• Rentree litteraire 2015 BibliolingusLes Echoués Pascal Manoukian Bibliolingus

     

     

     

    Les Échoués
    Pascal Manoukian
    Éditions Don Quichotte
    2015

    Matches de la rentrée littéraire de Price Minister

     

    En un mot

    Un roman très beau et nécessaire sur les espoirs et les désillusions de trois clandestins en région parisienne.

     

    Virgil, Assan, Chanchal et tant d'autres

    1992, traité de Maastricht. Alors que l’Union européenne se targue d’avoir aboli les frontières entre ses pays, les clandestins, non-êtres rampants et invisibles, sillonnent le continent à la recherche d’une vie meilleure, ou au moins digne d’un être humain.

    Les Échoués raconte l’histoire à peine romancée de trois clandestins qui se rencontrent à Villeneuve-le-Roi en région parisienne. Il y a Virgil le moldave qui a laissé sa femme et ses trois fils au pays ruiné par le soviétisme ; Assan et sa fille Iman qui ont connu la mort de leurs proches, la guerre et le fanatisme religieux en Éthiopie ; le jeune Chanchal, originaire du Bangladesh, qui aspire à rencontrer l’amour, pas à vendre des fleurs aux amoureux.

    Chacun d’entre eux a vécu les pires traitements et humiliations pour arriver jusqu’en France, jusqu’à renier toute humanité pour voyager à prix d’or sous un camion ou sur une frêle barque. Vivre dans la hantise de mourir dans ces conditions terrifiantes, d’être découvert, d’être renvoyé de force au pays et de recommencer encore plus démuni.

    Mais à l’arrivée, la vie à Villeneuve-le-Roi est cantonnée au travail au noir, sous-payé, ni déclaré ni syndicalisé. Sur les chantiers de construction, ils sont précarisés et vulnérables, traités comme de la merde. Durant des années, ils économisent sou à sou pour envoyer une pension à celles et ceux qui sont trop fragiles pour faire ce voyage épouvantable : les femmes et les enfants.

    « Trois choses importent quand on est clandestin. Conserver de bonnes dents pour se nourrir de tout, avoir des pieds en bon état pour être toujours en mouvement, se protéger du froid et de la pluie pour rester vivant. Le reste est superflu. La propreté, l’estime de soi, l’apparence, le confort, il faut savoir renoncer à tout1. »

     

    Pour finir

    On me demande souvent ce que représente la lecture engagée pour moi : Les Échoués, publié chez les éditions indé Don Quichotte, est assurément un texte engagé, nécessaire et inoubliable, que je recommanderai et offrirai.

    À travers la situation insoutenable de ces clandestins échoués en région parisienne, quasiment pas romancée, l’auteur montre les tenants et les aboutissants d’un problème sur lequel la France détourne le regard depuis des décennies. La transposition du récit en 1992 permet d’habiles dénonciations du présent et des explications géopolitiques.

    Les migrations clandestines (en vérité, tous ces hommes et femmes qui sont tués dans leurs pays ou qui n’ont pas de perspective d’évolution) font les choux gras du FN : comme si nous allions avoir un raz-de-marée de personnes désirant vivre en France ! Cette idée reçue attise la haine et la peur des personnes les plus précaires en France. Mais ce roman documenté vise à tordre le cou à quelques clichés nationalistes : qui quitterait définitivement et contre son gré son pays, sa famille, sa culture, sa langue ? Cet exil n’est pas un choix, c’est l’espoir d’une vie plus digne pour soi et pour ses enfants.

    Comment ne pas se reconnaître dans ces hommes et ces femmes, comme toi, comme moi, et qui n’ont pas le droit à une vie décente ? Comment ne pas se sentir impuissant, coupable, mal à l’aise, en colère dans cette indifférence criminelle ?

    Un roman exceptionnel, tragique et bouleversant certes, mais drôle et profondément humain. On ne peut en ressortir que différent : une observation accrue de l’autre et de ses sentiments, une volonté d’agir concrètement auprès de son prochain, une tolérance et un amour toujours renouvelés.

    Le tout est porté par un style superbe tout comme j’aime, fait de fureur et de poésie, de phrases coupantes et mélodieuses ; un texte qui se lit à haute voix. Un des plus beaux romans que j’ai lus.

    « Des bouts de paradis à l’eau turquoise et au sable fin, où chaque été des Blancs venaient s’allonger sur des serviettes de vain en rêvant de devenir un peu plus noirs. Et où des milliers d’Africains allaient bientôt s’échouer, le ventre gonflé d’eau en rêvant, eux, de devenir un peu plus blancs2. »

    Comment aider ?

    CALM, un projet de l'association Singa France, vous aide à accueillir un réfugié chez vous. Si vous connaissez d'autres associations sur ce sujet, n’hésitez pas à m’en faire part, je les ajouterai.

