• Les Coups Jean Meckert Bibliolingus

     

    Les Coups
    Jean Meckert
    Gallimard
    1942

     

     

     

    En un mot

    Dans le Paris des années 1940 1930, Félix, un jeune ouvrier, rencontre Paulette issue d’une famille de la classe moyenne.

     

    « Je sentais tout l’ennui de nos pauvres vies à nous autres, des vies à compter, à faire nombre seulement1. »

    Dans le Paris des années 1930, Félix, un jeune homme de 26 ans, allonge les petits boulots d’ouvrier et de manutentionnaire. Les boulots ne manquent pas, mais il déborde d’ennui douceâtre, de honte et de dépit.

    Il a conscience du temps et de sa jeunesse qui filent, mais aussi de sa classe qui le maintient au bas de l’échelle, sans espoir d’enrichissement ni d’ascension sociale. Sa conscience de classe l’étouffe. Il se sent écrasé par ses semaines de dur labeur payées trois francs six sous, entrecoupées de quelques heures de “liberté” le dimanche.

    Un jour, il rencontre Paulette, la charmante dactylo issue d’une famille petite embourgeoisée. Au contact de cette famille, sa condition d’ouvrier le frappe en pleine gueule avec les conversations convenues, conformistes, où chacun fait montre de culture et de mots joliment tournés. C’est bien connu, la culture, moins on en a, plus on l’étale… « Une véritable diarrhée de mots2 ! »

     

    « À la fin, il accaparait tout, Henri, un bavard fini. Seulement il en avait vite fait le tour de ce qu’il connaissait. Il reprenait toujours d’autres mots et d’autres variantes, comme s’il était absolument indispensable de ne pas laisser une seconde sans paroles. Moi je m’emmerdais. Je lui faisais des signes discrets, à Paulette, elle ne voyait rien, elle était dans son élément. Elle faisait du charme, assise sur le bord d’un fauteuil, elle parlait aussi sans bafouillis, les phrases lui venaient, coulantes et faciles… Ça m’impressionnait3. »

     

    Pour finir

    Les Coups est un texte discret, mystérieux et plein de charme, qui parle un langage ancien, qui évoque une population aujourd’hui muselée. On retrouve des thèmes chers à Jean Meckert : la condition sociale et la relation conflictuelle au travail, l’ambition écrasée par l’absence d’ascension sociale, les bonheurs au rabais.

    Mais étrangement, l’auteur introduit la relation amoureuse assez tardivement, alors que c’est le pilier de l’histoire. (Ne lisez pas la quatrième de couverture si vous ne voulez pas être spoilé.) La fin du roman, à la fois puissante et bizarre, sonne comme un rappel brutal de ses thèmes de prédilection, car finalement même les relations amoureuses pâtissent de la condition sociale, de l’absence de perspectives et du travail opprimant. Grosse baffe pour le lecteur !

    Il est difficile d’en dire plus sans gâcher la découverte de ce texte. Mais sans trop en dire, dans le thème de l’incommunication, les conversations entre bourgeois et ouvrier sont un vrai régal, un condensé de sottise, de vantardise et de suffisance. On a tous des réminiscences de discussions vides et ennuyeuses, bouffies d’orgueil, qu’on est obligé de se farcir pour rester poli (dans votre propre belle-famille ?).

    En ouvrant ce roman, on plonge dans la langue argotique des ouvriers parisiens des années 1930, travaillée avec amour par Jean Meckert. Les mots sont certes difficiles à déchiffrer, mais le plaisir de lecture est immense, car c’est comme ouvrir un pan d’histoire de la langue française ; chaque page apporte son lot de mots et d’expressions étranges, à l’usage détourné et retourné, et forment un morceau de poésie et d’authenticité brut.

    Du même auteur

    L-Homme-au-marteau.jpg

    L'Homme au marteau

    Jean Meckert

    dans Postérités
    Nous sommes tous des assassins Jean Meckert Nous sommes tous des assassins
    Jean Meckert
    dans Postérités

    Lisez aussi

    la-proie-nemirovsky-couv La Proie
    Irène Némirovsky
    dans Postérités
    Un bourgeois tout petit petit Vincenzo Ceramo Un bourgeois tout petit petit
    Vincenzo Cerami
    dans Éphémères

    1. Page 117. -2. Page 216. -3. Page 60.

     

    Les Coups
    Jean Meckert
    Éditions Gallimard
    Collection Folio
    n° 3668
    2012
    288 pages
    7 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    2 commentaires
  • Bandini John Fante

     

    Bandini
    John Fante
    Christian Bourgois éditeur
    1985




    En un mot

    Dans les années 1930 aux États-Unis, à l’approche de Noël, le père d’une famille italienne pauvre se demande comment il va offrir des cadeaux à ses enfants.



    « Il était pauvre, il avait trois enfants, les macaroni restaient impayés, comme la maison qui abritait
    les trois enfants et les macaroni. Dieu est un chien1. »

    Avec l’hiver et la neige, Svevo Bandini ne trouve plus de travail de maçonnerie. Noël approche, et il lui faut bien nourrir sa famille, alimenter le poêle et offrir des cadeaux à ses trois fils Arturo, August et Federico.

    En mère et épouse incarnant à la perfection son rôle social, Maria se prive pour ses enfants et observe son mari avec une bienveillance infinie. Dans le dénuement le plus total, c’est la foi en Dieu qui lui permet de tenir et de continuer à affronter le regard des commerçants dont l’ardoise ne fait que s’allonger.

    Opressé par ses dettes et le regard de sa femme dégoulinant d’une douceur passive, Bandini dilapide son argent au casino, car ses soirées avec son copain Rocco sont les seuls moments de répit d’une vie de misère. Mais la chance lui sourit, quand son ami lui parle d’une dame riche qui a besoin de travaux de rénovation.

     

    “Demande à Dieu de nous accorder
    un joyeux Noël2.”

    Dans la misère et l’immigration, chacun des membres de la famille réagit différemment. Arturo Bandini, le personnage récurrent de John Fante, est l’aîné des trois fils. Impertinent, arrogant, impulsif, Arturo est le petit caïd de son quartier.

    D’un autre côté, Arturo souffre terriblement de la misère, de l’humiliation des siens et du racisme ; il souffre de la bigoterie de sa mère qui le fait vivre dans la culpabilité constante. Porté par ses rêves de gloire sur les terrains de baseball, il est autant capable des pires vilenies que d’une générosité toute enfantine.

     

    Pour finir

    Comment dire ? Chez John Fante, tout est excellent.

    À commencer par les personnages comme Svevo et Arturo Bandini, attachants et néanmoins méchants et violents. C’est la société et les conditions de vie qui les empêchent de donner le meilleur d’eux-mêmes. S’il avait du travail, Svevo construirait tout un tas de maisons, car il porte en lui l’amour de la pierre et du travail bien fait. S’il le pouvait, Arturo serait généreux et moins violent. Mais la société ne leur a pas donné des conditions de vie décentes, ni même le droit de gagner leur vie honorablement. Comment conserver sa dignité et son amour-propre dans la misère ?

    John Fante met en scène ses thèmes de prédilection : la pauvreté et le statut social, l’immigration et le racisme, le fanatisme et la résignation. Rien n’est superflu : ni dans le style direct et qui a l’air naturellement jailli du cerveau génial de John Fante ; ni dans l’histoire bien rythmée, car les scènes captent les traits de caractère des personnages et frappent par leur écriture cinématographique.

    John Fante, c’est du brut, c’est du violent, c’est excellent.

    Du même auteur

    la route de los angeles john fante bibliolingus livre blog La Route de Los Angeles    
           

    Lisez aussi

    la tete hors de l'eau dan fante bibliolingus blog livre

    La Tête hors de l'eau

    Dan Fante

    en crachant du haut des buildings dan fante bibliolingus livre blog

    En crachant du haut des buildings

    Dan Fante

    L'histoire de Bone Dorothy Allison Bibliolingus

    L'Histoire de Bone

    Dorothy Allison

       


    1. Page 13. -2. Page 21.

     

    Bandini
    (Wait Until Spring, Bandini, titre original)
    Traduit de l’anglais (américain) par Brice Matthieussent
    John Fante
    Éditions 10/18
    1988
    272 pages
    disponible d’occasion 

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    4 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique