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    Macadam Butterfly
    Tara Lennart
    Rue des promenades
    2019

     

     

    « Pourquoi faudrait-il dire à un repas de famille que non, ce n’est pas une allergie de saison, c’est que la drogue coupée au produit de dentiste, ça bouche le nez, et que non, je n’ai pas dormi depuis deux jours, mais c’est rien, c’est juste pour faire un peu la fête1 ? »

    Macadam Butterfly, publié par les éditions Rue des promenades, indépendantes et partenaires de mon association AlterLibris, est le premier recueil de nouvelles publié par Tara Lennart, que je connais un peu grâce à la magie des réseaux sociaux. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que j’ai glissé avec simplicité dans son univers assez sombre, caustique et décadent qui m’est très familier, vu que nos goûts, nos parcours, nos opinions, et jusqu’à nos levers de soleil post-bringues sur la butte Montmartre, semblent tout à fait compatibles.

    « Putain c’est un miracle si je suis revenu vivant, je roulais à trois à l’heure. Il pleuvait à verse, on n’a pas pu faire autrement que prendre la voiture. On est rentrés, moi au volant, et la nana à côté qui actionnait les essuie-glaces pour moi tellement j’étais bourré. Je me sens con. Si ma mère savait, je pourrais pas la regarder en face. Tout ça pour des plans cul passables2. »

    Les nouvelles de Macadam Butterfly baignent dans l’horreur, l’addiction, la mort, le sordide, la difficulté de passer à « l’âge adulte » ; mais aussi dans l’humour caustique, la dérision, la déraison, le politiquement incorrect et l’incongru. De ces portraits lennartiens se dégage une jeunesse excessive, explosive, en dérapage continu, « impermanente » et impertinente, absolue dans ses idéaux et dissolue dans les substances chimiques. Ses personnages sont à coup sûr torturés, carapacés, obsessionnels, notablement alcooliques (sauf un qui a dû arrêter dans des circonstances terribles) et probablement tous borderline. Leurs histoires, traversées par la bringue, l’alcool, la défonce, le sexe, ne tombent pas dans des scènes convenues et des dialogues sans relief. J’aurais pu l’oublier tellement cela m’a paru naturel et simple, mais le style littéraire de Tara Lennart est désinvolte, fluide, expressif car il se joue habilement du langage familier, et les références littéraires et musicales donnent du corps aux personnages.

    « On ne nous dit pas, quand on est enfants. On ne nous dit pas pour l’avenir. Ce qui nous attend. Comment on va apprendre, nous aussi. Comment on va se sentir seuls. Comment on va avoir peur. Tout d’un coup, c’est la vraie vie. C’est notre vie, à nous. Il nous arrive quelque chose de grave, quelque chose qu’on aurait pu lire à propos de quelqu’un d’autre. Une histoire, un témoignage. Mais non. C’est nous. On arrête d’être un enfant, tout en continuant à espérer comme un môme, à croire ses parents invincibles3. »

    Au-delà de l’ambiance trash, les nouvelles sont traversées par une conscience politique forte, résolument féministe et LGBTQIA+. Les personnages s’affranchissent des représentations hétéronormées et patriarcales, témoignant d’une grande liberté : chacun·e fait ce qu’iel veut de sa vie, de son corps. Mais c’est sans compter sur le sarcasme de Tara qui semble nous rappeler qu’à trop vouloir défendre sa cause, on finit par la croire plus importante que celle des autres, on finit par mettre les autres dans des cases sclérosantes, celles-là même qu’on cherche à faire exploser. À trop vouloir nommer et dénoncer les oppressions, on en vient à s’attaquer aussi bien à nos ami·es qu’à nos ennemi·es et à tirer sur tout ce qui bouge. En toute dérision, le mode de vie consumériste en prend aussi une petite couche : les bobos et les hipster qui mangent bio, végéta*ien et sans gluten, qui passent trop de temps à scroller sur Facebook avec leur iPhone en buvant des fruits water après avoir fait une séance d’éveil au yoga avec bébé…

    Parmi les seize nouvelles, celles qui m’ont le plus émue sont « Enterrement de vie de jeune fille », « Avant les autres » ; et celles qui m’ont le plus plu sont « T. rex bastard », « Et papa ? », « Sexambuliste anonyme », « Alcoolique anonyme » et « I’m your virus ». J’ai été moins convaincue par la forme narrative de la nouvelle « Effets secondaires du féminisme » dont la succession de répliques a fini par me perdre un peu, et « 2053 » qui m’a semblé peu crédible mais inspirante dans le fond (et si la légalisation du cannabis apaisait la violence qui gangrène la société ?).

    « C’est étrange de contempler sa vie sexuelle dans un emploi du temps. Qui a baisé qui et où ? Où est Charlie, le petit virus qui s’est niché dans mon sang et dans mon sperme pour l’éternité ? […] Vers trois heures du matin, j’ai tout. Draps blancs ou couettes froissées, tapis usés ou murs râpeux, appartements, canapés en cuir, lits moelleux et banquettes collantes. Jeans, jupes, dentelle, coton, rien, bas, porte-jaretelles, robes, shorts, maillots de bain. Épilation totale, ticket de métro, buisson soyeux, rasage de près, entretien méticuleux, touffe cotonneuse. Saveur sucrée, onctueuse, salée, légère, épicée. Par devant, par en haut, par en bas, par derrière, à gauche, plus bas, plus fort, à droite, plus haut. Seins fermes, ronds, en poire, pendants, petits, rebondis. Parfum boisé, fruité, floral, capiteux, piquant4. »

    Je sens bien que l’autrice a donné beaucoup d’elle-même dans chacune de ses nouvelles (c’est évident, même la Norvège s’est invitée dans la nouvelle « 2053 » !), et je me suis glissée dedans, tout simplement. Comme dirait « Musset » dans la dernière nouvelle, « toute œuvre est une tentative d’autoportrait5 », et à l’instar de son amie qui apprend à le connaître en fouillant dans ses affaires, moi, j’apprends à connaître et à apprécier Tara Lennart en lisant son recueil. Alors, vous prendrez bien un petit verre de rhum et un pétard pour accompagner votre lecture ?

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    1.Page 194. -2. Page 180. -3. Page 95. -4. Pages 67-68. -5. Page 187.

    Macadam Butterfly

    Tara Lennart

    Rue des promenades

    2019

    16 euros

    216 pages

    Bibliolingus

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 27 Mars à 11:16
    Alex-Mot-à-Mots

    Ca a l'air dur comme lecture, mais salutaire, peut-être.

      • Mercredi 27 Mars à 19:30

        En lisant ton commentaire, je me rends compte que je n'ai probablement pas insisté sur le fait que son humour est particulièrement caustique, même cynique ! J'adore ça, et de fait je n'ai pas trouvé cette lecture "dure", mais jouissive au contraire !

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