     

    Du même auteur

    ce que tient ta main droite manoukian bibliolingus blog livre

    Ce que tient ta main droite t'appartient

    Pascal Manoukian

       

    Lisez aussi

    En finir avec les idées fausses sur les pauvres collectif Bibliolingus

    En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté

    Association ATD Quart Monde 

    Un job pour tous Christophe Deltombe Bibliolingus

    Un job pour tous

    Christophe Deltombe 

    http://ekladata.com/6OSEGB3CsOSvhVemqTxxhoHV2b0/etour-aux-mots-sauvages-einstingel-ibliolin.jpg

    Retour aux mots sauvages

    Thierry Beinstingel

     

    Entretien sur le blog Manou se livre

    1. Page 47. -2. Page 89.

    Les Échoués
    Pascal Manoukian
    Éditions Don Quichotte
    2015
    304 pages
    18,90 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    10 commentaires
  • Les Coups Jean Meckert Bibliolingus

     

    Les Coups
    Jean Meckert
    Gallimard
    1942

     

     

     

    En un mot

    Dans le Paris des années 1940 1930, Félix, un jeune ouvrier, rencontre Paulette issue d’une famille de la classe moyenne.

     

    « Je sentais tout l’ennui de nos pauvres vies à nous autres, des vies à compter, à faire nombre seulement1. »

    Dans le Paris des années 1930, Félix, un jeune homme de 26 ans, allonge les petits boulots d’ouvrier et de manutentionnaire. Les boulots ne manquent pas, mais il déborde d’ennui douceâtre, de honte et de dépit.

    Il a conscience du temps et de sa jeunesse qui filent, mais aussi de sa classe qui le maintient au bas de l’échelle, sans espoir d’enrichissement ni d’ascension sociale. Sa conscience de classe l’étouffe. Il se sent écrasé par ses semaines de dur labeur payées trois francs six sous, entrecoupées de quelques heures de “liberté” le dimanche.

    Un jour, il rencontre Paulette, la charmante dactylo issue d’une famille petite embourgeoisée. Au contact de cette famille, sa condition d’ouvrier le frappe en pleine gueule avec les conversations convenues, conformistes, où chacun fait montre de culture et de mots joliment tournés. C’est bien connu, la culture, moins on en a, plus on l’étale… « Une véritable diarrhée de mots2 ! »

     

    « À la fin, il accaparait tout, Henri, un bavard fini. Seulement il en avait vite fait le tour de ce qu’il connaissait. Il reprenait toujours d’autres mots et d’autres variantes, comme s’il était absolument indispensable de ne pas laisser une seconde sans paroles. Moi je m’emmerdais. Je lui faisais des signes discrets, à Paulette, elle ne voyait rien, elle était dans son élément. Elle faisait du charme, assise sur le bord d’un fauteuil, elle parlait aussi sans bafouillis, les phrases lui venaient, coulantes et faciles… Ça m’impressionnait3. »

     

    Pour finir

    Les Coups est un texte discret, mystérieux et plein de charme, qui parle un langage ancien, qui évoque une population aujourd’hui muselée. On retrouve des thèmes chers à Jean Meckert : la condition sociale et la relation conflictuelle au travail, l’ambition écrasée par l’absence d’ascension sociale, les bonheurs au rabais.

    Mais étrangement, l’auteur introduit la relation amoureuse assez tardivement, alors que c’est le pilier de l’histoire. (Ne lisez pas la quatrième de couverture si vous ne voulez pas être spoilé.) La fin du roman, à la fois puissante et bizarre, sonne comme un rappel brutal de ses thèmes de prédilection, car finalement même les relations amoureuses pâtissent de la condition sociale, de l’absence de perspectives et du travail opprimant. Grosse baffe pour le lecteur !

    Il est difficile d’en dire plus sans gâcher la découverte de ce texte. Mais sans trop en dire, dans le thème de l’incommunication, les conversations entre bourgeois et ouvrier sont un vrai régal, un condensé de sottise, de vantardise et de suffisance. On a tous des réminiscences de discussions vides et ennuyeuses, bouffies d’orgueil, qu’on est obligé de se farcir pour rester poli (dans votre propre belle-famille ?).

    En ouvrant ce roman, on plonge dans la langue argotique des ouvriers parisiens des années 1930, travaillée avec amour par Jean Meckert. Les mots sont certes difficiles à déchiffrer, mais le plaisir de lecture est immense, car c’est comme ouvrir un pan d’histoire de la langue française ; chaque page apporte son lot de mots et d’expressions étranges, à l’usage détourné et retourné, et forment un morceau de poésie et d’authenticité brut.

    Du même auteur

    L-Homme-au-marteau.jpg

    L'Homme au marteau

    Jean Meckert

    dans Postérités
    Nous sommes tous des assassins Jean Meckert Nous sommes tous des assassins
    Jean Meckert
    dans Postérités

    Lisez aussi

    la-proie-nemirovsky-couv La Proie
    Irène Némirovsky
    dans Postérités
    Un bourgeois tout petit petit Vincenzo Ceramo Un bourgeois tout petit petit
    Vincenzo Cerami
    dans Éphémères

    1. Page 117. -2. Page 216. -3. Page 60.

     

    Les Coups
    Jean Meckert
    Éditions Gallimard
    Collection Folio
    n° 3668
    2012
    288 pages
    7 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique