• Comment la non-violence protège l'Etat Peter Gelderloos Bibliolingus

    Comment la non-violence protège l’État
    Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux
    Peter Gelderloos
    Éditions Libre
    2018

    En un mot

    Alors que le mouvement des « gilets jaunes » s’impose durablement en France, l’ouvrage de Peter Gelderloos paru au printemps 2018 participe au débat sur nos moyens de résistance dans un système fascisant. L’auteur dénonce une falsification historique qui a érigé Mohandas Gandhi et Martin Luther King en modèles de la « non-violence », ainsi que la tendance dogmatique d’une logique clivante, binaire, subjective et manipulée des actions « violentes »/« non-violentes » dont l'expression elle-même est digne de la novlangue orwélienne. Cet ouvrage, outre le fait qu’il représente un tournant dans mon parcours personnel et professionnel, me semble indispensable à celleux qui s’emparent par principe de l’expression « non-violence », souvent sans avoir réellement étudié la question. 

    « La violence est au fondement de l’État, qui n’a d’autre préoccupation que sa perpétuation. Ce système transforme notre planète en prison, détruit des écosystèmes entiers, extermine des peuples. » (Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre)

    La civilisation industrielle repose sur une violence omniprésente et invisibilisée. Grâce au marché florissant de la vente d’armes, les guerres ravagent le monde et engendrent des milliers de réfugié·es politiques et économiques. L’idéologie du « progrès » et de la « pacification » repose sur une violence structurelle et invisibilisée envers les plus fragiles, les plus pauvres et les moins blanc·hes. Prenons l’exemple du smartphone ou de l’ordinateur dont vous vous servez pour lire ma chronique : de l’extraction polluante des matières premières à l’esclavage des travailleur·ses qui ne pourront jamais se l’acheter, cet objet est un concentré de violences.

    « Toute la structure du capitalisme mondial fonctionne grâce à la violence (la violence serait-elle une autre énergie fossile ?). » (Lierre Keith, DGR : un mouvement pour sauver la planète, tome 1)

    Légalisée, institutionnalisée, la violence est le monopole de l’État qui ne saurait permettre la violence de la résistance, laquelle peut être légitime mais illégale. Systématiquement, l’État calomnie la violence de la résistance, visant à enfreindre une loi injuste, et la fait passer pour de la délinquance. C’est l’État lui-même qui définit ce qui est violent et ce qui ne l’est pas, et c’est pourquoi nous trouvons « normal » que les policier·ères portent des armes à feu. Par le biais de ses institutions et des médias mainstream, l’État nous conditionne à craindre la police et à considérer sa répression comme légitime, tandis que la moindre vitrine brisée par des manifestant·es et des Black Blocs effraie. Contrairement aux CRS qui disposent de flashballs, grenades de désenserclement, canons à eaux et barrières mobiles pour nous tuer et nous mutiler, les violences des Black Blocs sont pourtant dérisoires, et consistent plutôt à transgresser publiquement la loi pour attirer notre attention et celle des médias. Pourquoi les véganes sont-iels taxé·es d’« extrémistes » à la moindre vitrine brisée lors d’une manifestation, alors que les plus extrémistes sont bien celleux qui cautionnent le meurtre organisé, légal, quotidien et incommensurable d’individus non humains ?

    Il s’agit de comprendre que toutes les formes de violences ne se valent pas, et surtout de reconnaître que notre seuil de tolérance à la violence est conditionné depuis l’enfance. Cette peur de la violence populaire ne relève-t-elle pas plutôt de la peur du peuple lui-même ?

    « Qu’est-ce que la violence de toute façon quand l’État tue des gens tous les jours ? Et quand les membres de la Banque mondiale mangent des bébés du tiers monde pour petit déjeuner ? Alors, s’ils reçoivent des briques, alors, c’est de leur faute1. »

    « Pour changer un système fondé sur la coercition et la violence, un mouvement doit constituer une menace2. »

    Peter Gelderloos montre que le mouvement indépendantiste de l’Inde et celui pour les droits civiques aux États-Unis ont fait l’objet d’une falsification visant à imposer la « non-violence » comme la seule stratégie possible dans la résistance.

