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    Journalistes précaires, journalistes au quotidien Alain Accardo (dir.)

     

    Journalistes précaires,
    journalistes au quotidien

    Collectif
    Agone
    2007

     

    Logo Aksebo

     

     

    En un mot

    Cet ouvrage colossal regroupe des analyses sociologiques sur la manière dont les journalistes exercent leur métier. J'ai ajouté en manière d'illustration les 10 commandements du journaliste précaire.

     

    L’information est un produit
    comme les autres

    La logique de rentabilité, au cœur de nos sociétés, au cœur de tous les secteurs professionnels, régit aussi les médias et la vie des journalistes ; mais les conséquences, au-delà de la mise au pas des travailleurs dont cet ouvrage parle, se répercutent sur les représentations sociales qui fondent notre pays.

    On sous-estime l’impact des médias dans notre vie, dans notre façon de penser et de voir le monde ; les médias nous montrent ce qui est intéressant, ce qui est révoltant, ce qui est amusant. Les médias nous montrent comment penser, combien de temps penser. Ils nous disent ce qui est beau, ce qui est juste, ce qui est bon. En tant que filtre entre le monde et nous, ils sont d’une influence redoutable, et les hommes de pouvoir l’ont bien compris.

     

    L’information est une arme idéologique

    Lagardère, Dassault, Amaury… : ces dernières décennies, les médias sont devenus un secteur hyper concentré. Quasiment tous les journaux et toutes les chaînes de télévision appartiennent à un groupe alliant d’autres entreprises de communication et d’industrie1, et ce n’est pas par hasard, car c’est ce qui permet de maîtriser au mieux l’information qui arrive jusqu’aux citoyens. L’information est une arme idéologique, un moyen à la fois souple, efficace et invisible (le soft power) de faire adhérer les citoyens aux valeurs de ceux qui dominent.

    Les médias, en définissant ce qui est bon ou mauvais pour le public, deviennent un filtre entre la réalité et nous. Le danger et les dérives sont immenses, car ce sont les rédacteurs en chef, pilotés par les chefs d’entreprise et les actionnaires, qui définissent ce que nous devons ou non savoir sur la politique internationale, sur les problèmes et les solutions écologiques, sur l’histoire et la culture des pays du monde. C’est eux qui définissent, pour nous, nos goûts, nos rêves, mais aussi nos peurs. C’est eux qui dirigent notre curiosité vers certains sujets et nous détournent d’autres sujets, c’est aussi eux qui peuvent restreindre nos horizons.

    Et combien il est facile pour nous, un jour de lassitude ou de faiblesse, de se laisser prendre la main, de se contenter de ce qu’on nous donne à voir et à lire, de se laisser déposséder de notre libre arbitre. C’est facile de donner aux médias de la légitimité et de la crédibilité, tant les signes de sérieux se multiplient sur les supports (comptez les costards cravate de la télé, observez le nombre d’experts qui pullulent sur les plateaux).

    Avant l’information, le divertissement est probablement la meilleure arme dont disposent les groupes de presse, puisqu’il endort la vigilance, les velléités démocratiques et égalitaires, et qu’il rend l’esprit paresseux. La publicité achève le processus, en nous indiquant quels besoins fondamentaux nous pouvons combler grâce à des produits et des services magiques, et en nous détournant définitivement des préoccupations politiques. En somme, le capitalisme comble tous nos besoins, et les gens qui œuvrent aux commandes de l’information ont réponse à tout.

     

    L’information est un spectacle
    et un divertissement

    Les médias, le 4e pouvoir de la république ? Certainement, mais l’indépendance, la justice, l’expression publique ont été sacrifiés sur l’autel du capitalisme. Puisqu’il s’agit, pour chaque « empire de presse », de conquérir les parts de marché des concurrents, il faut attirer le public et le lectorat vers le sensationnel et le spectaculaire. Comme au cinéma, les médias font une mise en scène de la réalité, quitte à surenchérir et à bidonner l’information. La réalité est malaxée, enjolivée, simplifiée.

    « Il faut des images, si possible “chocs”, et des sonores, si possible angoissés2. »

    La déontologie est aussi sacrifiée sur l’autel du capitalisme : comme il y a concurrence, il s’agit de diffuser en premier le « scoop » (du moins ce qui est considéré en tant que tel). L’enquête, le recoupement et la vérification des sources, le recueil de témoignages et de preuves sont négligés au profit du recopiage des dépêches AFP (elles-mêmes parfois inexactes), du bidonnage d’information et du pillage de précédents travaux journalistiques.

