• Prix Goncourt 2013

    Au-revoir là-haut

    Pierre Lemaitre
    Albin Michel
    2013


     
     

    Les gueules cassées, des laissés-pour-compte

    Albert et Édouard ont survécu à la grande guerre. Enfin, survivre, c’est un bien grand mot. Le premier est devenu paranoïaque, le second est une gueule cassée.

    Après quatre ans de solitude, de terreur, de douleur, loin de ceux qu’on aime, Albert est sorti des tranchées, mais la vie au-dehors semble pire. Albert, un jeune homme émotif, naïf, impressionnable, souvent indécis et lent à réagir, toujours angoissé, mais foncièrement gentil et touchant, a pris sous son aile Édouard dont il prend soin comme son fils. L’un et l’autre se sont sauvés la vie ; quel mal leur a pris ? Car maintenant, leur destin est scellé.

    « ... c’est une très mauvaise idée qu’il a là, Édouard, de s’imaginer que le soldat n’est peut-être pas tout à fait mort, une idée qui va lui faire plus de mal encore, mais voilà, c’est ainsi, maintenant qu’il y a ce doute, cette question, il faut absolument qu’il vérifie et c’est terrible pour nous, de voir ça. On a envie de lui crier, laisse, tu as fait de ton mieux, on a envie de lui prendre les mains, tout doucement, de les serrer dans les nôtres pour qu’il cesse de bouger comme ça, de s’énerver, on a envie de lui dire ces choses qu’on dit aux enfants qui ont des crises de nerfs, de l’étreindre jusqu’à ce que ses larmes se tarissent. De le bercer, en somme. Seulement, il n’y a personne autour d’Édouard, ni vous ni moi, pour lui montrer le bon chemin et, dans son esprit, est remontée de loin cette idée que Maillard n’est peut-être pas vraiment mort. Édouard a vu ça une fois, ou on le lui a raconté, une légende du front, une de ces histoires dont personne n’a été le témoin, un soldat qu’on croyait mort et qu’on a ranimé, c’était le cœur, il a redémarré. » 

    Albert, il aurait bien voulu retrouver son emploi de comptable comme avant la guerre, avoir une femme et, pourquoi pas, des enfants. Mais sa condition de démobilisé, ses traumatismes qui le font sursauter à chaque instant, et sa responsabilité envers Édouard lui font découvrir ce qu’est la vie des démobilisés.

    Eh bien, les survivants de la grande guerre, la société ne les assume pas, elle veut même les oublier et passer à autre chose, construire l’avenir. Par contre, les vrais héros, ceux qui sont morts au front, le gouvernement et les Français tiennent à ériger des monuments commémoratifs à leur intention.

    Ces deux hommes, bousculés dans la misère, traités comme de la merde, mettront le doigt dans l’engrenage. Un premier mensonge, puis un deuxième. Impossible de faire machine arrière, mais comment s’en sortir décemment, juste vivre, avec trois sous ? Poussés à bout par une société qui tarde à leur donner une place, les voilà embarqués dans de sales affaires. 
     

    Le commerce de la guerre

     D’autres s’en sortent beaucoup mieux, après la grande guerre. En faisant de l’érection des monuments aux morts et des nécropoles un vrai business. Dans Au-revoir là-haut, on en croise pas mal des pourris, mais celui qui tient le haut du pavé, c’est bien Henri d’Aulnay-Pradelle, un aristocrate déchu qui a approché le sommet de la hiérarchie militaire et qui, après l’armistice, a flairé le filon : revendre les stocks militaires par exemple. Mais quand il signe un contrat avec l’État pour déterrer tous les corps des soldats enterrés à la va-vite pendant la guerre et construire des cimetières militaires, c’est la poule aux œufs d’or. Avec plus d’un million de morts, c’est une aubaine ! Parce que Pradelle, c’est le plus calculateur, le plus cupide (et le moins étouffé par la morale), quitte à laisser des cadavres derrière lui autres que ceux des Allemands. Obsédé par la fureur de retrouver sa place dans la société, de retrouver son rang, lui, le dernier des Aulnay-Pradelle, il est prêt à tout.

    Mais, même avec un gouvernement aussi corrompu, il sera difficile pour lui de mener des arnaques aussi colossales quand toute la France a les yeux rivés sur ses morts, davantage que sur ses survivants.

    « Médiocre en tout, presque toujours ridicule, Labourdin était le genre d’homme qu’on pouvait placer n’importe où, qui se montrait dévoué, une bête de somme, on pouvait tout lui demander. Sauf d’être intelligent, immense bénéfice. Il portait tout sur son visage, sa bonhomie, son goût pour la nourriture, sa lâcheté, son insignifiance et surtout, surtout sa concupiscence. Incapable de céder à l’envie de dire une cochonnerie, il braquait sur toutes les femmes de lourds regards de convoitise, notamment sur les bonniches à qui il pelotait le cul dès qu’elles se retournaient, et il allait auparavant au bordel jusqu’à trois fois par semaine. Je dis “auparavant” parce que, sa réputation s’étant progressivement étendue au-delà de l’arrondissement dont il était le maire, beaucoup de quémandeuses se pressaient à sa permanence dont il avait doublé les jours, et il s’en trouvait toujours une ou deux disposées à lui éviter le déplacement jusqu’au bobinard en échange d’une autorisation, d’un passe-droit, d’une signature, d’un coup de tampon. Il était heureux, Labourdin, ça se voyait tout de suite. Ventre plein, couilles pleines, toujours prêt à en découdre avec la prochaine table, avec les prochaines fesses. Il devait son élection à une petite poignée d’hommes influents sur lesquels M. Péricourt régnait en maître. »

    Pour finir

    Au-revoir là-haut est une œuvre magistrale qui semble avoir été écrite dans la colère. Cette œuvre raconte l’écœurante cupidité sans fin des hommes de pouvoir, celle plus pitoyable des misérables qui tentent juste de survivre. Ici, on fustige sans cesse l’auto-satisfaction, les mesquineries, les petitesses, l’égoïsme le plus pur. Même Albert, si bon et si doux, y passe, car il est traité comme il accepte de l’être : comme de la merde.

    Cette œuvre parle aussi des femmes de haut rang, calculatrices, qui veillent à préserver leur lignée, et de ceux qui salissent l’honneur de la famille parce qu’ils sont nés différents. Dans Au-revoir là-haut, la ressemblance avec l’œuvre d’Irène Némirovsky est troublante : on y retrouve l’ambition et le cynisme des hommes, les bourgeois comme les pauvres.

    Et pourtant, dans ce texte violent, où l’injustice, l’honneur, l’amour-propre sont les premiers mobiles, on voit aussi les faiblesses de ces hommes, même s’ils sont pratiquement tous détestables. Albert, lui, est un personnage inoubliable, hyper attachant, parce qu’il semble avoir été écrit avec tendresse. Les personnages de cette trempe sont rares ; malgré tous les livres qui passent, ceux-là sont beaux, humains, drôles, pathétiques. Ils resteront figés dans le temps, dans une époque que les hommes veulent oublier, que plus aucun Poilu ne peut raconter. Il y a des choses qu’on ne comprendra jamais parce qu’on n’a pas vécu à cette époque, mais avec Au-revoir là-haut, on peut prétendre s’approcher, un peu, de ce que c’était.

    Mais ce n’est pas tout, car il y a le style. Le narrateur se débarrasse des descriptions et épouse à chaque instant l’esprit et le corps de celui dont il parle, quitte à nous apostropher de temps à autre et à nous jouer de petits tours. L’effet est d’autant plus réussi qu’il s’adresse au lecteur contemporain. Tout y est : la maîtrise des temps de narration et d’action, du discours indirect, du rythme, à la fois lent et rapide, du langage oral. L’intrigue est habilement construite, nourrissant une tension constante (les mains crispées sur le livre au plus bas de la tourmente jusqu’aux cris de surprise quand rien ne va plus), et la fin est superbe. Tout est parfait, et pendant plus de 500 pages.

    Bref, on en sort secoué, reconnaissant envers Pierre Lemaitre de nous faire découvrir la vie après les tranchées. Difficile, après ça, de plonger dans un autre livre sans craindre d’en être indifférent.

     challenge album8/6  
     

     
      

    Lisez aussi

    La Proie

    Irène Némirovsky

    dans Postérités

    Les Célibataires

    Henry de Montherlant

    dans Postérités

     

    Au-revoir là-haut
    Pierre Lemaitre
    Albin Michel
    2013
    576 pages
    22,50 € 

    Bibliolingus

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    Mendiants et orgueilleux

    Albert Cossery

    Éditions Joëlle Losfeld

    1951

     

     

    « Enseigner la vie sans la vivre était le crime de l’ignorance le plus détestable1. »

     La possession matérielle fait-elle la richesse du cœur ? Rend-t-elle l’être humain digne et respectable ? Vivre dans la misère n’autorise pas la dignité ni la joie ; seuls la contrition et le travail acharné, soumis aux lois des dominants, correspondent à l’attitude attendue du pauvre. Engagés dans une immense entreprise de démoralisation, les bourgeois sèment une morale bien pensante à laquelle les pauvres s’accrochent, espérant un jour atteindre les sommets où paissent les nantis.

     La misère s’immisce dans les derniers recoins de l’être, comme si l’état de dénuement absolu devenait le seul caractère identitaire de l’humain habité. La misère, venin contagieux, apporte avec elle le sérieux et l’obéissance, là où vivait auparavant l’allégresse de vivre, en toute simplicité.

     Mais dans le quartier le plus pauvre du Caire, au début du xxe siècle, l’allégresse, l’insouciance règnent dans le cœur des hommes et des femmes qui, chaque jour, se rencontrent sur les places et les établissements mal famés et sordides – aux yeux de la morale bourgeoise. Ils n’ont rien, rien à perdre ; à l’opposé du quartier indigène où les rues, ordonnées et tristes, mettent en scène une « foule mécanisée – dont toute la vie véritable était exclue2 ».

     Gohar ne possède rien, il n’est rien qu’un mendiant. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Ce vieux monsieur, autrefois enseignant de philosophie respecté qui logeait dans les quartiers riches, a tout quitté pour vivre dans le plus grand dénuement. Son bonheur, c’est sa chambre meublée d’une chaise et de quelques journaux en guise de lit ; c’est sa liberté de pensée arrachée au gouvernement totalitariste ; ce sont les doses quotidiennes de cannabis qui, si elles l’éloignent du monde moderne, angoissé et fou, le rapproche du cœur des hommes. Il ne court pas après la fortune et le progrès, il marche paisiblement à contresens. Ne rien posséder, n’avoir que sa propre vie à protéger, n’est-ce pas un luxe ?

     « Où irait le monde si le malheur n’avait plus d’importance3 ! »

    Au Café des Miroirs, il y rencontre tout un peuple de travailleurs à la semaine et de mendiants libres et dignes. Nour El Dine, l’improbable collaborateur au monde des bourgeois, le policier chargé d’une enquête pour le meurtre d’une prostituée, abuse de sa position supérieure au sein de la société. El Kordi, l’idéaliste, fonctionnaire au ministère, est enlisé dans une routine bureaucratique, stupide et vaine, alors qu’il rêve du soulèvement du peuple égyptien opprimé par des dirigeants tyranniques. Mais sitôt en compagnie d’une jeune femme, il oublie ses velléités de justice sociale. Yéghen, ce « monstre d’optimisme4 », l’exact opposé de El Kordi, qui, au lieu d’essayer de penser à sauver le monde, apporte une aide concrète à son ami Gohar…

     Pour finir

    Albert Cossery aime ses personnages, et ça se ressent. Ce n’est pas l’intrigue qui alimente le plaisir de lire, mais l’intensité, le naturel et la simplicité de chaque personnage. Cette œuvre est remarquablement transparente : tout comme chez Jean Meckert (publié dans la même collection), les idées sont revêtues de personnages, et non l’inverse. Chacun porte en soi des valeurs, des idées, et s’entrechoque aux autres ; ils sont hauts en couleur, improbables mais espérés, et forgés par tant d’idéalisme qu’on les fait siens dès les premières pages.

    Mendiants et orgueilleux, tout à la fois, est un texte riche de significations, qui résonne, qui ébranle par la manière dont Albert Cossery décrit ses personnages. L’écriture est mystérieuse tant elle est à la fois douce, mouvante, harmonieuse dans ses formes, et sincère, dure, réaliste, dans son fond. On entre dans la pensée d’un homme engagé pour lequel la paix ne passe pas par le progrès et l’accumulation de richesses. En constant recul sur la société et son fonctionnement, il offre une lecture captivante, et pourtant relativement peu connue.

    « Cette misère inaliénable, ce refus de participer au destin du monde civilisé recelaient une telle force que nulle puissance terrestre n’en pouvait venir à bout5. »

     

    1. Page 25. 2. Page 52. 3. Page 132. 4. Page 49. 5. Page 127.

     

    Dans la même collection

    L'Homme-au-marteau

    Jean Meckert
    L’Homme au marteau

    dans Postérités
    Nous-sommes-tous-des-assassins

    Jean Meckert
    Nous sommes tous des assassins

    dans Postérités

     

    Mendiants et orgueilleux

    Albert Cossery

    Éditions Joëlle Losfeld

    Collection Arcanes

    1999

    218 pages 

    12,50 €  

     

    Bibliolingus

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