• L'Édition indépendante critique ≡ Sophie Noël

    edition-critique_couv.jpg

     

    L’Édition

    indépendante critique

    Engagements

    politiques et intellectuels

    Sophie Noël

    Presses de l’Enssib

    2012

     

     

     


       
     

    « Une structure éditoriale indépendante des groupes monopolistes qui phagocytent et tuent à petit feu l’édition en transformant connaissances et œuvres en produits. Des phrases qui donnent à penser dans cette civilisation du loisir et du divertissement permanent. Des livres qui vivent, durent, s’installent et poursuivent une histoire, à l’époque du culte de l’instant présent qui ordonne le passé en un vaste réservoir à musées et commémorations. Des écrits pour abolir l’objet éphémère de la pure consommation et retrouver l’objet singulier, relié et porteur de sens qui permet à la vie de dépasser le stade de la survie1. »

    « Faire de la politique en faisant de l’édition2 »

    Parmi la multitude de petites maisons indépendantes, quelques unes ont choisi l’engagement politique et social comme matériau éditorial. Après l’apogée des sciences humaines et du livre politique dans les années 1970, le genre s’était assoupi. Les maisons que Sophie Noël a étudiées sont issues de la dynamique de politisation des années 1990 et qui a été à l’origine des mouvements sociaux de 1995. Pour une majorité, elles sont les héritières plus ou moins directes de François Maspéro, Champ libre ou Minuit, avec la figure emblématique de Jérôme Lindon.

     

    Depuis les années 1990, ces maisons occupent la place laissée libre depuis plusieurs décennies par les grandes maisons : les sciences humaines, surtout les versions traduites, sont un secteur jugé peu rentable, d’autant que la figure des « grands intellectuels », comme Sartre, tels que Michel Foucault les définissait, tend à disparaître.

     

    Parmi les maisons au coeur de l’analyse sociologique, on compte bien sûr Raisons d’agir, Agone, La Fabrique, Lignes, mais d’autres moins connues qui méritent le détour, comme L’Échappée, Le Temps des cerises, Syllepse et Amsterdam. La quasi totalité sont des microstructures, sans salarié, avec moins de 100000 euros de chiffre d’affaires annuel et moins de dix livres par an. Leur position éditoriale se définit par la négative : publier des textes contre la pensée de droite dominante. En fait, il n’existe aucune maison dont la critique prendrait racine dans la politique dite de “droite”, laquelle est par définition conservatrice.

     

    Mais au-delà d’un positionnement idéologique fort, ces maisons se définissent également par le refus de l’édition intégrée, uniformisée et marchandisée. Cet engagement se manifeste dans la manière de faire les livres, mais également dans le fonctionnement de la structure : en choisissant l’association à but non lucratif plutôt que la forme juridique comptabilisant le profit, elles maintiennent la pureté de la production éditoriale sans considération économique.

     

    En vivre ou pas ?

    Même si ces maisons ont un poids économique infinitésimal dans l’édition française, elles sont essentielles au renouvellement du paysage : la preuve est que de nombreuses collections pseudo contestataires ont été mises en place dans des maisons appartenant à des groupes. Chacun y va de son texte au degré révolutionnaire variable, dans le but de surfer sur la vague idéologique tout en captant le succès commercial.

     

    On peut se demander par exemple pourquoi Anne et Marine Rambach, si elles contestent la précarité dans l’édition, n’ont pas fait le choix idéologique, et non pas financier, de publier dans une petite structure.

     

    Face à la concurrence, les maisons critiques indépendantes ont mis en place plusieurs stratégies pour construire leur catalogue, comme la publication d’auteurs français inconnus pour constituer une politique d’auteurs, la réédition d’anciens textes de référence, ou l’innovation éditoriale par le format ou la structure comme Raisons d’agir. La traduction reste un territoire à conquérir puisque les grandes maisons sont frileuses ; Pierre Nora chez Gallimard avait par exemple refusé de publier L’Âge des extrêmes d’Eric Hobsbawm, considérant que la pensée communiste ne trouverait pas écho en 1997, lors de la soumission du manuscrit. Dans tous les cas, il est difficile d’élaborer une politique d’auteurs car les grandes maisons proposent de leur côté des à-valoir que les petites maisons ne peuvent se permettre. Dans ce sens, Noam Chomsky avait été récupéré par Fayard3 avant d’être publié par une dizaine d’éditeurs indépendants. En fait, le prestige du professeur jaillit sur chacune d’entre elles mais contribue aussi à disperser ses travaux en France.

     

    La difficulté majeure, pour les éditeurs de sciences humaines comme pour les autres, n’est pas d’éditer des livres mais de confier la diffusion à une structure professionnelle. La professionnalisation est source de reconnaissance et de stabilité, mais c’est aussi le début du développement économique. Or, celui-ci est-il compatible avec l’activité éditoriale, sans qu’il n’interfère dans le choix des livres publiés ? La réponse des éditeurs est souvent non : le compromis est rarement possible.

     

    Pour finir

    De nombreuses maisons d’édition indépendantes naissent et meurent chaque année, mais parmi celles-ci quelques unes sont parvenues à pérenniser leur structure. Toutefois, si le danger réside dans la précarité, il réside aussi dans le développement : l’augmentation de la production de livres entraîne un accroissement des frais, comme l’embauche de salariés. Si les livres ne se vendent pas suffisamment, la structure entre alors dans un système néfaste qui fait du profit la nouvelle priorité. Par ailleurs, les maisons de taille moyenne sont les premières cibles de rachat des groupes. Il reste à savoir si ces maisons seraient prêtes à passer le cap.


    Un autre écueil est le risque d’épuisement de la position idéologique : ces maisons se sont construites en opposition aux maisons installées sur la place des éditeurs : dès lors qu’elles cèdent sur le plan intellectuel, elles perdent leur identité. Au résultat, plus une maison est professionnalisée, plus elle augmente la quantité de livres publiés en les destinant au grand public. Sophie Noël cite par exemple Les Arènes, dont la production se rapproche de celles de grandes structures, même si les discours des fondateurs tendent à mettre en évidence une démarcation qui est de plus en plus ténue.


    L’ouvrage passionnant de Sophie Noël, documenté et riche d’informations, repose sur une analyse sociologique rigoureusement menée, avec pour objet d’étude une trentaine de maisons d’édition. Elle définit chaque terme, contextualise et délimite son champ d’action, s’attachant tant à décrire les trajectoires des maisons d’édition que celles des éditeurs qui les incarnent – chaque jour, à travers chaque livre.


    Lisez aussi

    L'édition sans éditeur Schiffrin

    L’Édition sans éditeurs

    André Schiffrin

    dans Essais

    édition-lenvers-du-décor

    Édition. L’envers du décor

    Martine Prosper

    dans Essais

    Le livre que faire  

    Le livre : que faire ?

    Collectif

    dans Essais

    la-trahison-des-éditeurs-discepolo  

    La Trahison des éditeurs

    Thierry Discepolo

    dans Essais

     

    1. Page 265. Source : site de L’Échappée. -2. Page 83. -3. Page 134.

     

    L’Édition indépendante critique

    Engagements politiques et intellectuels

    Sophie Noël

    Presses de l’Enssib

    Collection Papiers

    2012

    444 pages

    42 € 

    Bibliolingus

    « Propaganda ≡ Edward BernaysOn s'habitue aux fins du monde ≡ Martin Page »
    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :