• La Faute de l’abbé Mouret ≡ Emile Zola

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    La Faute de l’abbé Mouret

    (tome 5 des Rougon-Macquart)

    Émile Zola

    Éditions Georges Charpentier

    1874

    En un mot

    Voilà trois ans que j’ai commencé la série des Rougon-Maquart dans l’ordre. Je poursuis mes (re)lectures avec le cinquième volume des Rougon-Macquart, La Faute de l’abbé Mouret, qui met en scène le thème récurrent du prêtre amoureux. La dimension métaphysique, opposant l’Église et la nature à travers l’histoire biblique rejouée d’Adam et Ève, dont la vision est terriblement patriarcale, m’a moyennement convaincue, tout comme la construction en triptyque et le style zolien m’ont moins emportée que dans les autres romans.

    « Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s’affranchir des nécessités du corps, n’était plus qu’une âme ravie par la contemplation1. »

    Serge, l’enfant fragile et sensible de La Conquête de Plassans (tome 4), est devenu l’abbé Mouret. Son église décrépie du village des Artaud n’est seulement qu’à quelques kilomètres de Plassans, ville originaire des Rougon-Macquart, mais le village semble coupé du monde extérieur, évoluant dans un huis clos intemporel.

    Les villageois·es des Artaud, dans le Midi, forment une masse indistincte. Ces quelques dizaines d’âmes consanguines reçoivent tout le mépris du frère Archangias, une brute misogyne et fanatique qui invective toute once de vie : « Voyez-vous, ces Artaud, c’est comme ces ronces qui mangent les rocs, ici. Il a suffi d’une souche pour que le pays fût empoisonné ! Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même2. » La haine d’Archangias envers ces villageois·es qui « vivent comme leurs cochons3 » rappelle les portraits bestiaux de La Terre (tome 15). Archangias s’en prend particulièrement aux femmes : « Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable ; elles le puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout… C’est ce qui ensorcelle les imbéciles4. »

    L’abbé Mouret vit dans son église en ruine. Il est accompagné dans ses tâches quotidiennes par la Teuse, ainsi que le jeune Vincent qui l’aide pendant les services religieux, et enfin Désirée, sa sœur simple d’esprit, âgée pourtant de 22 ans, mais ayant 10 ans d’âge mental. D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé le lien très fort qu’a Désirée avec les animaux de sa basse-cour : elle les comprend réellement, jusqu’au surréalisme, et ils sont attachés à elle comme si c’était leur mère !

    Coupé de la société, des paysages naturels et des sensations qu’ils procurent, Serge méprise les désirs humains en vue de rester « pur » et chaste. Ignorant les plaisirs et les souffrances de la vie, Serge éprouve le bonheur dans la réclusion et l’ascétisme de la foi chrétienne, et s’abîme pendant des heures entières dans le culte sensuel de la Vierge Marie.

    Pourtant, le frère Archangias l’a prévenu : « Méfiez-vous de votre dévotion à la vierge5. »

    Rencontre avec le livre

    La Faute de l’abbé Mouret, cinquième tome des Rougon-Macquart, développe le thème du prêtre amoureux. Mais, il faut bien le dire, ce thème récurrent dans la littérature de l’époque m’émeut peu, voire m’agace.

    Ce roman détonne par sa dimension particulièrement métaphysique, opposant l’Église, le village et les terres arides des Artaud représentant la répression, la raison, la mort, à la nature (incarnée par l’immense jardin luxuriant qu’est le Paradou) qui se déploie sans limites et se fait complice des désirs amoureux innocents. Zola, par le biais de la looongue description du Paradou idyllique, se sent obligé de dresser un catalogue botanique durant plusieurs chapitres, passant en revue les fleurs, les arbres, les arbustes… Ses descriptions habituellement si vivantes et colorées m’ont paru vraiment trop factices dans ce roman, surtout que j’ai une préférence pour ses descriptions des noirceurs de l’humanité.

