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    Millenium people

    J. G. Ballard

    Éditions Denoël

    2003

     

    « Ici avait commencé la révolution de la classe moyenne1 »

    Et si les bourgeois se rebellaient contre la société capitaliste de consommation ? Écrasés par les crédits, le poids de l’immobilier, les frais de scolarité des hautes écoles, les frais d’entretien de la maison et de la voiture, la classe moyenne de l’Ouest londonien fait la révolution. Kay Churchill, Richard Gould, Vera Blackburn et tous les habitants de la Marina de Chelsea s’organisent en manifestations pacifistes, affrontements et actions ponctuelles envers les « bastions de la servitude bourgeoise2 » pour faire entendre leur situation de « nouveaux prolétaires ». L’ennemi, c’est l’« impitoyable capitalisme spéculatif qui perpétu[e] le système  de classes pour diviser l’opposition et préserver ses propres privilèges3 ».

    « Vacances à bon marché, logement exorbitant, études qui n’assurent plus la sécurité. Si vous gagnez moins de trois cent mille livres par an, vous comptez à peine. Vous n’êtes qu’un prolo en costume trois-pièces4. »

     

    « Nous nous ennuyons tous à crever, David»

    En quête d’une signification à leur vie, la population bourgeoise, sans croyance religieuse, craint la mort, espère l’immortalité et se barde de conventions sociales et de tabous.

    La société de consommation et du spectacle, tout comme les médias et le cinéma, régulent et assoupissent l’intelligence ; les grandes écoles transforment leurs enfants en une classe de professionnels qui embrassent à leur tour le système et participent à sa pérennité.

    « Regardez le monde autour de vous, David. Que voyez-vous ? Un immense parc à thème, où tout est transformé en spectacle. La science, la politique, l’éducation autant d’attractions. Le plus triste, c’est que les gens sont ravis d’acheter leurs billets pour grimper à bord. – C’est confortable6. »

    « La rébellion du nouveau prolétariat avait commencé, mais étais-je ami ou ennemi? »

    C’est avec les yeux de David Markham, psychologue à l’Institut Adler et fiancé à Sally, que la rébellion prend forme. L’attentat à l’aéroport de Heathrow à Londres, lequel a tué son ex-femme, le détourne de sa vie posée et heureuse.

    Qui a posé cette bombe, et pour quelle revendication ? Y a-t-il un lien entre Heathrow et la révolte de la Marina de Chelsea ? David délaisse sa fiancée, ses recherches à l’Institut Adler, et commence les investigations auprès des agitateurs bourgeois. Il ne tarde pas à troquer son avis de psychologue pour les banderoles des activistes : attiré par leurs motifs, David s’implique dans les affrontements mais il est très vite dépassé par les événements.

    Pour finir

    Millenium people, l’un des derniers romans d’anticipation de J. G. Ballard, se développe sur le thème de prédilection de Crash ! et de Super-Cannes : la décadence de la société moderne.

    Jusqu’où peut-on aller pour une cause que l’on croit juste ? Jusqu’où peut-on tolérer la violence pour imposer ses idées ? La mort d’un autre est-elle nécessaire pour revendiquer une idée ? L’action gratuite et violente est-elle la seule arme du fanatisme et du terrorisme ?

    « Tuez un politicien et vous êtes lié à la raison qui vous a fait presser la détente. Oswald et Kennedy, Princip et l’archiduc. Mais tuez quelqu’un au hasard, déchargez un revolver dans un McDonald’s – l’univers se recule et retient son souffle. Mieux encore, abattez quinze personnes au petit bonheur8. »

    Avec une narration bien construite et l’habileté du grand écrivain, Ballard pointe les faiblesses du début du xxie siècle, profondément marqué par le terrorisme et le fanatisme. Si la dénonciation n’est pas de première main, le travail de Ballard est remarquable pour la plausibilité des événements racontés ; car il a imaginé les réactions des pouvoirs publics, des médias et de l’opinion publique autour du soulèvement : et si les petits bourgeois, piliers du capitalisme, se rebellaient contre leur propre condition ?

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    Millenium people

    (titre original)

    Traduit de l’anglais par Philippe Delamare

    Éditions Gallimard

    Folio n°4350

    2006

    480 pages 

    8,6 € 

    Bibliolingus

     

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    Le Cirque chaviré

    Milena Magnani
    Éditions Liana Levi
    2009

     

     

    « Une poubelle
    pour les ordures humaines1 »
     

    Branko, Hongrois en fuite, s’intègre dans un camp de réfugiés en Italie. Les Roms, les Tsiganes, les Gitans, les gens du voyage ; qu’ils soient bulgares, roumains, polonais, tchèques, leurs ennemis sont les mêmes : la police, la mairie, les services sociaux, les habitants, et eux-mêmes qui se querellent dans leur quotidien de misère. Cette vie de « passage », qui dure plusieurs années, voire une vie, est l’objet de tous les racismes et incompréhensions. Mis au ban de la société, indésirables et laissés-pour-compte, ils ne doivent pas troubler ni être vus des autochtones.