    Mohandas Gandhi et Martin Luther King, érigés en modèles, en figures sympathiques et sages, et probablement inoffensives pour le pouvoir en place, ont occulté tout un ensemble de courants qui ont fait partie de ces luttes. Aux États-Unis, on pense notamment aux Black Panthers et à Malcolm X, dont les stratégies plus radicales (au sens de « prendre le problème à la racine ») sont quasiment absentes des manuels scolaires !

    La non-violence serait donc un principe dogmatique qui finit par générer de l’autoritarisme au sein des mouvements sociaux. En interdisant la pluralité des tactiques et en condamnant toute autre forme d’action, les adeptes de la non-violence semblent éprouver plus de respect pour la police, les institutions et la propriété privée que pour les autres activistes. Tout comme les médias mainstream et l’État traitent les activistes plus radicales·aux comme des délinquant·es de droit commun, les non-violent·es se désolidarisent d’elleux et brisent la cohésion du mouvement social.

    « Nous avons obtenu davantage en fracassant des vitrines que ce que nous avons obtenu en les laissant nous fracasser. » (Christabel Pankhurst, suffragette)

    Le gouvernement « démocratique » a tout intérêt à défendre et financer la non-violence, puisqu’elle lui permet de nourrir l’illusion que le débat et l’expression d’opinions dissidentes sont possibles. Toutefois, le rapport de force est écrasant : si le gouvernement, plus ou moins « démocratique », décide de réprimer par la répression policière ou l’emprisonnement massif toute dissidence, quelle qu’elle soit, les mouvements exclusivement non-violents seront les premiers à tomber.

    Revendiquer publiquement sa « non-violence » revient donc à informer l’État de son innocuité et à se faire complice de ses exactions ; cela revient à lutter contre l’adversaire en suivant ses conseils. Peter Gelderloos parle même d’un « dressage à l’inertie » et d’« impuissance acquise ». Effectivement, si la non-violence est encouragée et promue par les élites, les médias mainstream et les ONG financées par des organismes publics, c’est certainement parce qu’elle rend les mouvements inoffensifs et ne menace pas l’ordre établi.

    Par ailleurs, la non-violence va souvent de pair avec des revendications modérées, des discours consensuels, et la croyance selon laquelle il existe un gouvernement « bon » et « juste », alors qu’il nous faudrait agir à la mesure de l’effondrement en cours, en appeler à la révolution et préparer l’organisation sociale et locale de demain. J’ose croire que celleux qui prônent la non-violence n’ont probablement pas eu affaire à la violence institutionnelle de près, ou bien qu’iels n’ont pas encore saisi la perversité et l’endoctrinement du capitalisme pour se montrer aussi réformistes.

    Enfin, à celleux qui crèvent la bouche ouverte, c’est-à-dire les plus pauvres, les moins blanch·es, les moins conformes à l’hétéronormalité, comment pourrions-nous leur demander de manifester calmement dans les rues et de signer des pétitions pour quémander un changement venu du sommet de la hiérarchie ? En fin de compte, imposer la non-violence comme seul moyen d’action acceptable revient à refuser aux populations le droit à l’autodétermination dans le choix de leurs luttes.

    « Les pacifistes blancs (et même les bourgeois pacifistes noirs) craignent l’abolition totale du système suprémaciste et capitaliste. C’est précisément parce que la non-violence est inefficace qu’ils la prêchent à ceux qui sont tout en bas de la hiérarchie raciale et économique ; toute révolution qu’engageraient ‘ces gens-là’, pourvu qu’elle demeure non-violente, échouera à évincer les Blancs et les riches de leurs positions privilégiées3. »

    Or, Peter Gelderloos défend l’idée que toute situation politique et économique nécessite de réfléchir aux différents moyens de lutte, les différentes formes d’activisme ne s’excluant pas les unes les autres, au contraire. L’idée est de penser la lutte selon l’efficacité des moyens d’action, et non pas dans la logique clivante, binaire, subjective et manipulée des actions « violentes »/« non-violentes », dont l’expression « non-violence » est digne de la novlangue orwélienne.

    C’est pourquoi un mouvement qui se veut efficace doit constituer une réelle menace pour l’ordre établi et élaborer une stratégie cohérente dont chaque action sert l’objectif révolutionnaire (pas seulement réformiste) : renverser le capitalisme et développer des organisations locales, autonomes, résilientes et respectueuses.

    Rencontre avec le livre

    Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos : voilà l’ouvrage qui représente un tournant dans mon parcours personnel et professionnel, puisque mon travail d’édition sur ce texte a marqué le début d’une passionnante collaboration avec les éditions Libre !

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet ouvrage, publié au printemps 2018, est arrivé à point nommé en France. Sur les stands de mon association AlterLibris, il suscite beaucoup d’attention, entre celleux qui l’achètent d’emblée sans lire la quatrième de couverture et celleux qui s’offusquent rien qu’en lisant le titre et nous snobent. Il semblerait même que l’ouvrage soit décrié, voire déconseillé, par les principales associations et ONG françaises se réclamant de la « non-violence », et pour cause ! Les propos de l’anarchiste Peter Gelderloos sont intransigeants, dérangeants, mais documentés. Chacun de ses propos est systématiquement appuyé par l’analyse de luttes sociales de différentes époques et de différents lieux, ce qui en fait un ouvrage très riche, bien que difficile à appréhender.

    Vu les enjeux (l’humanité, la planète, le vivant), il me semble essentiel de nourrir le débat, de pouvoir en parler intelligemment entre nous, même si j’ai bien conscience que les partisan·es de la non-violence qui ont fondé leur vie et leur carrière sur ce principe arbitraire ne seront pas prêt·es à se remettre en question. Pour elleux, mais aussi pour tous les activistes en herbe qui ont saisi l’urgence de notre engagement, Comment la non-violence protège l’État est donc un essai indispensable.

    « Quand la justice de l’État n’est que violence, la violence du peuple n’est que justice. » (graffiti)

    Lisez aussi

    L'impératif de désobéissance Jean-Marie Muller

    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    Comment tout peut s'effondrer Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    Une autre fin du monde est possible Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

    La chronique du super blog Fahrenheit 451

     

    1. Page 25. -2. Page 63. -3. Pages 73-74.

    Comment la non-violence protège l’Etat

    Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux

    (How Nonviolence Protects the State)

    Traduit de l’américain par Nicolas Cazaux et Arthur Fontenay

    Peter Gelderloos

    Préface de Francis Dupuis-Déri

    Éditions Libre

    242 pages

    2018

    13 euros

    Bibliolingus

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    4 commentaires
  • la domination policière mathieu rigouste bibliolingus

    La Domination policière
    Une violence industrielle
    Mathieu Rigouste
    La fabrique
    2012

     

     

    À toutes les victimes de l’État policier, notamment celles citées dans cet ouvrage : Mohamed Diab, 32 ans (1972), Malika Yazid, 8 ans (1973), « petite guerre d’Algérie » à Marseille (sept personnes tuées, 1973), Abdelkader Grib, 16 ans (1980) Malik Oussekine (1986) et Abdelwahab Benyahia, 19 ans (1986), Thomas Claudio (1990), Djamel Chettouh, 18 ans (1991), Abdelkader Bouziane, 16 ans (1997), Habib Ould Mohamed (1998), Xavier Dem (2002), Mohammed Berrichi (2002), Moushin Sehhouli, 15 ans et Lakhamy Samoura, 16 ans (2007), Hakim Ajimi, 22 ans (2008), Ali Ziri, 69 ans (2009), Karim Boudouda (2010), Mamadou Marega (2010), Michael Blaise (2010), Jamal Ghermaoui, 23 ans (2011) Wissam El Yamni (2012), Nabil Mabtoul, 26 ans (2012), Amine Bentounsi (2012), Youssef Mahdi, 24 ans (2012)… et même Philippe Maziz, un policier en civil qui s’est fait tirer dessus par des collègues en 1980. Depuis la parution de cet ouvrage, la liste n’a fait que s’allonger : j’y ajoute seulement Rémi Fraisse, 21 ans (2014), Adama Traoré, 24 ans (2016), mais aussi Zineb Redouane, 80 ans (2018)…

    En un mot

    La violence policière n’est pas une « bavure », elle est le résultat d’une oppression institutionnalisée et méthodique visant à soumettre et bannir les indésirables de la république, à écraser toute rébellion qui menacerait l’ordre bourgeois, capitaliste, colonial et patriarcal en place. La répression policière, qui va de pair avec le marché des armes et des équipements et le développement de l’industrie carcérale, est légitimée par les gouvernements et les médias mainstream par un discours sécuritaire et la création d’un ennemi intérieur qui accentuent le « socio-apartheid » dont parle Mathieu Rigouste. Voilà un ouvrage résolument engagé, passionnant à lire alors que cela fait désormais quatre mois du mouvement des « gilets jaunes ».

    « Je crois qu’ils éprouvent une espèce de plaisir pervers à s’acharner ainsi sur quelqu’un à leur merci. Il doit être confronté dans sa virilité en écrasant les autres1. »

    « Sans compter la cinquantaine de suicides et morts suspectes en prison chaque année, on comptait 6 morts par an entre 1977 et 1987, 8 morts par an entre 1987  et 1997, 10 morts par an entre 1997 et 2001 et on compte désormais en moyenne 12 morts par an entre 2005 et 2012 directement liés à l’exercice de la police. Il existe un rapport direct entre le développement du capitalisme, l’extension des inégalités et le taux d’élimination policière des damnés intérieurs2. »

    La police tue. La violence policière n’est pas une « bavure », elle est le résultat d’une oppression institutionnalisée et méthodique visant à écraser toute rébellion, toute autonomie qui menaceraient l’ordre bourgeois, capitaliste, colonial et patriarcal en place.

    Selon Mathieu Rigouste, l’histoire de la police est clairement marquée par les méthodes de répression et de soumission imposées aux populations colonisées, et par la guerre d’Algérie (1954-1962). Dans les années 1960, dans un processus de « socio-apartheid » lié à la destruction des bidonvilles et à la construction des HLM, dans lesquels les populations originaires des anciennes colonies ont été ségrégées. Depuis plusieurs décennies, les « damné·es de l’intérieur » subissent de plein fouet la paupérisation, la précarisation, la discrimination par la race et la classe, l’abandon des services publics, et sont la cible de la répression policière orchestrée autant par les gouvernements de droite que de gauche.

    « Alors que la ‘gauche de gouvernement’ se concentre sur la fabrication de polices d’occupation et sur l’augmentation des effectifs de la police en tant que ‘service public’, la ‘droite’ a plutôt tendance à étendre les polices de choc en favorisant le développement des technologies et de productivité policière3. »

    « ‘Si j’en vois un qui crache, je lui colle un PV et, avec un peu de chance, ça se termine en rébellion’, raconte un policier fier de sa trouvaille4. »

    La BAC (Brigade anticriminalité) est emblématique de la violence d’État. Directement issue des brigades nord-africaines ouvertement racistes des années 1930, la BAC est généralisée sur tout le territoire et mise à toutes les sauces (BAC de jour, BAC de nuit, BAC de métro, BAC d’arrondissement…). Au fil des décennies, ses prérogatives et son autonomie n’ont cessé de s’élargir. François Le Mouel, qui se présente comme le créateur du concept d’anticriminalité, explique qu’il ne s’agit plus d’enquêter « du crime au criminel », mais « du criminel au crime », ce qui implique la traque, voire la provocation, des « suspect·es » pour faire des « flagrants délits ».

