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    Le Club des caméléons

    Milan Dargent
    Éditions Le Dilettante
    2010

     

     

    Le one man show sur l’enfance

    « Mon parrain, qui avait le sens de la formule, m’a un jour dit ceci : “C’est simple, tu n’es responsable que d’une chose dans l’existence. Tes actes.” Et il s’y connaissait, mon parrain, lui dont les actes – nommés whisky, pastis et pinard – le menaient vaillamment là où personne ne voudrait aller : au fond du trou1. »

    Plutôt que de se définir soi-même, démarche habituellement adoptée, le narrateur raconte son enfance à travers les portraits de ses amis, copains et idoles. Au début, les premières amitiés sont le chien de la famille et les petits camarades de maternelle, mais l’engouement du garçon le pousse, dans les années soixante-dix, vers David Bowie, Lou Reed et le rock’n’roll underground, sans compter sur sa période casse-cou durant laquelle il fonde un club, le Club des caméléons…

    « Belmondo n’abandonne jamais le combat, même blessé. Une teigne, Belmondo. Une teigne au cœur d’or. Un super-pote. Pas de danger auprès d’un Belmondo. Vous pouvez compter sur lui ; il s’interposera entre vous et les fêlons, comme un bouclier en peau d’homme. Ce Belmondo, quel type. On n’en voit plus guère, des boula-mataris comme lui. Les costauds comme Belmondo se font rares. Viva Belmondo. God save Belmondo. In Belmondo we trust. Bebel président. Belmondo, je t’aime. Pas touche à Belmondo. C’est lui le meileur. Le plus grand, simplement2. »

    Le narrateur nous entraîne dans les méandres de l’enfance, passant des émerveillements aux crises de l’âge adulte. Avec une maîtrise parfaite de l’ironie, Milan Dargent a produit une sorte de one man show écrit, dans lequel se compose le portrait d’un jeune homme au parcours normal : un peu délinquant, paumé, loufoque et idéaliste, il repousse les limites sans jamais se séparer du ton caustique.

    « Je me rappelle très bien ce petit matin où, après une fête d’où nous revenions dans un état lamentable, imbibés de A à Z, il m’avait demandé de me garer devant une boulangerie afin de satisfaire son envie irrépressible  d’“avaler au moins trois pains au chocolat”. Il quitta la voiture et entra dans la boulangerie pour en ressortir aussitôt, sous le regard courroucé de la boulangère. “Passe-moi l’autoradio”, me dit-il en cognant à la vitre. Je lui donnai mon vieil autoradio extractible sans poser de question, sachant qu’il ne faut surtout pas contrarier les fous. “Comme ça, j’aurai l’air plus normal”, fit-il en me lançant un clin d’œil, avant de repartir vers la boulangerie. En effet, je ne crois pas avoir jamais vu quelqu’un qui ait un air plus normal que Fred entrant de nouveau dans cette boulangerie mais cette fois de manière totalement décontracté, dans le style “homme normal avec autoradio en bandoulière”. On ne pouvait pas confondre. Un entonnoir sur la tête aurait sans doute ajouté une petite touche de normalité à notre ami Fred, mais il avait préféré se contenter de son tee-shirt troué Rock’n’Roll Heart, de son célèbre bermuda en peau de singe, dont la braguette ne fermait plus depuis longtemps, et de son béret basque, rouge vermillon. Sans l’autoradio, c’est sûr, il était cuit, la boulangère appelait la police3… »

    Pour finir

    Si l’enfance qu’il raconte n’est pas palpitante en soi, elle donne l’impression d’être sincère et réaliste ; et c’est surtout la construction du roman qui en fait son originalité. À partir de textes épars, composés de quelques pages seulement, le fil rouge sur l’identité et la naissance du goût se forme et donne une unité à l’ensemble. En même temps que les amitiés se nouent, ou au contraire, se dénouent, la personnalité du narrateur émerge de l’enfance, anonyme et trop nourrie des choix parentaux.

    Les caméléons, ce sont chacune des personnes présentées, lesquelles incarnent un peu le narrateur, un peu le lecteur. C’est à double tranchant, puisque tous caméléons qu’ils sont, ils n’ont de cessent de changer d’aspect, pour ne plus avoir de consistance.

    Milan Dargent, maître de la langue française, propose un roman, passe-partout mais coloré, varié mais cohérent, drôle et plaisant mais pas exceptionnel. Et publié chez Le Dilettante, une maison qui a fait de l’objet-livre une expérience toujours renouvelée par des maquettes originales.

    « Cette affligeante compagnie se retrouvait vers minuit, pour de grandes cérémonies de “taste-drogue”, où les spécialistes vous vantaient toujours quelque cru mythique, cueilli sur les hauts de plateaux colombiens ou dans la jungle birmane. La drogue réunissait ce beau monde, mais ne créait aucun véritable lien entre des individus qui ne recherchaient rien d’autre que “s’éclater la tête”. C’était avant tout du chacun pour soi, et du moi d’abord. Un rail de poudre me reliait à Roger – que souffle le vent et cette poudre irait se perdre, à jamais, dans l’atmosphère4. »

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    Quelques ombres Pierre Charras

    Quelques ombres

    Pierre Charras

    dans Éphémères

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    Martin Page

    dans Oubliettes

     

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    Le Club des caméléons

    Milan Dargent

    Le Dilettante

    2010

    160 pages 

    15 €  

    Bibliolingus

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    Millenium people

    J. G. Ballard

    Éditions Denoël

    2003

     

    « Ici avait commencé la révolution de la classe moyenne1 »

    Et si les bourgeois se rebellaient contre la société capitaliste de consommation ? Écrasés par les crédits, le poids de l’immobilier, les frais de scolarité des hautes écoles, les frais d’entretien de la maison et de la voiture, la classe moyenne de l’Ouest londonien fait la révolution. Kay Churchill, Richard Gould, Vera Blackburn et tous les habitants de la Marina de Chelsea s’organisent en manifestations pacifistes, affrontements et actions ponctuelles envers les « bastions de la servitude bourgeoise2 » pour faire entendre leur situation de « nouveaux prolétaires ». L’ennemi, c’est l’« impitoyable capitalisme spéculatif qui perpétu[e] le système  de classes pour diviser l’opposition et préserver ses propres privilèges3 ».

    « Vacances à bon marché, logement exorbitant, études qui n’assurent plus la sécurité. Si vous gagnez moins de trois cent mille livres par an, vous comptez à peine. Vous n’êtes qu’un prolo en costume trois-pièces4. »

     

    « Nous nous ennuyons tous à crever, David»

    En quête d’une signification à leur vie, la population bourgeoise, sans croyance religieuse, craint la mort, espère l’immortalité et se barde de conventions sociales et de tabous.

    La société de consommation et du spectacle, tout comme les médias et le cinéma, régulent et assoupissent l’intelligence ; les grandes écoles transforment leurs enfants en une classe de professionnels qui embrassent à leur tour le système et participent à sa pérennité.

    « Regardez le monde autour de vous, David. Que voyez-vous ? Un immense parc à thème, où tout est transformé en spectacle. La science, la politique, l’éducation autant d’attractions. Le plus triste, c’est que les gens sont ravis d’acheter leurs billets pour grimper à bord. – C’est confortable6. »

    « La rébellion du nouveau prolétariat avait commencé, mais étais-je ami ou ennemi? »

    C’est avec les yeux de David Markham, psychologue à l’Institut Adler et fiancé à Sally, que la rébellion prend forme. L’attentat à l’aéroport de Heathrow à Londres, lequel a tué son ex-femme, le détourne de sa vie posée et heureuse.

    Qui a posé cette bombe, et pour quelle revendication ? Y a-t-il un lien entre Heathrow et la révolte de la Marina de Chelsea ? David délaisse sa fiancée, ses recherches à l’Institut Adler, et commence les investigations auprès des agitateurs bourgeois. Il ne tarde pas à troquer son avis de psychologue pour les banderoles des activistes : attiré par leurs motifs, David s’implique dans les affrontements mais il est très vite dépassé par les événements.

    Pour finir

    Millenium people, l’un des derniers romans d’anticipation de J. G. Ballard, se développe sur le thème de prédilection de Crash ! et de Super-Cannes : la décadence de la société moderne.

    Jusqu’où peut-on aller pour une cause que l’on croit juste ? Jusqu’où peut-on tolérer la violence pour imposer ses idées ? La mort d’un autre est-elle nécessaire pour revendiquer une idée ? L’action gratuite et violente est-elle la seule arme du fanatisme et du terrorisme ?

    « Tuez un politicien et vous êtes lié à la raison qui vous a fait presser la détente. Oswald et Kennedy, Princip et l’archiduc. Mais tuez quelqu’un au hasard, déchargez un revolver dans un McDonald’s – l’univers se recule et retient son souffle. Mieux encore, abattez quinze personnes au petit bonheur8. »

    Avec une narration bien construite et l’habileté du grand écrivain, Ballard pointe les faiblesses du début du xxie siècle, profondément marqué par le terrorisme et le fanatisme. Si la dénonciation n’est pas de première main, le travail de Ballard est remarquable pour la plausibilité des événements racontés ; car il a imaginé les réactions des pouvoirs publics, des médias et de l’opinion publique autour du soulèvement : et si les petits bourgeois, piliers du capitalisme, se rebellaient contre leur propre condition ?

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    Millenium people

    (titre original)

    Traduit de l’anglais par Philippe Delamare

    Éditions Gallimard

    Folio n°4350

    2006

    480 pages 

    8,6 € 

    Bibliolingus

     

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