• Les Chiens de garde ≡ Paul Nizan

     les-chiens-garde-paul-nizan-copie-1.jpeg

    Les Chiens de garde

    Paul Nizan

    Éditions Rieder

    1932

     

     

     

     

     « La philosophie sans rime ni raison»

    Pour Paul Nizan, les chiens de garde sont les philosophes. Soi-disant intemporels, Kant, Spinoza et Aristote planent bien au-dessus des hommes en tergiversant sur les Idées de la vérité, de la vie, de la vertu et de l’homme. Soi-disant objectifs et désintéressés, ils évoluent loin des réalités matérielles des hommes.

    Les philosophes, comme tous les hommes, ne peuvent échapper à leur subjectivité. Leurs pensées, inapplicables et inutilisables par les hommes en proie aux difficultés terrestres, sont stériles, décalées par rapport à la réalité et dangereuses.

    « Il est grandement temps de les mettre au pied du mur. De leur demander leur pensée sur la guerre, sur le colonialisme, sur la rationalisation des usines, sur l’amour, sur les différentes sortes de mort, sur le chômage, sur la politique, sur le suicide, les polices, les avortements, sur tous les éléments qui occupent vraiment la terre. Il est grandement temps de leur demander leur parti2. »

     « Qui sert la bourgeoisie ne sert pas les hommes3 »

    Pour Paul Nizan, les philosophes sont des chiens de garde parce qu’ils se sont rangés du côté des bourgeois. Eux-mêmes bourgeois de naissance, ils répandent une philosophie conformiste, simplifiée, arrangée qui laisse croire aux hommes qu’elle leur apporte les solutions à leurs problèmes.

    La bourgeoisie possède les moyens de propagande suffisants pour imposer sa morale aux opprimés : les institutions, et surtout l’université, cette « machine à former les pensées, [cet] instrument de persuasion entretenu par un budget d’État4 », enseignent une morale conforme aux intérêts bourgeois. Il est certainement plus facile de s’allier aux oppresseurs qu’aux opprimés.

    « [La philosophie] a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie les victimes du régime bourgeois, tous les hommes qui pourraient s’élever contre lui. Elle les dirige sur des voies de garage où la révolte s’éteindra. Elle sert la classe sociale qui est la cause de toutes les dégradations présentes, la classe même dont les philosophes font parties. Elle a enfin pour fonction de rendre claires, d’affermir et de propager les vérités partielles engendrées par la bourgeois et utiles à son pouvoir5. »

    De fait, les discours des « caissiers soigneux de la pensée bourgeoise6 » dissimulent la domination bourgeoise en dressant un voile de fumée. Ils invoquent les notions abstraites et les érigent en philosophie. Pour Paul Nizan, c’est une démission du rôle véritable du philosophe, lequel doit défendre les intérêts de tous les hommes, et surtout des opprimés.

    « Qui donc combattra la domination des bourgeois si tout le monde est d’abord persuadé que leur pensée saura résoudre à son heure et en son lieu l’un de ces inquiétants problèmes, toujours possibles, toujours pendants ? Mais les clercs ne feront pas éternellement illusion : dans la lumière sans pitié de la terre, tous les hommes sauront que leur pensée est une pensée pauvre et une pensée vaine, qui ne peut pas produire de fruits, parce qu’elle est nécessairement une pensée lâche7. »

    Pour finir

    Malgré ses soixante-dix ans d’âge, l’essai de Paul Nizan, communiste et révolutionnaire, trouve une résonnance aujourd’hui : la révolution du « prolétariat » se fait attendre. Si les chiens de garde ne sont plus seulement les philosophes, ils sont toujours là pour revendiquer les bienfaits de l’argent, du libéralisme et du capitalisme.

    Le texte est longuement développé par moments quand ce n’est pas nécessaire, mais la rhétorique est bien travaillée : la pensée de l’auteur prend forme pas à pas. Cependant, il demande à être nuancé : derrière un profil général, tous les philosophes sont-ils rangés derrière la pensée dominante par confort ? Ont-ils conscience de leur parti pris, tout en prônant leur indépendance ?

    Dans tous les cas, il est à l’image des éditions Agone , intransigeant et engagé, qui l’ont ressuscité parmi les auteurs oubliés car trop dérangeants.

    Lisez aussi

    Sociologie-bourgeoisie

    Sociologie de la bourgeoisie
    Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
    dans Essais

    les-nouveaux-chiens-garde-Halimi-copie-2

    Les Nouveaux Chiens de garde
    Serge Halimi
    dans Essais

    sur-la-television-bourdieu.jpg

    Sur la télévision
    Pierre Bourdieu
    dans Essais

    Divertir pour dominer collectif Divertir pour dominer
    Collectif
    dans Essais

     Du même éditeur

    la-trahison-des-éditeurs-discepoloLa Trahison des éditeurs
    Thierry Discepolo
    dans Essais

     

    Regardez aussi

    Les-nouveaux_chiens_de_garde-Gilles-Balbastre.jpg

     

    Les Nouveaux Chiens de garde
    Réalisé par Gilles Balbastre

     

    1. Page 43. -2. Page 53. -3. Page 108. -4. Page 121. -5. Page 107. -6. Page 120. -7. Page 83. 

     Les Chiens de garde
    Paul Nizan
    Préface de Serge Halimi
    Éditions Agone
    Collection Contre-feux
    1998
    192 pages
    11,20 €

    Bibliolingus

    « La Trahison des éditeurs ≡ Thierry DiscepoloSur la télévision ≡ Pierre Bourdieu »
    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    Tags Tags : , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :