d’urgence ?

    « Non, ce n’étaient pas des criminels, mais des ignorants. Un complot de l’ignorance et du corporatisme. Le principe de leur vie, à ‘l’école des apparatchiks : ne pas sortir le nez dehors. On devait justement promouvoir Sliounkov à un poste important, à Moscou. C’était cela. Je pense qu’il a dû recevoir un coup de fil du Kremlin, de Gorbatchev : Surtout pas de vagues, ne semez pas la panique, il y a déjà assez de bruit autour de cela en Occident. Les règles du jeu étaient simples : si vous ne répondez pas aux exigences de vos supérieurs, vous ne serez pas promu, on ne vous accordera pas le séjour souhaité dans une villégiature privilégiée ou la datcha que vous voulez… Si nous étions restés dans un système fermé, derrière le rideau de fer, les gens seraient demeurés à proximité immédiate de la centrale. On y aurait créé une région secrète, comme à Kychtym ou Semipalatinsk… Nous sommes dans un pays stalinien. Il est encore stalinien à ce jour6… »

    Quel degré de folie a-t-il fallu pour construire partout dans le monde des centrales, alors que le nucléaire est loin d’être maîtrisé ? Malheureusement, malgré des conditions de sécurité plus rigoureuses, l’explosion de Fukushima au Japon en 2012 a démontré que le risque était bel et bien présent. En France, la quarantaine de réacteurs arrive à terme dans les années à venir : les coûts vont encore être colossaux pour augmenter leur durée de vie de dix ans, voire plus, mais la catastrophe n’est pas du tout exclue. Comment les responsables politiques et scientifiques peuvent-iels laisser l’humanité entre les mains d’une technologie dévastatrice ? Les décennies passent, et la problématique reste la même à mon sens : l’être humain se croit toujours le maître du monde ; il croit pouvoir disposer à sa guise de la planète, dans une vision utilitaire et conséquemment « omnicidaire ».

    De la même autrice

    La Fin de l'homme rouge

    Lisez aussi

    Un siècle d'espoir et d'horreur, une histoire populaire du XXe siècle
    Chris Harman

    Le Prince jaune Vassil Barka

    Purge Sofi Oksanen

    Cinq histoires russes Elena Balzamo

    L'homme qui savait la langue des serpents Andrus Kivirähk

    Léonid doit mourir Dmitri Lipskerov 

     

    1. -Page 140. -2. Page 228. -3.Page 180. -4. Page 95. -5. Page 215. -6. Page 214.

    La Supplication

    Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse

    Traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain

    Svetlana Alexievitch

    Éditions J’ai lu

    2015 pour cette édition

    256 pages

    5,80 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    4 commentaires
  • l'impératif de désobéissance jean-marie muller bibliolingusL’impératif de désobéissance
    Fondements philosophiques et stratégiques de la désobéissance civile
    Jean-Marie Muller
    Le passager clandestin
    2011

     

    En un mot

    Dans un système qui est fait de telle manière que la quasi-majorité des citoyen·nes n’a aucun pouvoir de décision ni aucun moyen d’expression, la résistance devient vitale. Jean-Marie Muller propose un ouvrage instructif sur le concept de la non-violence, telle qu’il est enseigné en France, et qui a érigé un culte à Gandhi et Martin Luther King. Toutefois, l’auteur ne propose pas de définition de la violence et pose la non-violence comme un principe dogmatique, religieux, voire fallacieux, excluant la diversité des tactiques, alors que, vu l’urgence de la situation sociale et écologique, nous ne pouvons pas faire l’impasse de la réflexion, nous devons envisager toutes les stratégies, légales ou illégales, non-violentes, destructrices ou révolutionnaires. Cette chronique m’a demandé beaucoup de temps et d’investissement personnel, aussi n’hésitez pas à me donner un peu de votre disponibilité et à me laisser un commentaire.

    « La démocratie est beaucoup plus souvent menacée par l’obéissance aveugle des citoyens que par leur désobéissance1. »

    Selon la Déclaration des droits humains et citoyens, toute personne obéit, consent et participe en toute liberté aux lois qui ont pour but de garantir les droits de tous·tes et de chacun·e. Or, que ce soit au sein d’une dictature ou d’un simulacre de démocratie comme en France, toute personne est obligée d’obéir aux lois, car depuis l’enfance, on nous apprend que la soumission à l’autorité est une vertu. L’obéissance aux lois a une valeur plus forte que le fait de suivre ses convictions morales, d’écouter sa conscience.

    La violence et la coercition, qui sont le fondement même de la société, sont instituées en lois. On peut parler de violence physique et économique lorsqu’on maintient légalement des millions de personnes dans la pauvreté, lorsqu’on légalise le crime organisé de milliards d’individus non humains chaque année ; ou de violence psychologique, lorsque les pauvres intimidé·es n’imaginent même pas visiter les quartiers riches ; ou encore de violence verbale, lorsque Macron nous traite d’illétré·es, de fainéant·es, de réfractaires. La force de l’État repose justement sur l’obéissance des personnes qui acceptent de mettre en œuvre la violence dirigée contre elles. La force de l’État, c’est celle des CRS qui, semaine après semaine dans le mouvement des « gilets jaunes », obéissent machinalement, se font les complices de la répression, et nous mutilent.

    « Ne sous-estimons pas le risque que le règne de la loi et de l’ordre devienne une dictature. Pas forcément une dictature qui emprisonne et qui torture, mais plus probablement une dictature qui anesthésie les consciences et endort les volontés dans l’assujettissement à l’habitude et à la normalité2. »

    À partir du moment où une loi est considérée comme immorale, inique, arbitraire, que les moyens légaux ne permettront pas de la modifier, que l’urgence écologique et sociale est en jeu, chacun·e doit décider de désobéir et d’entrer en résistance.

    Jean-Marie Muller, écrivain et désobéisseur civil reconnu en France, définit ainsi la désobéissance civile, qui est un des moyens d’action de la non-violence : « Ainsi, on peut définir la désobéissance civile de la façon suivante : une action politique de résistance non-violente, accomplie par des citoyens agissant au nom de leur liberté et de leur responsabilité, qui consiste à enfreindre ouvertement, délibérément, collectivement, de manière concertée et organisée dans la durée, une loi (ou une directive) considérée comme injuste, donc immorale et illégitime, et qui vise à obtenir justice en créant, d’une part, à travers la mobilisation des ressources de l’opinion publique au sein de la société civile, d’autre part, à travers la non-coopération avec les pouvoirs établis, un nouveau rapport de forces qui oblige les décideurs à (r)établir le droit en modifiant ou en supprimant la loi (ou la directive), en promulguant une nouvelle loi ou en changeant de politique. Dans des circonstances exceptionnelles, face à l’oppression caractérisée d’un régime despotique, une campagne de désobéissance civile peut se donner comme objectif la prise et l’exercice du pouvoir politique3. »

    Rencontre avec le livre

    Cela fait quelque temps maintenant que je m’intéresse plus concrètement aux moyens d’action pour renverser le système politique et économique, c’est pourquoi j’ai souhaité lire L’Impératif de désobéissance de Jean-Marie Muller, philosophe et acteur reconnu de la désobéissance civile en France depuis les années 1970. Cet auteur m’a été recommandé par l’association Non-violence XXI.

    Certes, le texte est assez clair, bien expliqué, bien structuré. Sans surprise, Jean-Marie Muller consacre une partie aux précurseurs de la désobéissance civile (Étienne de La Boétie, Henry David Thoreau, Léon Tolstoï), une autre aux penseurs de la désobéissance civile, avec en tête Gandhi et Martin Luther King, puis fournit quelques exemples de désobéissance française (le Larzac, les faucheur·ses d’OGM, les déboulonneur·ses de pub, le Réseau éducation sans frontière…).

    Vous me voyez venir, je suis d’accord sur le fondement (le devoir moral d’agir face à l’injustice, la légitimité de la désobéissance, l’action collective et non pas individuelle) mais j’émets quelques réserves à mettre en lien avec d’autres lectures, notamment Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos et de La Lutte nonviolente de Gene Sharp, dont je vous parlerai.