    « La technique est bien connue. Quand quelqu’un n’est pas d’accord avec ce que tu fais, tu dis que la personne s’est rebellée et tu l’emmènes au poste5. »

    Habillés en civil et patrouillant à bord de voitures banalisées dans les quartiers ségrégés, les « baqueux » sont majoritairement des hommes hétéros cisgenres blancs, bien souvent racistes, paternalistes et sexistes, obsédés par la chasse et l’adrénaline qu’elle procure, fascinés par la violence, le rapport à l’autorité, et particulièrement zélés, puisqu’ils sont sélectionnés sur la base du volontariat. Ils s’appuient sur des stéréotypes racistes pour faire du « flagrant délit » et enregistrer un maximum de prises en un temps limité, car la politique du chiffre est clairement affichée par la hiérarchie. La fabrication des « coupables » cible en premier les hommes non-blancs, les pauvres, même si les femmes (en particulier les femmes arabes), les prostitué·es, les sans-abri, les clandestin·es (ou identifié·es comme tel·les) sont également la cible d’humiliations et d’agressions.

    « Le baqueux justifie sa brutalité comme l’idéologie patronale justifie la brutalisation des travailleurs revendicatifs, comme l’idéologie esclavagiste justifie la brutalisation d’un esclave insolent, comme l’idéologie paternaliste justifie la brutalisation des enfants indisciplinés et comme l’idéologie patriarcale justifie les violences faites aux femmes insoumises6. »

    « Le policier, on sait qu’il n’est là que pour chasser7. » (parole d’un ancien officier)

    Dans les quartiers ségrégés, la police adopte des mesures répressives : le quadrillage et l’occupation constante du terrain, notamment par la mise en place de patrouilles, les contrôles d’identité au faciès, quotidiens, répétitifs, inutiles, accompagnés d’insultes racistes et sexistes, de menaces, d’intimidations, de l’usage du tutoiement… Tout cela constitue un véritable harcèlement des populations délibérément ciblées et une paralysie de leur vie sociale. Forcément, les rafles et les techniques de flagrants délits font exploser les chiffres de la délinquance, ce qui accentue l’impression d’insécurité par rapport à d’autres endroits et profite aux discours sécuritaires.

    « Une nuit calme sans interventions est une mauvaise nuit. Une nuit agitée est une bonne nuit8. »

    Pour justifier et systématiser la répression policière, les discours politiques, validés et répétés en boucle par les médias mainstream, mettent en place une contre-insurrection en fabriquant un imaginaire raciste : violences des « banlieues », « quartiers sensibles », « cités », « ghetto », « problème d’intégration des immigré·es », « terrorisme islamiste »... La création d’un ennemi intérieur, comme par exemple celle du jeune homme arabe ou noir, délinquant, dealer, voleur, retire une part d’humanité à autrui et endort notre empathie naturelle envers une population déjà discriminée et criminalisée. C’est le même procédé employé par les dirigeant·es pour acquérir l’assentiment de leur population et leur faire accepter la nécessité d’une guerre envers un autre peuple : par les mécanismes de propagande, on dépeint celui-ci de manière très négative pour empêcher toute solidarité. Cet imaginaire raciste vise aussi à masquer les profondes inégalités structurelles de la société, c’est-à-dire la politique de ségrégation spatiale, économique, politique, sociale, culturelle qui puise ses origines dans le racisme institutionnel et le colonialisme français. La ségrégation est par ailleurs renforcée par une restructuration urbaine qui facilite la circulation et la surveillance de la police et brise la solidarité de classe.

    Les médias mainstream se font complices de la contre-insurrection en adoptant le point de vue institutionnel sans le remettre en cause, oblitérant par là-même leur fonction de contre-pouvoir et d’investigation. Outre la paresse, le manque de moyens, la course au sensationnel dont j’ai largement parlé dans d’autres chroniques, les médias détenus par des millionnaires sont tenus à une certaine censure inconsciente et indirecte. Effectivement, les « chien·nes de garde », c’est-à-dire les journalistes et éditorialistes qui ont de l’influence au sein des entreprises médiatiques et qui partagent les intérêts de la classe politique dominante, ont tout intérêt à embrasser les discours dominants.

    « L’État fabrique des accumulateurs de violence virile, blanche et bourgeoise qu’il pousse au surrégime, excite et envoie écraser toutes les colères populaires9. »

    Toute tentative d’autodéfense, de révolte des populations ségrégées et exploitées est systématiquement criminalisée et dépolitisée. On condamne donc les « émeutes » et les violences urbaines, on demande aux opposants au régime de se désolidariser de ces actions directes, on passe sous silence les revendications politiques des révolté·es, organisé·es en nombreuses associations et collectifs « vérité et justice » qui se créent à la suite d’un meurtre policier. Les rafles et les opérations commando de « pacification », qui écrasent tout mouvement populaire, sont régulièrement saluées par les responsables politiques et complaisamment relayés par les médias mainstream. Vous êtes-vous demandé·e pourquoi on consacrait tant de reportages télé sur l’héroïsme de la police face à la « sauvagerie » des cités, ces bons agents qui consacrent leur vie à faire respecter la loi, c’est-à-dire l’ordre capitaliste, patriarcal, colonial ?

    « Si on respecte le code de procédure pénale, qu’on attend d’avoir un motif légal pour faire un contrôle, on ne contrôle jamais10. »

    Au fil des années, un arsenal de lois a étendu les moyens de la police, des préfectures et des tribunaux, et diminué d’autant les libertés et l’exercice de la démocratie : « lutte contre l’insécurité », « lutte contre la criminalité », contre « l’immigration clandestine », avec les plans Vigipirate et « l’état d’urgence » qui instaurent une exception permanente. La loi se fait complice des crimes racistes : la plupart du temps, le meurtre policier de personnes racialisées est qualifié de délit, quand il n’y a pas un non-lieu. D’une manière générale, la « bavure policière » laisse entendre que la violence est un épiphénomène ou un débordement exceptionnel. Or, la violence policière est fonctionnelle, encouragée, systématique. Les pulsions des policier·ères excité·es et zélé·es sont encouragé·es par la politique du chiffre, la peur et la haine de l’autre, les discours racistes omniprésents dans l’administration policière et les classes politique et médiatique.

    « Le tir tendu en pleine tête n’est pas une ‘bavure’ mais une nouvelle production rationnellement légale, une technique de violence d’État11. »

    L’industrialisation de la violence policière va de pair avec le développement du marché de la coercition, vitrine de l’excellence française, qui s’exporte largement à l’international. Le marché de l’armement et de l’équipement, ainsi que les complexes militaro-industriels, bénéficient du soutien de l’État, lequel a mis en place des partenariats privés-publics libéralisant les domaines de la surveillance et de la répression qui lui étaient jusque-là réservés.

    Le développement et la généralisation du flashball, commercialisé à partir des années 1990 par l’entreprise Verney-Carron (« la solution globale à létalité atténuée »), est symptomatique de la militarisation et de coercition de la police en France. D’autres entreprises françaises, comme Alsetex et Marck, profitent à fond de l’expansion du marché de la brutalisation. Déjà en 2012, Mathieu Rigouste expliquait que les mutilations provoquées par les tirs tendus des flashballs et des différentes grenades étaient validés par les formateurices et couverts par les juges ! Le tir dans le visage n’a rien d’un accident ou d’une « bavure » ! Enfin, le Taser, le pistolet à impulsion électrique, est toujours en usage, alors qu’il est particulièrement dangereux sur les personnes fragiles, mais c’est probablement parce qu’il est réservé aux non-Blanc·hes et aux « sans-papiers » qu’on en parle moins !

    cartographie blessure policière désarmons-les
    Cartographie réalisée avec une personne blessée de toutes les lésions constatées sur son corps avril 2018 à Notre-Dame-des-Landes

    L’exportation des équipements et du « savoir-faire » français, notamment grâce au salon Milipol dont la prochaine édition se tiendra en novembre 2019, fait la promotion de la brutalisation policière et soutient des régimes dictatoriaux, comme celui de l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie, la Chine.

    « L’affaire Takieddine a montré comment la société Civipol [société d’exportation du savoir-faire militaire français] avait servi à masquer des systèmes de commissions et rétrocommissions occultes dans le cadre de la vente de ‘systèmes de sécurisation’ à l’Arabie saoudite. Il n’est pas interdit de poser l’hypothèse selon laquelle Civipol a permis de financer la campagne et les amis du ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy12. »

    « Les prisons privées sont l’extension du rêve capitaliste, exactement comme la machine de guerre13. » (Franck Smith, fondateur du Private Corrections Institute)

    La brutalisation policière et le marché de la coercition sont soutenus par le marché de l’emprisonnement. Prisons, centres de détention pour étranger·ères, mineur·es, centres éducatifs forcés… L’industrialisation et la généralisation de l’emprisonnement offre des perspectives exceptionnelles aux entreprises du bâtiment et de l’énergie, avec en tête Bouygues, Vinci, Eiffage, Gepsa (une filiale de GDF-Suez), ainsi que Siges (une filiale de Sodexo qui fait aussi les repas dans les prisons). La boucle est bouclée : avec ses mesures inégalitaires et antisociales, l’État allume continuellement le feu que la police éteint auprès des populations les plus indésirables, lesquelles remplissent les prisons dont le fonctionnement économique génère des profits pour les classes dominantes. Oui, la boucle est bouclée, au prix de vies humaines.

    Rencontre avec le livre

    Lors d’une conférence en janvier 2019, après presque deux mois du mouvement des « gilets jaunes », Assa Traore, du collectif Justice pour Adama Traore, avait conclu son intervention en disant que les gens des banlieues étaient les premiers gilets jaunes. Effectivement, l’ouvrage de Mathieu Rigouste écrit en 2014, La Domination policière, se fait l’écho de la brutalisation policière qui, auparavant réservée aux populations ségrégées, non-blanches et indésirables, s’étend depuis les années 1990 aux mouvements sociaux des classes populaires et des classes dites moyennes de moins en moins privilégiées, et issus de la mouvance radicale et autonome. Mathieu Rigouste explique que les quartiers ségrégés sont les laboratoires d’expérience des doctrines et des armes de répression, lesquelles sont ensuite généralisées sur l’ensemble de territoire et exportées à l’étranger. En d’autres termes, le système étatique cherchera à soumettre tou·tes celleux qui chercheront à renverser l’ordre politique, social et économique. C’est exactement ce que nous sommes en train de vivre avec le mouvement des gilets jaunes.

    Certes, j’ai eu du mal à lire La Domination policière, en partie à cause d’un vocabulaire lourd et répétitif et d’une grande quantité d’informations difficiles à articuler entre elles, mais cet ouvrage très documenté contient beaucoup de choses cruciales pour comprendre comment la mise en place et la légitimation de la violence d’État. Mathieu Rigouste, qui a lui-même grandi à Gennevilliers dans l’une des barres d’immeubles détruites lors des « restructurations urbaines », a tenté d’observer la domination policière du point de vue de celleux qui la subissent de la manière la plus frontale et la plus systématique. Il s’est appuyé sur des études, des sources policières institutionnelles et personnelles, et bien sûr sur les collectifs anti-répression.

    Enfin, Mathieu Rigouste explique que la violence policière est la manifestation d’une État qui ne parvient plus à soumettre la population et à asseoir sa légitimité. Il invite à s’organiser et à converger pour « saboter les rouages de l’État et des sociétés de classe afin d’en finir avec la suprématie blanche, bourgeoise et patriarcale14 ». Combien faudra-t-il de vies brisées avant de parvenir à le renverser ?

    Lisez aussi

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    Le fond de l'air est jaune Collectif

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    Une autre fin du monde est possible Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

    Comment tout peut s'effondrer Pablo Servigne et Raphaël Stevens

     

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    La Domination policière
    Une violence industrielle
    Mathieu Rigouste
    La Fabrique
    2012
    15 euros
    264 pages

    Bibliolingus

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