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    Pétrole !
    Upton Sinclair
    Le Livre de poche
    2011

     

    En un mot

    À la veille de la Première Guerre mondiale, le jeune Bunny découvre le métier de son père, un riche exploitant pétrolier en Californie, qui tient à ce que son fils le succède dans les affaires. Dans ce roman d’apprentissage antimilitaire et anticlérical écrit en 1926, Bunny prend conscience de la condition ouvrière et des inégalités sociales. Pétrole ! est un livre particulièrement intelligent, documenté, engagé et actuel, qui invite chacun et chacune à penser par soi-même.

    « Je passe ma vie à gagner de l’argent pour que tu le dépenses à apprendre aux jeunes gens que cet argent je n’y ai aucun droit1 ! »

    À la veille de la Première Guerre mondiale, Bunny, âgé de 13 ans, suit son père dans ses activités professionnelles. « Papa » est un riche exploitant pétrolier en Californie, qui tient à ce que son fils le succède dans les affaires. Bunny parcourt la Californie et apprend toutes les combines, plus ou moins légales, aux côtés de Papa. Comment reconnaître une source de pétrole ? Comment obtenir le droit d’extraire des richesses du sol sans être propriétaire ? Comment forer sans perdre une goutte de pétrole ?

    Mais un jour, Bunny rencontre Paul qui va lui ouvrir les yeux sur certaines choses. Ce jeune homme idéaliste et militant amènera Bunny à réfléchir à la condition ouvrière et aux inégalités sociales. La Première Guerre mondiale et la révolution russe en 1917 aiguiseront d’autant plus son esprit critique sur la manière dont la société fonctionne et sur les activités de Papa.

    En grandissant, Bunny devient un parti exceptionnel, un beau jeune homme millionnaire, dont la voie est toute tracée : reprendre la succession de son père. Mais il sera sans cesse déchiré entre l’amour et le respect de son père et ses idéaux de justice sociale.

    Rencontre avec le livre

    Tout comme La Jungle du même auteur, Pétrole ! m’a beaucoup impressionnée par son avant-gardisme, son engagement, sa pertinence, son investigation.

    Le capitalisme antidémocratique

    À travers la figure du père de Bunny, self-made man symbolique du rêve américain, on voit comment un simple muletier finit par arriver à la tête d'un empire pétrolier. Upton Sinclair fournit quelques détails pratiques sur l’extraction du pétrole, décrit l’essor du capitalisme, et le moins qu’on puisse dire, c’est que les recettes n’ont pas varié ! La concentration est inévitable pour limiter la concurrence, ce qui entraîne la société de Papa dans une logique de développement économique sans limite : acquisition de puits de pétrole et de raffineries ; distribution des marchandises ; expansion à l’international ; entrée en Bourse… Tous les moyens sont bons pour mener les affaires : corruption du petit fonctionnaire de Californie au président des États-Unis ; lobbying auprès des pouvoirs publics ; propriétaires de terrains escroqués ; privatisation des ressources naturelles ; montages financiers et sociétés écrans pour payer moins de charges… Tout ceci existait déjà dans les années 1910-1920 !

    L’antagonisme entre le capital et le travail : la répression des syndicats ouvriers

    En grandissant, Bunny développe un esprit critique qui l’amènera à remettre en question les activités de son père. Bunny se rend compte de l’éternel antagonisme entre le capital et le travail. Par l’intermédiaire de son ami Paul, il découvre les difficiles conditions de travail des ouvrier·ère·s et les revendications des syndicats ouvriers, notamment le célèbre IWW considéré par l’opinion dominante comme des terroristes et des anarchistes. Les syndicats menacent tant les privilèges des magnats de l’industrie que le milieu ouvrier subit des intimidations, des corruptions à tous les niveaux, des licenciements abusifs, des jugements hâtifs et des condamnations pénales injustifiées. C’est l’occasion pour Upton Sinclair de décrire à plusieurs reprises les conditions effroyables de détention en prison.

    La propagande pour légitimer la guerre, conquérir le monde et sauver les riches

    Les yeux dessillés de Bunny réalisent aussi l’ampleur de la propagande du gouvernement américain pour légitimer l’entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre mondiale et la répression faite aux bolchéviques en Russie. Si le discours officiel prône la défense de la démocratie en Europe, il masque cependant les véritables enjeux : la conquête du vieux continent, la suprématie américaine et la sauvegarde des intérêts personnels d’une poignée de riches. « Si les simples soldats avaient eu voix au chapitre, il n’y aurait jamais eu de guerre2. » Upton Sinclair compare la diplomatie mondiale à une dispute où chaque dirigeant·e national·e tente d’arracher la plus grosse part du gâteau, à coups de négociations, d’alliances et de trahisons, et en amenant au combat des millions de personnes, embobinées par des discours patriotiques. Qu’est-ce qu’un pays ? Que sont les frontières, sinon celles que définissent les dominant·e·s ? Décidément, rien n’a changé !

    La propagande promilitaire et antibolchévique/communiste/anarchiste/socialiste est relayée par les médias complaisants avec des informations fausses et des rumeurs des plus effrayantes sur les « ennemi·e·s de la nation ». « Il est difficile de se rendre compte à quel point on peut être ignorant quand on ne lit rien d’autre que les journaux et les magazines américains3. » Aux États-Unis, la liberté de parole est muselée, et il est alors dangereux d’avoir des propos socialistes, prélude au maccarthysme et à la guerre froide. Le gouvernement américain a soutenu les exactions de la « terreur blanche » en Russie, ce mouvement contre-révolutionnaire qui a réprimé les bolchéviques entre 1917 et 1921.

    Contre la religion et l’institution scolaire : l’émancipation populaire

    Upton Sinclair écrit à charge contre le dogmatisme de la religion et de l’institution scolaire qui rendent les gens soumis à toutes les propagandes. L’auteur invite à s’émanciper, à penser par soi-même, à prendre conscience de sa classe sociale et politique, à déceler les oppressions et les privilèges au sein de la société. L’apprentissage critique de Bunny est également le nôtre. En devenant adulte, on porte un regard plus lucide sur les opinions et les manières d’agir de nos parents, et on peut décider de les reproduire ou de s’en éloigner, et alors la distance idéologique peut devenir difficile à supporter… Et si le roman est émaillé de sexisme, il fait néanmoins aussi la critique de la condition féminine : le pouvoir des femmes est limité à leur capacité à séduire, et la description du monde du cinéma dans Pétrole ! rappelle furieusement « l’affaire Weinstein » d’octobre 2017 !

    Comment lutter pour la justice sociale ? Les différents courants de la gauche, encore aujourd’hui, ne parviennent pas à se mettre d’accord : les bolchéviques de 1917 prônent la révolution par le recours à la violence (le roman ayant été écrit en 1926, l'auteur n’a pas connu le stalinisme), tandis que les socialistes, dont il fait partie, défendent le changement sociétal par l’éducation populaire. À mon sens, les deux méthodes vont de pair, mais j'ai récemment travaillé sur ce sujet pour avoir envie de vous en parler plus longuement ces prochains mois.

    Upton Sinclair ne peut être accusé de manichéisme, puisqu’il donne souvent la parole aux arguments des nanti·e·s, et Papa ne cesse de confronter l’idéalisme de son fils à la réalité économique : comment construire une entreprise offrant des conditions sociales viables lorsqu’on a un pouvoir décisionnaire faible et qu’on a besoin d’être compétitif sur le marché ?

    Pour finir, Pétrole ! est un roman intelligent et passionnant, et particulièrement actuel. Les courants politiques de la gauche sont toujours dénigrés, galvaudés, dépolitisés par les médias, considérés comme « extrémistes » et confondus à tort avec des dérives totalitaires. En revanche, celleux qui détiennent la parole n’évoqueront jamais le libéralisme « extrémiste », car bien sûr, le libéralisme est LA seule voie de développement permettant la démocratie… Prenons l’exemple du mot « anarchisme » : combien de gens croient encore qu’il est synonyme de « désordre » et ignorent que c’est un courant politique théorisé et mis en pratique lors de nombreux événements historiques, et encore aujourd'hui ? Si mon père, qui est particulièrement cultivé et autodidacte, le pense, alors j’ose croire que ces personnes sont très (trop) nombreuses.

    J’ai beaucoup aimé ce roman. J’adore Upton Sinclair, et la fin est un magistral écho à celle de… La Fortune des Rougon de Zola, auteur qui a beaucoup inspiré Sinclair !

    Du même auteur

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    La Jungle

    Upton Sinclair

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    1. Page 567. -2. Page 493. -3. Page 672.

    Pétrole !

    Upton Sinclair

    Librairie générale française

    Le Livre de poche

    Collection Biblio

    2011

    992 pages

    9,60 euros

     

    Bibliolingus

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  • le ventre de paris émile zola bibliolingus blog livre

    Le Ventre de Paris
    (tome 3 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Georges Charpentier
    1873

     

    En un mot

    Comme la plupart des gens, avant de le lire, Le Ventre de Paris était pour moi le roman des Halles de Paris, de la bouffe, du commerce… Mais sa vision politique a été escamotée. Si les descriptions et la construction du roman sont en effet particulièrement cinématographiques, Le Ventre de Paris met surtout à mal la petite bourgeoisie commerçante qui ferme les yeux sur l’injustice et la tyrannie tant que ses affaires continuent à tourner.

    « Un homme capable d’être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux1. »

    Après 8 ans d’absence, Florent revient à Paris. Tandis qu’il erre dans les halles opulentes de cette « ville engraissée2 », affamé, déguenillé, salivant sur ce débordement de nourriture, il rencontre Claude Lantier, le fils de Gervaise dans L’Assommoir (tome 7) et personnage principal de L’Œuvre (tome 14).

    « Il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres ; il y rentrait, sur un lit de légumes ; il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu’il sentait pulluler autour de lui et qui l’inquiétait3. »

    Grâce à Claude, Florent retrouve son jeune frère Quenu qui tient une charcuterie avec son épouse Lisa Macquart, la fille d’Antoine dans La Fortune des Rougon (tome 1) et La Conquête de Plassans (tome 4). Par principe, Lisa l’accueille, le nourrit et le loge, mais elle se méfie de lui. Elle ne voit pas son arrivée d’un bon œil car Florent, avec son passé trouble, pourrait compromettre sa situation de petite bourgeoise bien établie.