    Dès lors, la composition en trois parties symboliques (le sacerdoce, la faute et l’expiation) autour du thème biblique d’Adam et Ève est prévisible, peu crédible et surréaliste, jusqu’à forcer le trait pour coller au mythe biblique. Forcément, la reproduction du mythe renvoie à la volonté de domination des hommes sur les femmes. Le personnage d’Ève, par qui la tentation et la faute arrivent, a permis à des centaines de générations d’hommes de justifier la haine, la soumission, la possession des femmes, lesquelles perdurent toujours aujourd’hui sous différentes formes. Inévitablement, Zola reproduit ce schéma : est-ce pour créer le drame, ou par conviction personnelle, ou pour dénoncer cette domination ? Je ne saurais dire mais, dans ce roman, le patriarcat déborde de partout ! La haine d’Archangias pour les femmes est viscérale et horrifiante, et si l’Adam zolien s’en tire sans trop de mal, on ne peut pas en dire autant d’Ève. Ève est une énième représentation détestable de la femme ramenée à sa condition naturelle, à son aspect physique et juvénile, à sa fertilité ; et elle sera au bout du compte écrasée par la domination masculine. Les femmes, comme la nature, ont de tout temps été réifiées, brisées et soumises à la volonté masculine.

    La Faute de l’abbé Mouret détonne par ses personnages peu nombreux et très figés. Seul·es Adam et Ève évoluent jusqu’au dénouement dramatique ; les quelques autres personnages permettent de révéler davantage les rôles stéréotypés de l’homme et de la femme, tels que les perçoivent certainement Zola et ses contemporain·es. Il y a d’abord la Teuse, dévouée corps et âme à l’abbé de l’église, puis la cérémonie du mariage de Rosalie et Fortuné, qui assigne à l’épouse le rôle de « servante fidèle6 » à son mari paternaliste, le « maître plein de douceur et d’affection7 ». Enfin, Désirée, la sœur touchante mais attardée, sera toujours sous l’emprise masculine, toujours infantilisée comme le sont les femmes dans toutes les sociétés, de différentes manières.

    En conclusion, je n’ai pas trop aimé la dimension métaphysique et religieuse, qui n’est pas du tout ma tasse de thé de manière générale, ni la construction parfaite, logique, prévisible et trop visible du roman, mais ce tome permet au moins d’illustrer efficacement la haine du genre féminin. Même si je suis totalement amoureuse de l’écriture et de la démarche de Zola, l’un de mes auteurices préféré·es, je crains que celui-ci n’ait échappé à la vision patriarcale de ses contemporain·es ! Peut-être ai-je pris la chose au premier degré, étant intimement concernée ? D’autres lectures m’aideront, je l’espère, à clarifier mes interprétations de La Faute de l’abbé Mouret et les positions politiques de Zola.

    Du même auteur

    La Fortune des Rougon, tome 1

    La Curée, tome 2

    Le Ventre de Paris, tome 3

    La Conquête de Plassans, tome 4

    La Terre, tome 15

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    La Faute de l’abbé Mouret

    Émile Zola

    Préface de Jean-Philippe Arrou-Vignod

    Édition d’Henri Mitterand

    Éditions Gallimard

    Collection Folio classique

    2014 (2006 pour la première parution dans la collection)

    512 pages

    8,70 euros

    Bibliolingus

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 3 Février à 09:41

    J'ai lu toute la série quand j'avais la vingtaine et j'ai depuis longtemps le projet de les relire. La faute de l'abbé Mouret m'avait été offert par une tante que j'aimais beaucoup et je l'avais bien apprécié. Mais c'était il y a bien longtemps et ton article me remotive pour ce projet.

      • Jeudi 3 Février à 10:15

        Coucou ! Trop bien ! J'en ai lu déjà 10 en tout ! C'est toujours une angoisse de lire les auteurs et autrices mort·es, car après il n'y a plus rien à se mettre sous la dent ! Tu en rédigerais des chroniques si tu les relisais ? :D Ton avis m'intéressera !!

    2
    Jeudi 3 Février à 14:13
    Alex-Mot-à-Mots

    Depuis le temps que je me dis qu'il faut que je lise cette série....

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