    Tout d’abord, je reste sceptique par rapport à la manière dont Gandhi (l’indépendance de l’Inde) et Martin Luther King (le mouvement américain pour les droits civiques) font l’objet d’un véritable culte, au mépris de tout un ensemble d’acteurices qui ont aussi écrit l’histoire. Comme le disait justement Howard Zinn, « tant que les lapins n’au­ront pas d’his­to­riens, l’his­toire sera racon­tée par les chas­seurs », ce qui m’amène à me méfier du récit non-violent qui place Gandhi et MLK au centre des événements. Qui a écrit leur histoire ? Des universitaires blancs dont les travaux ont été financés par l’État ?

    La non-violence est posée comme un principe dogmatique, voire religieux, et constitue une limite infranchissable qui exclut la diversité des tactiques. Gandhi écrit que « partout où la violence éclatera, les volontaires sont tenus de mourir pour tenter de l’apaiser ». Est-ce à dire qu’il faut tendre l’autre joue à la répression étatique et policière ? Certes, une escalade des violences n’est pas souhaitable, mais ne devrions-nous pas défendre légitimement nos proches et nos droits ? Quelle est l’utilité d’un·e résistant·e mort·e ou emprisonné·e ? Selon Jean-Marie Muller, et dans la lignée de Henry David Thoreau au XIXe siècle, « il est dans l’ordre des choses que l’itinéraire du désobéisseur passe par la prison. C’est là qu’il sera peut-être le plus efficace. Tellement efficace que le pouvoir pourra refuser de l’y placer ou de l’y maintenir4. » Hormis la naïveté du propos, ce n’est pas de sa prison que Thoreau pourra envisager la libération des Noir·es pendant l’esclavage ; tout au plus il lave sa conscience. Ainsi définie, la désobéissance civile en tant que moyen d’action non-violent prétend ériger des martyrs, profiter des tribunaux et des procès pour mettre l’État face à ses responsabilités et sensibiliser à juste titre l’opinion publique, mais il est vrai que la bataille de l’information est très rude. D’un côté, l’État exerce son pouvoir sur les médias mainstream et sur la justice pour décrédibiliser la résistance (par des moyens légaux et illégaux) ; et de l’autre, une certaine partie de la population française n’en a toujours rien à foutre des questions politiques et démocratiques, ou bien n’a pas conscience de ses droits, de son pouvoir d’agir ou de l’urgence de la situation.

    En traquant « le mal où qu’il soit, sans jamais nuire à celui qui en est responsable6 », la non-violence théorisée par Gandhi ne prend pas le problème à la racine. La hiérarchie est faite de telle sorte que les têtes au pouvoir se remplacent aisément sans que le système économique et politique ne tremble. La faiblesse de Macron est peut-être d'avoir choisi d’évacuer les intermédiaires pour gouverner comme un roi : il devient ainsi l’incarnation absolue d’un système haï par une partie de la population de plus en plus grande, comme le montre le mouvement des gilets jaunes. Par ailleurs, au-delà du mépris de classe des responsables politiques très riches envers les pauvres, on a vraiment affaire à des sociopathes qui méprisent l’humanité, et qu’on ne parviendra pas à moraliser par des actions « civilisées ». (Face au mépris et à la peur que les gouvernements éprouvent pour le peuple, soulignons au passage cette phrase très naïve de Jean-Marie Muller : « Attention cependant à éviter la dérision qui passerait pour un mépris de l’adversaire7. ») Signer des pétitions visant à interpeller celleux qui détiennent le pouvoir ne nous permettra pas de supprimer les oppressions économiques, politiques, raciales, sexistes, spécistes, etc. C’est seulement en portant réellement atteinte à leurs intérêts personnels, économiques et financiers (de manière directe ou indirecte) qu’on peut espérer les affaiblir et les paralyser, et en imposant nos propres organisations autonomes et démocratiques qu’on parviendra à légitimer notre position dans l’échiquier mondial.