    C’est dans cet environnement hostile que Branko est mort. Et pourtant c’est lui qui nous raconte, de manière désordonnée, entre le présent, le passé et l’avenir, ce qui lui est arrivé. Progressivement, une vie prend forme, à la fois triste et envoûtante.

    « Vous devez fermer les yeux
    et essayer d’imaginer2 »
     

    Dès son arrivée au campement, Branko capte la curiosité des enfants. Sonija, Ibrahim, les frères Hajdini, Ilma, tous ces enfants, issus de cultures différentes et parfois lointaines, n’ont connu que le camp. L’ancien ouvrier a voyagé avec dix cartons qu’il garde secret. Il a chargé les enfants de les cacher dans l’usine désaffectée à côté du campement, mais en échange, il doit leur raconter son histoire.

    Chaque soir, ils se réunissent autour du poêle, luttant contre le froid et l’agression d’un univers qui ne leur est pas destiné. Avec pudeur, Branko se dévoile ; les enfants écoutent, d’abord sceptiques puis intéressés.

    « Je tentais d’exprimer ma perplexité, mais déjà une étincelle s’allumait au fond des yeux de Senija et Ibrahim, lesquels commençaient à s’installer, plaçant une planche à repasser sans pieds sur deux piles improvisées de briques.

    Aussitôt après, les autres enfants arrivaient. Les jumeaux Hajdini engoncés dans leurs blousons trop grands pour eux. Ilma dont je ne parvenais pas à voir le visage caché sous sa frondaison de cheveux frisés. Et même Nasir, le petit pirate de Belgrade, qui avait tenté de m’expliquer – s’apercevant de l’insistance avec laquelle je scrutais le bandeau sur son œil – que son grand-père avait voulu labourer des champs de bataille. Et enfin Roseta, rondelette et boutonneuse, qui me regardait d’un air fermé et soupçonneux3. »

    « On est des artistes et dans notre sang
    on a notre art et c’est tout4
    »

    Loin des carcasses, baraques et déchets, les yeux du Hongrois se tournent vers son grand-père, un Tsigane, un artiste qui a monté un cirque, jusqu’à la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui le cirque n’existe plus, mais Branko le porte en lui pour perpétuer les traditions originelles.

    Tandis que les renards le guident avec bienveillance vers la mort, Branko s’efforce de comprendre comment il est mort, ici et maintenant. Les renards l’encouragent : « Dépêche-toi. Parce que bientôt nous déposerons ton histoire sur une feuille flottant au fil du fleuve. Nous la regarderons arriver à l’embouchure. Alors sonnera l’heure du départ5. » A-t-il accompli la tâche qu’il s’était fixée ? A-t-il bien fait de donner toute sa confiance à Senija, dont le regard est doux et taciturne ?

    Pour finir

    « Quand on écoute un conte, il faut jamais se demander si l’histoire en question elle est vraie ou fausse. Un conte, tout ce qu’il demande c’est de pouvoir rester dans le cœur de celui qui l’écoute6. »

    Que son histoire soit réelle ou un mirage, un « làtomàs7 », on se laisse emporter par le récit, qui entremêle les cultures et les langues, les traditions et le monde moderne, la pauvreté et la magie de Nap apó, le grand-père de Branko, avec son chapeau en laine si blanc, si blanc qu’il est éblouissant.

    Sans séparations ni chapitres, la narration vagabonde au grès de l’âme en partance vers l’ailleurs. On se projette, on se retourne, on revient tantôt sur les premiers jours au camp tandis que le froid du caveau envahit les membres de Branko. Les éditions Liana Levi ont publié un texte à l’ambiance particulière, troublant et sans commune mesure, où l’espoir et la volonté jaillissent avec la déchéance, dans un même élan.

    « Parce qu’un gars qui vit dans des cages pour chiens pendant des années, quand il meurt il lui faut un tapis de roses !? Mais c’est vraiment obligé de faire toutes ces mises en scène8 ? »

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    Le Cirque chaviré

    Il circo capovolto (titre original)

    Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont

    Éditions Liana Levi

    2009

    208 pages 

    18 €  

    Bibliolingus

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