    « La durée des sonores dans les sujets pose problème. Quand il y a deux phrases dans une interview, la deuxième tue souvent la première. Les sonores doivent être courts, parce qu’ils sont souvent chiants3. »

     

    Les pigistes sont les
    « mercenaires de l’info »

    Les journalistes vedettes ne manquent pas de faire des leçons d’humanisme, mais aucun d’entre eux n’ira montrer du doigt quels sommets d’humiliations sont atteints dans son entreprise. Derrière la vitrine, derrière les nouveaux chiens de garde qui s’appliquent à mettre en scène le monde et à valoriser la pensée dominante, il y a toute une armée de journalistes qui travaille pour fabriquer et vendre l’information à moindre coût.

    L’exploitation massive des pigistes, des journalistes précaires qui réalisent ponctuellement des piges, des articles ou des reportages, permet de réduire le coût de la main d’œuvre. Qui sont ces pigistes ? Voici leur dix commandements.

    1. Tu travailleras comme un stakhanoviste 

    Parce que le métier de journaliste n’est pas un métier comme les autres. C’est un métier si noble, à mi-chemin entre le militantisme et l’humanisme, que tu acceptes de te consacrer corps et âme au journalisme. Et de toute façon, si tu t’avises de refuser trois fois de suite une pige, les rédactions se passeront de tes services.

    2. Tu arpenteras sans cesse
    les couloirs de la rédaction

    Parce qu’il faut que tu sois constamment sous le regard des rédacteurs en chef pour signaler que tu existes et que tu es recrutable pour un CDD, voire (inespéré !) un CDI (même si, comme précisé dans le 8e commandement, tu ne seras jamais intégré à la rédaction).

    3. Tu seras docile et malléable

    Parce que tu es corvéable à merci, comme c’est écrit dans le 1er commandement, mais avec le sourire. Parce que les rédactions mettent les contradicteurs à la porte, tu es prié d’exécuter en temps et en heure les ordres sans discuter. Tu filmes et tu écris tout ce qu’on t’ordonne, même en pleine nuit s’il le faut.

    4. Tu t’auto-censureras pour
    ne plus être censuré par la rédaction

    Parce qu’à force de voir tes sujets refoulés ou réécrits parce qu’ils n’intéresseront pas le public, tu te borneras à faire ce qu’on te dit, comme explicité dans le 3e commandement. Tu écartes toi-même les sujets qui traitent des mouvements sociaux, des plans sociaux et des injustices dans le monde et tu te conformeras à la vision du monde étriqué des rédacteurs en chef.

    5. Tu sacrifieras la déontologie pour la vie

    Parce que tu as besoin d’un toit pour toi et tes enfants, tu choisis l’angle le plus spectaculaire, quitte à pousser un peu, et tu négligeras le temps de préparation, d’enquête et de recoupements des sources. Tu ne le feras pas par absence de déontologie, mais parce que tu n’as ni le temps, ni l’argent, ni les moyens matériels de faire de vraies enquêtes (puisque c’est toi qui avances systématiquement les frais, qui ne seront d’ailleurs pas toujours remboursés) et tu laisseras passer à très régulièrement des fautes sur les noms propres (aussi étonnant que cela puisse paraître).

    6. Tu courras après les fiches de paie,
    puis tu y renonceras

    Parce que, quand les rédacs te rémunèrent, elles le font au plus tôt le mois d’après, ou sinon au moment de la diffusion/parution (parfois des mois plus tard). Et parce que les rédacs ne veulent pas te payer si ton travail n’est pas diffusé/paru (ce qui est illégal). Tu réclames tes fiches de paie, mais on te paie souvent en droit d’auteur (ce qui est illégal aussi), ce qui entraînera la perte des acquis sociaux des salariés (congés payés, assurance maladie). Tu accepteras de travailler pour trois fois rien, parce qu’une armée d’autres candidats est prête à faire ta pige au rabais. Dans certains cas, tu renonceras même à être payé, la DRH t’aura eu à l’usure.

    7. Tu ignoreras tes droits juridiques et moraux

    Parce que tu es issu d’une classe sociale peu militante et que tu n’as, par conséquent, pas la culture syndicaliste. Tu ignores généralement tes droits, même les plus fondamentaux. Et puis de toute façon, les syndicalistes, qui sont peu présents dans les rédacs, ont déjà beaucoup à faire avec la défense des droits des salariés, alors ceux des pigistes... Et encore de toute façon, si tu as recours aux syndicats, tu parviendras peut-être à faire justice une fois, mais tu ne seras plus jamais pigiste ailleurs4.

    8. Tu attendras en vain
    d’être intégré à une rédaction

    Parce que les rédacs te font miroiter que si tu fais bien ton boulot, tu seras, un jour, intégré. Mais malgré les stratégies d’intégration que tu développes, ce jour n’arrive jamais et tu vivras dans une situation transitoire toute ta carrière.

    9. Tu vivras dans la solitude, la peur et la précarité

    Parce que les candidats aux portes des rédacs se pressent tellement que la concurrence est violente. Tu vis dans l’isolement parce tu ne connais pas les autres pigistes ni les journalistes intégrés. Ton statut juridique est si flou que toi et les milliers de pigistes en France êtes indénombrables et indéfinissables.

    Tu vis dans la peur d’être jeté du jour au lendemain parce que tu ne fais plus l’affaire ; tu vis dans la peur de ne pas trouver une nouvelle pige après celles que tu termines ; tu vis dans la peur de tomber malade et de ne plus pouvoir faire de pige.

    Tu vis dans la précarité parce que tu ne sais pas de quoi demain sera fait, que tu n’es solvable aux yeux d’aucun banquier ni d’aucun propriétaire. Tu ne peux pas avoir de projet d’avenir ni même de vacances. Tu es prolétarisé à l’ancienne : appauvrissement, subordination, aliénation et angoisse définissent ta vie.

    10. Tu aimeras toujours ton métier
    même si tu continueras à le dénoncer

    Parce que, même moralement et physiquement épuisé, tu continueras à faire ce métier. Parce que tu ne sais rien faire d’autre, que tu ne te vois pas faire autre chose. Parce qu’il faut mettre du beurre dans les épinards, tu renonceras simplement à la vision idéaliste de ton métier et tu accepteras n’importe quel poste en CDD ou (inespéré !) en CDI, même si c’est pour rédiger l’horoscope dans un magazine « popu ras le trottoir ».

     

    Pour finir

    Journalistes précaires, journalistes au quotidien est un document d’une grande richesse qui regroupe des témoignages de journalistes et des analyses sociologiques sur la précarité des journalistes. L’enjeu est de taille puisque la liberté d’expression des journalistes dépend des conditions dans lesquelles l’information journalistique a été rédigée ou montée (reportage écrit ou vidéo). Cet ouvrage colossal permet justement de comprendre les mécanismes de l’immense machine de l’information et de faire état du journalisme en France.

    La liberté des journalistes,
    c’est notre liberté d’information

    Et justement, laisser mourir la liberté des journalistes, c’est accepter, nous, lecteurs, d’être manipulés par la classe dominante qui sont actionnaires des “empires de presse”. Les conséquences d’une telle marchandisation de l’information et de la prolétarisation des journalistes sont extrêmement pernicieuses. Il est dangereux que ceux qui produisent les contenus, les journalistes, ne soient plus qu’une variable d’ajustement (une vulgaire masse salariale) de tout un processus (mais c’est aussi le cas dans d’autres secteurs de l’information, comme l’édition).

    Mais il existe des médias alternatifs qui ne recourent pas à la tyrannie de la publicité pour se financer et dont la ligne éditoriale ne dépend pas d’un groupe aux intérêts capitalistes rampants, tout comme il existe des journalistes consciencieux dans leur périmètre d’action.

    Et vous, est-ce que vous acceptez de faire certaines choses qui ne sont pas déontologiques, qui sont à l’encontre de vos convictions politiques ou morales ? Jusqu’où êtes-vous prêts à aller dans votre travail, quel qu’il soit, pour gagner de l’argent ? Il appartient à chaque individu de s’interroger sur les directives qu’il reçoit, sur leur impact, de mesurer sa propre participation au système, de juger comment une petite tâche quotidienne alimente un processus global.

     

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    1. Par exemple, TF1, appartenant à Lagardère, est détenu par Martin Bouygues — celui-là même qui détient Bouygues, l’empire du bâtiment et de la communication —, lequel est un ami proche de Nicolas Sarkozy. Comment ne pas croire que le premier a tout avantage à aller dans le sens du second ? Comment ne pas croire que le second n’a pas un droit de regard sur ce qui se fait sur TF1 ?

    2. Page 141.

    3. Page 123.

    4. « Radio France a été condamnée par le conseil des Prud’hommes de Paris, le 30 juin 2006, pour avoir “licencié sans cause réelle et sérieuse” une journaliste qui avait déjà effectué, à la satisfaction générale, plus de 50 CDD dans l’entreprise…», page 257.

      

    Journalistes précaires, journalistes au quotidien
    Nouvelle édition revue et actualisée
    Alain Accardo, Georges Abou, Gilles Balbastre, Christophe Dabitch, Annick Puerto
    Éditions Agone
    Collection Eléments
    2007
    896 pages
    18 euros 

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