• La Proie ≡ Irène Némirovsky

    La-Proie

     

    La Proie

    Irène Némirovsky
    Éditions Albin Michel
    1938

     

     

     

     

    Un « gamin misérable, aux semelles percées1… »

    La proie, c’est l’homme politique pris au piège. Ambitieux, passionné par le cœur humain et l’intrigue, il est prêt à toutes les concessions pour vaincre, s’imposer à tous et parvenir à la réussite sociale.  

    Jean-Luc Daguerne est de ceux-là. Jeune et orgueilleux, il aimait Édith et se serait contenté d’une place modeste dans le monde ; un monde injuste et dur qui l’écrase par son poids immuable.

    « Autour de lui étaient assis des garçons qui, tous, lui ressemblaient, comme si la mauvaise nourriture, le manque d’air et de lumière eussent façonné ces visages et ces corps au sortir de l’adolescence jusqu’à faire d’eux non pas des individus distincts, mais une agglomération, composée moins d’êtres humains que de numéros, d’unités pour la caserne, le bureau ou l’hôpital. Ils étaient tous coiffés de la même manière, les cheveux lisses, collés, rejetés en arrière ; ils portaient des chandails en laine ou de vieux imperméables. Ils avaient la poitrine étroite, le cou fragile dans des faux-cols trop bas ; chacun de leurs mouvements était marqués par la hâte et la fièvre2. »

    « Pour vivre, pour achever ses études sans aide, sans rien demander à un père faible, malade, ruiné, il avait travaillé vraiment au-delà de ses forces. Il avait lavé des voitures, traduit des romans policiers en deux nuits, donné des leçons à des prix de famine, gagné durement, dans le plus complet abandon matériel, le droit d’être libre et responsable de ses actes, l’orgueil de se dire que les siens ne lui donnant rien, n’étaient en droit de rien lui demander, qu’il pouvait pétrir sa vie comme il lui plairait, sans attendre ni conseil, ni secours. Mais, de cette vie, il serait le seul maître3 ! »

     

    « Que chacun se débatte avec son propre destin4 ! »

    Il suffit d’une déception amoureuse, et tout bascule. L’homme au cœur froid, sur les pas de Julien Sorel, devient calculateur et se jette dans la bataille.

    Vibrante, haletante, la passion de Némirovsky pour le genre humain est palpable. La narration aux accents stendhaliens, précise et divisée en cours chapitres, dessine l’ascension sociale où les concessions sont trop nombreuses pour ne pas mener Jean-Luc à sa perte. La Proie, c’est surtout l’éloge de la jeunesse fougueuse et spontanée, désireuse de vivre, de se jeter au monde avec la force, l’élan des espoirs, et parfois des illusions.

    Némirovsky sait donner de l’intensité dramatique aux sentiments et aux personnages envoûtants, desquels il est difficile de s’arracher ou de mal juger. Comment ne pas aimer Jean-Luc Daguerne, Calixte-Langon et Lesourd, tous trois guettés par le vice de la politique, animés par la soif de la réussite ? Ils ont été jeunes, en quête du pouvoir, croyant attirer ainsi le bonheur…

    À l’occasion de la parution d’une nouvelle édition, Olivier Philipponnat revient sur les thèmes qui traversent l’œuvre de Némirovsky : « Il y a un mot qui revient souvent sous sa plume, aussi bien dans ses livres que dans ses brouillons, c’est celui d’"orgueil". D’Antoinette dans Le Bal à l’abbé Péricand dans Suite française, il caractérise bon nombre de ses personnages. Ce n’est pas très loin de ce qu’elle appelle, un nombre incalculable de fois, la "chaleur du sang", une volonté farouche, indomptable, de vivre une vie libre, digne et indépendante, pour ne pas dire individuelle5. »

     

    Pour finir

    Rarement un livre n’a atteint une telle puissance dans l’analyse du cœur humain. La proie, la victime, c’est celle qui abandonne sa part d’amour au profit de la réussite, et qui souffrira de ne pas l’avoir laissé vivre. Némirovsky, disparue trop jeune, a laissé une œuvre éclatante, vraiment moderne et passionnante. La Proie, un livre dont on n’oublie pas l’intensité et la tragédie, un livre classé dans la catégorie Postérités sans hésiter.

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    1. Page 61. -2. Page 27. -3. Page 24. -4. Page 99. -5. « Irène en toutes lettres », entretien avec Olivier Philipponnat par Sandrine Maliver-Perrin, Page n°150, décembre 2011, p. 57.

     

    La Proie
    Irène Némirovsky
    Éditions Librairie générale française
    Le Livre de poche
    2006
    226 pages

    6 €
     
     

    Bibliolingus

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