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    Un coupable

    Jean-Denis Bredin

    Éditions Gallimard

    1985

     

     

     

     

    « Je suis innocent1 »

    Entraîné dans une manifestation qui a dégénéré, Ali-François Caillou se retrouve devant les tribunaux, jugé pour l’agression d’un policier. Un coupable, qui retrace avec un grand réalisme la procédure judiciaire (l’auteur est lui-même avocat), s’achève sur la sentence des juges.

    Ali-François, âgé de dix-huit ans, était au mauvais endroit, au mauvais moment ; le jeune homme solitaire, qui avait huit ans quand sa mère, algérienne, a quitté la France, et douze quand son père breton est mort, s’est réfugié dans ses études de droit qu’il réussit avec succès. Issu d’un « douloureux mélange2 », sans attache, il est victime de sa propre histoire. Accusé d’agression, il est en prison en attendant la parution devant le tribunal.

    « Dix ans de prison derrière lui, pensa Ali, Monsieur Fiore était sûr d’en prendre, cette fois-ci, dix ou quinze, il était tout voûté, son dos lui faisait mal, chaque année le vieil homme devait recommencer cette fête, ce pâté, ce bordeaux, avec d’autres, des passants, des ombres, un jour il crèverait en cellule, entre deux anniversaires, sans rien déranger. Ali aurait voulu l’embrasser et l’inviter dehors à une fête fantastique, mais c’était idiot. Pour Monsieur Fiore la vie et la prison ne se séparaient plus, rien que ses petits plaisirs inventés, arrachés, ses astuces, et aussi les objets et les lieux familiers, sa manière de repos. Depuis longtemps personne n’embrassait plus Monsieur Fiore, des fêtes fantastiques dehors il n’y en aurait plus, dehors, dedans, pour lui c’était pareil, les fêtes autant les faire ici que les rêver ailleurs3. »

    « La justice [...], c'est comme la vie...
    il faut plaire4 »

    La procédure commence, la tension monte ; chacune des parties toise l’autre du haut de ses préjugés ; l’avocat arrange au mieux le dossier, le juge veille à sa carrière. L’avocat guide Ali : tantôt la situation paraît favorable à l’acquittement, tantôt Ali semble condamné la prison… Sa gueule et ses origines le désignent comme le coupable. Le procès, c’est une sorte de spirale où les éléments se mettent en place progressivement pour engouffrer, inéluctablement, l’homme.

    Le décalage est immense, entre Ali, renfermé mais poli et souriant, et une machine judiciaire réglée pour entraîner les criminels (et parfois les innocents) sous son poids. Les questions sont biaisées, les préjugés sous-jacents, la moindre faiblesse coupable. Ceux qui incarnent la justice ont les cheveux et la peau blancs, et l’habitude de la joute verbale ; alors qu’Ali, seul contre tous, bafouille, ne trouve pas ses mots, finit par se taire, et surtout il ne paraît pas français.

     

    « La justice c’est la loterie…
    sauf qu’on est toujours perdant5 »

    Le thème de l’erreur judiciaire, assez couru, prend ici une force certaine : en chacun de nous, la possibilité du mauvais hasard bouscule la tranquillité de l’esprit. Le rythme est rompu par un usage particulier de la ponctuation ; préférant la virgule au point, Jean-Denis Bredin donne au récit un ton inhabituel, qui gagne en intensité en mêlant le discours indirect et la narration, les songes et la réalité.

    « Ils étaient au bout du repas. Ils n’avaient pas échangé vingt mots. Ils étaient pris dans le silence, comme dans un drap, le silence et le repas c’est tout ce qu’ils avaient ensemble. Ils savaient qu’ils n’auraient rien d’autre à partager, ce partage leur suffisait6. »

     

    Pour finir

    Jusqu’au bout, on est au cœur de la question : va-t-il être acquitté ? La fin, grave et surprenante, sert au mieux l’intention de l’auteur : la justice, déconnectée de la réalité, commet aussi des erreurs et ne répare pas la culpabilité fabriquée par la vie elle-même. Ce roman court, fort, renvoie à Nous sommes tous des assassins, de Jean Meckert qui prend pour cible la pratique de la peine de mort.

     

    Lisez aussi

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    Nous sommes tous des assassins

    Jean Meckert

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    Protégeons les hérissons

    Olivier Bordaçarre

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    1. Page 15. -2. Page 100. -3. Page 50. -4. Page 53. -5. Page 72. -6. Page 51.

    Un coupable 

    Jean-Denis Bredin 

    Éditions Gallimard 

    Collection Folio n°1784 

    2010 

    160 pages 

    4,2 €
     

    Bibliolingus

     

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    Les Grandes Blondes

    Jean Echenoz
    Éditions de Minuit
    1995

     

     

      

    « Vous êtes Paul Salvador
    et vous cherchez quelqu’un1. »

    Jean Echenoz, c’est le maître avec son laser, le lecteur c’est le chat émoustillé qui bondit de surprise à chaque page tournée. Et quelles surprises ! Le roman met en scène des personnages, tous uniques et drôles, parfois pathétiques ou surréalistes, placés chacun sur une trajectoire qu’Echenoz s’amuse à brouiller de façon abracadabrante.

    Paul Salvador, producteur d’émissions télévisées en manque d’inspiration, engage une équipe d’espions pour sortir une ancienne chanteuse (blonde) du désert médiatique. Il veut parler des blondes, grandes de préférence, parce qu’elles sont une catégorie humaine à part, ou parce qu’elles sont génétiquement différentes, ou simplement parce qu’elles arborent tantôt un blond vénitien, cendré, cuivre ou sable. Perdu dans son approche et pas très professionnel, Salvador s’entête à retrouver cette célébrité du passé pour illustrer son émission.

    Celle qu’il recherche, en l’occurrence Gloire, une grande et sulfureuse blonde – qui pourrait être sortie d’une téléréalité si l’histoire ne s’était pas passée en 1995 – a fait les beaux jours de la chanson française avant de faire ceux de la prison pour le meurtre de son agent.

    « Les projets d’émissions de Salvador en appellent d’habitude à la mémoire collective. Que sont-ils devenus ? Tel est le système, bon vieux système qui a fait ses preuves. On va chercher le nom dont la postérité s’est effacée, dont l’écho s’est éteint. Animateur en retraite, acteur d’un rôle, escroc surdoué, champion de jeu radiophonique, on exhume une ancienne célébrité instantanée puis immédiatement soluble dans l’oubli2. »

    Blonde certes mais pas conne et même très dégourdie, Gloire – une sorte de Loana enchantée de vivre dans l’ombre – est recluse et fuit les espions du producteur de l’émission.

    Tour à tour, trois hommes sont envoyés à sa recherche ; tantôt en France et en Asie, les protagonistes sont baladés selon le bon vouloir d’Echenoz. Mais pas d’inquiétude, on peut lui faire confiance : comme le découpage d’un film, rythmé et bien mené, les éléments se mettent en place pour une fin parfaitement manigancée.

    L’un des grands auteurs du siècle

    Mais le don d’Echenoz, outre son laser à chat, c’est surtout sa façon de présenter le monde : slalomant entre les clichés, sautant sur les assonances, les allitérations et les expressions décomposées, il montre une nouvelle langue française, à la fois réaliste et inhabituelle.

    « Cela n’était pas tout de suite perceptible mais, son imperméable tombé, ce qu’elle portait se révéla plus exigu que la veille encore, si court et décolleté que ces adjectifs tendaient cette fois à se confondre, envisageaient de s’installer et vivre à deux dans la même entrée du premier dictionnaire venu3. »

    Pour finir

    Probablement l’un des rares auteurs à avoir écrit un livre en l’hommage de son éditeur, Jérôme Lindon, Jean Echenoz est sur la première scène de la littérature française contemporaine. L’histoire en elle-même n’est pas pas inoubliable, mais Echenoz sait pérenniser le plaisir de lire. Les éditions de Minuit publient peu de livres mais beaucoup de grandes plumes : Jean Echenoz est de celles-là. Recommandé fortement !

     

    1. Page 7. -2. Page 30. -3. Page 43.

     Les Grandes Blondes  

    Jean Echenoz  

    Éditions de Minuit  

    1995  

    256 pages  
     

    13,42 €  

    Bibliolingus 

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