    Surtout, le point noir de cet ouvrage est qu’il ne donne à aucun moment une définition de la violence. On ne peut pas parler de non-violence sans définir la violence et notre seuil de tolérance à celle-ci. D’un côté, les violences physiques et matérielles font l’objet d’une diabolisation institutionnalisée, d’une stigmatisation et d’une calomnie systématiques qui entretiennent en nous la peur et agissent comme un rappel constant à l’obligation de soumission. De l’autre, les violences économiques et politiques, comme le chômage de masse et la précarisation, sont institutionnalisées et normalisées. Or, ne pas définir et catégoriser la violence revient à focaliser intentionnellement les esprits sur la première et à invisibiliser la seconde. Parle-t-on d’une violence sur des êtres vivants ou sur des objets inanimés ; d’une violence indirecte ou frontale (par exemple lors d’une manifestation) ? La violence est-elle plutôt dans l’exploitation des enfants du tiers monde pour la fabrication de nos smartphones ou dans le sabotage des multinationales qui nous détruisent et détruisent la planète ? La violence est-elle plutôt dans les vitrines brisées par les cailloux des manifestant·es isolé·es et en colère, ou chez les CRS qui sont payé·es et défendu·es pour mutiler et tuer ? La violence est-elle dans vos plats quotidiens, composés en toute légalité de cadavres non humains ? 

    Tout comme la légitimité de la désobéissance se fonde sur le caractère injuste de la loi visée, la légitimité de toute action se fonde sur l’objectif à atteindre et sur les moyens de résistance disponibles. « La question n’est pas de savoir quelle arme on utilise, mais dans quel esprit on s’en sert5 », disait Henry David Thoreau, qui est considéré comme un précurseur de la désobéissance civile alors qu’il a défendu la cause de l’anti-esclavagiste John Brown qui a pris les armes.

    Par conséquent, si l’objectif de la désobéissance civile est de réformer une loi inique, que faire lorsqu’il s’agit de renverser le capitalisme et de fonder des groupements humains autonomes, démocratiques, horizontaux, anarchistes ? Les moyens sont-ils à la hauteur de nos ambitions ? En fin de compte, la lecture de cet ouvrage, paru chez les excellentes éditions du passager clandestin, m’a été très profitable, bien qu’incomplète. La « non-violence » apporte beaucoup de réflexions intéressantes que je ne cherche pas à rejeter, mais il me semble que le concept même de « non violence » en matière de résistance entretient à mauvais escient une opposition binaire et arbitraire avec la « violence ». Non définie et non théorisée par les adeptes de la non-violence, elle est l’objet d’un tabou qui neutralise toute réflexion éclairée sur la résistance et les moyens d’action qui sont à notre disposition. Ainsi que le proposent Peter Gelderloos, le mouvement Deep Green Resistance ou encore Gene Sharp, toute stratégie de résistance relève d’une planification qui dépend de la composition du mouvement, des moyens disponibles et du contexte.

    Vu l’urgence de la situation politique, sociale et écologique (et en France nous sommes encore privilégié·es), la résistance pour sauver l’humanité et la planète est centrale. Nous devons envisager toutes les stratégies, légales ou illégales, publiques ou clandestines, « non-violentes », destructrices ou révolutionnaires. Nous ne pouvons pas laisser les gouvernements et les multinationales nous détruire impunément en laissant croire que tout ne va pas si mal et qu’il y aura toujours des réponses technologiques aux désastres à venir.

    « Il s’agit de constituer une communauté de résistance, une communauté de solidarité, dans le partage non seulement des convictions et des analyses, mais aussi dans le partage des peurs et des risques. Prendre le risque de la désobéissance implique de surmonter des pesanteurs aussi bien psychologiques que sociologiques très fortes, que seul le sentiment d’appartenance à une communauté de destin peut permettre de surmonter8. »

    Une petite remarque pour terminer : j’ai été agacée par le sexisme langagier de Jean-Marie Muller qui emploie à tout bout de champ « l’homme », pour parler des humains, et particulièrement dans cette phrase : « chaque citoyen est un homme faillible9 », et dans celle-ci : « un fonctionnaire est un homme responsable avant d’être un sujet obéissant10 ». Il utilise également l’expression affreuse « petit d’homme » pour parler des enfants, mais s’est senti obligé d’utiliser (une fois) l’écriture inclusive en parlant de l’IVG…  Il y a encore du boulot à faire !

    1. Page 165. -2. Page 281. -3. Page 192. -4. Page 211. -5. Page 63. -6. Page 88. -7. Page 204. -8. Page 174. -9. Page 153. -10. Page 270.

    Lisez aussi

    Comment la non-violence protège l’Etat Peter Gelderloos

    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    L’impératif de désobéissance
    Fondements philosophiques et stratégiques de la désobéissance civile
    Jean-Marie Muller
    Le passager clandestin
    2011
    290 pages
    20 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    11 commentaires