    Huit ans plus tôt, dans les jours qui ont suivi le coup d’État du 2 décembre 1851 mettant Napoléon III au pouvoir, Florent avait été arrêté injustement, jugé comme tant d’autres à la va-vite pour rébellion et envoyé en Guyane, à l’île du Diable, pour faire des travaux forcés. Florent, que l’injustice a rendu républicain, donc opposé au Second Empire, forme des plans pour bâtir une société plus juste et équitable. Mais Florent, d’un tempérament tendre, intellectuel opiniâtre mais moyen, absolument pas calculateur, s’entoure de personnes aux intentions moins nettes et ne voit pas venir le danger.

    « Croyant avoir à venger sa maigreur contre cette ville engraissée, pendant que les défenseurs du droit crevaient la faim en exil, il se fit justicier, il rêva de se dresser, des Halles mêmes, pour écraser ce règne de mangeailles et de soûleries. Dans ce tempérament tendre, l’idée fixe plantait aisément son clou4. »

    Rencontre avec le livre

    Comme la plupart des gens, avant de le lire, Le Ventre de Paris était pour moi le roman des Halles de Paris, de la bouffe, du commerce… Mais sa vision politique a été escamotée. Le Ventre de Paris est pourtant l’histoire d’une trahison collective, et le portrait d’une classe sociale complice d’un empire despotique.

    Cette nature morte colossale est, en effet, particulièrement cinématographique : chaque scène et chaque personnage sont l’occasion pour Zola de décrire un moment particulier de la vie des Halles. Si j’ai aimé les descriptions des légumes, des fruits et des fleurs, j’ai moins apprécié celles des viandes et des fromages, vous l’aurez deviné ! La profusion de nourriture, les étalages débordants, les odeurs persistantes, évoquent aussi bien la fascination que la répulsion pour cette orgie quotidienne.

    Mais au-delà de ces descriptions saisissantes, Le Ventre de Paris met à mal la petite bourgeoisie commerçante qui s’accommode d’un gouvernement despotique tant que ses affaires continuent à tourner. Elle est incarnée par Lisa, la taille large et grasse, plantée dans l’encadrement de la porte de sa charcuterie, qui règne en maîtresse sur les Halles, éclipsant son mari mou et sa rivale « la belle Normande », la poissonnière. Le portrait de cette femme forte et déterminée est en fait monstrueux, égoïste, et terriblement réaliste, car Lisa refuse toute intrusion qui pourrait bousculer sa confortable situation. Pire, il lui semble que le passé de Florent, injustement envoyé aux galères, ne peut être que louche : Lisa fait partie de celles et ceux, fort nombreux·ses, qui considèrent que les prisons ne sont peuplées que de gens qui l’ont mérité. Les « honnêtes gens », biens sous tous rapports, obéissants à l’Empire, ne peuvent pas être punis ; et Lisa, ainsi que la plupart des personnages, par peur de la contagion, détourne les yeux de Florent pour ne pas voir son confort personnel compromis et ses croyances bouleversées. C’est avec des gens comme ça, complices par passivité, par ignorance, par égoïsme, et qui pourtant croient en leur propre intégrité, que la classe dominante fait régner ses intérêts dans toutes les strates de la société.

    Les portraits glaçants de « la belle Lisa » et des autres commerçant·e·s sont le pendant de ceux de La Curée (tome 2), mettant en scène Aristide, le cousin de Lisa, qui s’accapare les richesses dans la voracité et l’angoisse ; tandis que Lisa veut gagner ses sous peu à peu, « honorablement », pour ensuite « manger ses rentes en paix, avec la certitude de les avoir bien gagnées5 ».

    Florent, personnage touchant par son enthousiasme naïf et sincère, représente avec Claude Lantier les deux facettes de la pensée zolienne. Florent fait également écho à Silvère, dans La Fortune des Rougon, ce jeune idéaliste, fougueux et autodidacte, qui a pris les chemins de la lutte pour sauver la démocratie et la justice, et qui est, sans nul doute, l’un de mes personnages préférés.

    Qu'ils soient bons ou monstrueux, j’ai adoré découvrir les personnages du Ventre de Paris ! Je vous livre bientôt mes impressions de La Conquête de Plassans, le tome 4 !

    Du même auteur

    La Fortune des Rougon, tome 1 des Rougon-Macquart

    La Curée, tome 2

    La Conquête de Plassans, tome 4

    La Terre, tome 15

     

    1. Page 148. -2. Page 312. -3. Page 44. -4. Page 312. -5. Page 240.

    Le Ventre de Paris
    (tome 3 des Rougon-Macquart)
    Émile Zola
    Préface d’Henri Guillemin
    Édition d’Henri Mitterand
    Éditions Gallimard
    Folio classique
    2011 (premier dépôt légal en 1979)
    6 euros de bonheur !

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