• La Conquête de Plassans ≡ Émile Zola

    la conquête de plassans émile zola bibliolingus

    La Conquête de Plassans
    (tome 4 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Georges Charpentier
    1874

     

    En un mot

    Le tome 4, qui raconte l’arrivée de l’abbé Faujas à Plassans chez les Mouret, est un roman à la fois psychologique, politique et antireligieux. S’il commence sur une note comique avec un François Mouret espionnant son locataire, il bascule finalement dans le roman noir avec une fin superbe et terrible. Chronique garantie sans (trop de) spoilers.

    « Ce curé-là n’est pas venu pour rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous1. »

    La Conquête de Plassans, la suite directe du tome 1, met en scène le couple François et Marthe Mouret quelques années après le coup d’État de 1852 qui a fait la gloire de Félicité et Pierre Rougon. François et Marthe sont cousin et cousine, François est le fils d’Ursule Macquart, la branche illégitime, tandis que Marthe est la fille de Félicité et Pierre Rougon. Plassans, après le coup d’État bonapartiste, est aux mains des légitimistes et des orléanistes (qui veulent un roi à la tête du pays), mais la ville reste divisée par les clans des bonapartistes et des républicain·es.

    Les Mouret ont fait fortune à Marseille grâce au commerce des amandes et, tout juste quadragénaires, iels profitent de leur richesse tranquillement sans se mêler à la société. Iels ne participent pas aux soirées de leur voisin légitimiste, M. Rastoil, ni à celles de la sous-préfecture bonapartiste. François Mouret, considéré comme républicain, sans qu’on sache bien si ses convictions sont véritables ou intéressées, n’est pas très aimé des Rougon qui jalousent son succès dans les affaires.

    Le roman débute lorsque François Mouret trouve en l’abbé Faujas et sa mère des locataires pour le second étage de leur grande maison. L’abbé Faujas, qui vient de Besançon, est précédé d’une mauvaise réputation ; les notables se méfient de lui. François Mouret, pourtant peu enclin à la religion, est pris d’une grande curiosité. Comme il n’entend rien à l’étage et ne croise ni l’abbé ni sa mère, qui se font très discret·rètes dans leur chambre, il finit par envoyer ses fils espionner Faujas. L’abbé, habillé de sa soutane noire rapiécée, vit chastement et sans distraction. Peu à peu, son portrait se dessine : il semble implacable, dominateur, ambitieux et comme on va s’en rendre compte bien vite, machiavélique et redoutable. Que peut donc faire Faujas pendant ses longues soirées silencieuses ? Et surtout, que fait un abbé dans une petite ville du Sud de la France ?

    Rencontre avec le livre

    Quel plaisir de retrouver l’atmosphère et les personnages du tome 1 ! La Conquête de Plassans est avant tout un roman psychologique et intimiste. J’ai beaucoup aimé le fait que Zola se concentre sur les portraits des trois personnages principaux : Marthe, François et l’abbé Faujas. Fidèle à sa démarche, Zola alterne les points de vue, met en lumière les changements progressifs des comportements et de la gestuelle qui trahissent l’état d’esprit des personnages. Avec des transitions et des paliers successifs dans la noirceur et la déchéance, la situation au premier abord comique et vaudevillesque évolue jusqu’au dénouement violent et dramatique.

    Parmi les personnages marquants, il y a la mère Faujas, qui est discrète, disciplinée, énergique et entièrement dévouée à la réussite de son fils, endossant le rôle de femme soumise. Par ailleurs, le personnage de François Mouret est saisissant, car si le roman s’ouvre sur le portrait d’un homme maniaque, autoritaire et patriarcal envers son épouse et leurs trois enfants, l’arrivée des Faujas va bouleverser l’ordre familial. Au sein de la maison, l’homme devra laisser davantage de place au personnage le plus troublant : son épouse Marthe qui, par l’influence de l’abbé Faujas, est gagnée par une dévotion fiévreuse et aliénante dont on ne sait pas bien si elle est dirigée vers Dieu ou vers Faujas. Bien que Marthe ne veuille plus être la bonne de François, comme le souhaite sa mère Félicité Rougon : « une femme ne doit pas trembler devant son mari2 », elle n’atteint pas vraiment l’émancipation féminine puisqu’elle se retrouve soumise à l’abbé Faujas.

    C’est aussi le roman de la folie, thème qui traverse l’ensemble de l’œuvre, puisque, selon la théorie de l’hérédité zolienne, la fragilité mentale et physique d’Adélaïde Fouque, la mère de Pierre Rougon, se transmet sur plusieurs générations. Ainsi, cette fragilité s’est retrouvée chez Ursule, née Macquart, la mère de François, puis chez plusieurs membres des Mouret, déclenchant des psychoses.

    Enfin, La Conquête de Plassans est un roman antireligieux. Il constitue une attaque contre l’Église qui, en tant qu’institution, est complice du pouvoir politique. L’abbé Faujas utilise la ferveur des fidèles, et plus précisément celle des femmes (ce qui, durant des siècles, a été un des piliers en matière d’exploitation féminine), pour mener à bien sa mission politique. L’ouvrage a effectivement été écrit pendant la période de l’Ordre moral, entre 1873 et 1876, durant laquelle la construction de la basilique du Sacré Cœur fut construite, prétendument pour expier la Commune dont l’expérience émancipatrice inspirante a été horriblement réprimée.

    J’ai beaucoup aimé lire ce volume, particulièrement pour son aspect psychologique, et pour la manière dont l’histoire, qui commence sur une note comique avec un François Mouret espionnant son locataire, bascule finalement dans le roman noir. Le roman débute et prend fin dans la demeure des Mouret, laquelle semble, sous la plume de Zola, prendre vie et palpiter au contact des événements. La galerie de notables, avec en tête l’inoubliable et la détestable Félicité, montre une fois encore la bassesse, la méchanceté et l’orgueil démesuré dont certaines personnes font preuve. Les dernières scènes sont marquantes et superbes, pleines de cruauté et de vérité, et la dernière phrase introduit le tome suivant, La Faute de l’abbé Mouret. J’ai hâte !

    Du même auteur

    La Fortune des Rougon, tome 1 des Rougon-Macquart

    La Curée, tome 2

    Le Ventre de Paris, tome 3

    La Terre, tome 15

     

    1. Page 78. -2. Page 140.

    La Conquête de Plassans

    (tome 4 des Rougon-Macquart)

    Émile Zola

    Préface de Marc B. de Launay

    Édition d’Henri Mitterand

    Éditions Gallimard

    Folio classique

    2015

    478 pages

    6,60 euros

    Bibliolingus

    « Comment la non-violence protège l’Etat ≡ Peter GelderloosComment tout peut s’effondrer ≡ Pablo Servigne et Raphaël Stevens »
    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    Tags Tags : , , , , ,
  • Commentaires

    1
    Lundi 27 Mai à 07:42

    Je n'ai pas relu la totalité de la série des Rougon-Macquart mais seulement un titre par-ci par-là ! Il faudrait que je la reprenne dans l'ordre chronologique...c'est une bonne idée. Merci pour cette chronique

      • Lundi 27 Mai à 08:17

        Ce serait super si tu te lançais dans ce challenge ! A ce rythme, j'en ai pour des années :P Après, j'avoue que ce n'est pas évident d'écrire un avis sans trop en dire, surtout dans une série, n'est-ce pas ? ;)

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :