• l'impératif de désobéissance jean-marie muller bibliolingusL’impératif de désobéissance
    Fondements philosophiques et stratégiques de la désobéissance civile
    Jean-Marie Muller
    Le passager clandestin
    2011

     

    En un mot

    Dans un système qui est fait de telle manière que la quasi-majorité des citoyen·nes n’a aucun pouvoir de décision ni aucun moyen d’expression, la résistance devient vitale. Jean-Marie Muller propose un ouvrage instructif sur le concept de la non-violence, telle qu’il est enseigné en France, et qui a érigé un culte à Gandhi et Martin Luther King. Toutefois, l’auteur ne propose pas de définition de la violence et pose la non-violence comme un principe dogmatique, religieux, voire fallacieux, excluant la diversité des tactiques, alors que, vu l’urgence de la situation sociale et écologique, nous ne pouvons pas faire l’impasse de la réflexion, nous devons envisager toutes les stratégies, légales ou illégales, non-violentes, destructrices ou révolutionnaires. Cette chronique m’a demandé beaucoup de temps et d’investissement personnel, aussi n’hésitez pas à me donner un peu de votre disponibilité et à me laisser un commentaire.

    « La démocratie est beaucoup plus souvent menacée par l’obéissance aveugle des citoyens que par leur désobéissance1. »

    Selon la Déclaration des droits humains et citoyens, toute personne obéit, consent et participe en toute liberté aux lois qui ont pour but de garantir les droits de tous·tes et de chacun·e. Or, que ce soit au sein d’une dictature ou d’un simulacre de démocratie comme en France, toute personne est obligée d’obéir aux lois, car depuis l’enfance, on nous apprend que la soumission à l’autorité est une vertu. L’obéissance aux lois a une valeur plus forte que le fait de suivre ses convictions morales, d’écouter sa conscience.

    La violence et la coercition, qui sont le fondement même de la société, sont instituées en lois. On peut parler de violence physique et économique lorsqu’on maintient légalement des millions de personnes dans la pauvreté, lorsqu’on légalise le crime organisé de milliards d’individus non humains chaque année ; ou de violence psychologique, lorsque les pauvres intimidé·es n’imaginent même pas visiter les quartiers riches ; ou encore de violence verbale, lorsque Macron nous traite d’illétré·es, de fainéant·es, de réfractaires. La force de l’État repose justement sur l’obéissance des personnes qui acceptent de mettre en œuvre la violence dirigée contre elles. La force de l’État, c’est celle des CRS qui, semaine après semaine dans le mouvement des « gilets jaunes », obéissent machinalement, se font les complices de la répression, et nous mutilent.

    « Ne sous-estimons pas le risque que le règne de la loi et de l’ordre devienne une dictature. Pas forcément une dictature qui emprisonne et qui torture, mais plus probablement une dictature qui anesthésie les consciences et endort les volontés dans l’assujettissement à l’habitude et à la normalité2. »

    À partir du moment où une loi est considérée comme immorale, inique, arbitraire, que les moyens légaux ne permettront pas de la modifier, que l’urgence écologique et sociale est en jeu, chacun·e doit décider de désobéir et d’entrer en résistance.

    Jean-Marie Muller, écrivain et désobéisseur civil reconnu en France, définit ainsi la désobéissance civile, qui est un des moyens d’action de la non-violence : « Ainsi, on peut définir la désobéissance civile de la façon suivante : une action politique de résistance non-violente, accomplie par des citoyens agissant au nom de leur liberté et de leur responsabilité, qui consiste à enfreindre ouvertement, délibérément, collectivement, de manière concertée et organisée dans la durée, une loi (ou une directive) considérée comme injuste, donc immorale et illégitime, et qui vise à obtenir justice en créant, d’une part, à travers la mobilisation des ressources de l’opinion publique au sein de la société civile, d’autre part, à travers la non-coopération avec les pouvoirs établis, un nouveau rapport de forces qui oblige les décideurs à (r)établir le droit en modifiant ou en supprimant la loi (ou la directive), en promulguant une nouvelle loi ou en changeant de politique. Dans des circonstances exceptionnelles, face à l’oppression caractérisée d’un régime despotique, une campagne de désobéissance civile peut se donner comme objectif la prise et l’exercice du pouvoir politique3. »

    Rencontre avec le livre

    Cela fait quelque temps maintenant que je m’intéresse plus concrètement aux moyens d’action pour renverser le système politique et économique, c’est pourquoi j’ai souhaité lire L’Impératif de désobéissance de Jean-Marie Muller, philosophe et acteur reconnu de la désobéissance civile en France depuis les années 1970. Cet auteur m’a été recommandé par l’association Non-violence XXI.

    Certes, le texte est assez clair, bien expliqué, bien structuré. Sans surprise, Jean-Marie Muller consacre une partie aux précurseurs de la désobéissance civile (Étienne de La Boétie, Henry David Thoreau, Léon Tolstoï), une autre aux penseurs de la désobéissance civile, avec en tête Gandhi et Martin Luther King, puis fournit quelques exemples de désobéissance française (le Larzac, les faucheur·ses d’OGM, les déboulonneur·ses de pub, le Réseau éducation sans frontière…).

    Vous me voyez venir, je suis d’accord sur le fondement (le devoir moral d’agir face à l’injustice, la légitimité de la désobéissance, l’action collective et non pas individuelle) mais j’émets quelques réserves à mettre en lien avec d’autres lectures, notamment Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos et de La Lutte nonviolente de Gene Sharp, dont je vous parlerai.

    Tout d’abord, je reste sceptique par rapport à la manière dont Gandhi (l’indépendance de l’Inde) et Martin Luther King (le mouvement américain pour les droits civiques) font l’objet d’un véritable culte, au mépris de tout un ensemble d’acteurices qui ont aussi écrit l’histoire. Comme le disait justement Howard Zinn, « tant que les lapins n’au­ront pas d’his­to­riens, l’his­toire sera racon­tée par les chas­seurs », ce qui m’amène à me méfier du récit non-violent qui place Gandhi et MLK au centre des événements. Qui a écrit leur histoire ? Des universitaires blancs dont les travaux ont été financés par l’État ?

    La non-violence est posée comme un principe dogmatique, voire religieux, et constitue une limite infranchissable qui exclut la diversité des tactiques. Gandhi écrit que « partout où la violence éclatera, les volontaires sont tenus de mourir pour tenter de l’apaiser ». Est-ce à dire qu’il faut tendre l’autre joue à la répression étatique et policière ? Certes, une escalade des violences n’est pas souhaitable, mais ne devrions-nous pas défendre légitimement nos proches et nos droits ? Quelle est l’utilité d’un·e résistant·e mort·e ou emprisonné·e ? Selon Jean-Marie Muller, et dans la lignée de Henry David Thoreau au XIXe siècle, « il est dans l’ordre des choses que l’itinéraire du désobéisseur passe par la prison. C’est là qu’il sera peut-être le plus efficace. Tellement efficace que le pouvoir pourra refuser de l’y placer ou de l’y maintenir4. » Hormis la naïveté du propos, ce n’est pas de sa prison que Thoreau pourra envisager la libération des Noir·es pendant l’esclavage ; tout au plus il lave sa conscience. Ainsi définie, la désobéissance civile en tant que moyen d’action non-violent prétend ériger des martyrs, profiter des tribunaux et des procès pour mettre l’État face à ses responsabilités et sensibiliser à juste titre l’opinion publique, mais il est vrai que la bataille de l’information est très rude. D’un côté, l’État exerce son pouvoir sur les médias mainstream et sur la justice pour décrédibiliser la résistance (par des moyens légaux et illégaux) ; et de l’autre, une certaine partie de la population française n’en a toujours rien à foutre des questions politiques et démocratiques, ou bien n’a pas conscience de ses droits, de son pouvoir d’agir ou de l’urgence de la situation.

    En traquant « le mal où qu’il soit, sans jamais nuire à celui qui en est responsable6 », la non-violence théorisée par Gandhi ne prend pas le problème à la racine. La hiérarchie est faite de telle sorte que les têtes au pouvoir se remplacent aisément sans que le système économique et politique ne tremble. La faiblesse de Macron est peut-être d'avoir choisi d’évacuer les intermédiaires pour gouverner comme un roi : il devient ainsi l’incarnation absolue d’un système haï par une partie de la population de plus en plus grande, comme le montre le mouvement des gilets jaunes. Par ailleurs, au-delà du mépris de classe des responsables politiques très riches envers les pauvres, on a vraiment affaire à des sociopathes qui méprisent l’humanité, et qu’on ne parviendra pas à moraliser par des actions « civilisées ». (Face au mépris et à la peur que les gouvernements éprouvent pour le peuple, soulignons au passage cette phrase très naïve de Jean-Marie Muller : « Attention cependant à éviter la dérision qui passerait pour un mépris de l’adversaire7. ») Signer des pétitions visant à interpeller celleux qui détiennent le pouvoir ne nous permettra pas de supprimer les oppressions économiques, politiques, raciales, sexistes, spécistes, etc. C’est seulement en portant réellement atteinte à leurs intérêts personnels, économiques et financiers (de manière directe ou indirecte) qu’on peut espérer les affaiblir et les paralyser, et en imposant nos propres organisations autonomes et démocratiques qu’on parviendra à légitimer notre position dans l’échiquier mondial.

    Surtout, le point noir de cet ouvrage est qu’il ne donne à aucun moment une définition de la violence. On ne peut pas parler de non-violence sans définir la violence et notre seuil de tolérance à celle-ci. D’un côté, les violences physiques et matérielles font l’objet d’une diabolisation institutionnalisée, d’une stigmatisation et d’une calomnie systématiques qui entretiennent en nous la peur et agissent comme un rappel constant à l’obligation de soumission. De l’autre, les violences économiques et politiques, comme le chômage de masse et la précarisation, sont institutionnalisées et normalisées. Or, ne pas définir et catégoriser la violence revient à focaliser intentionnellement les esprits sur la première et à invisibiliser la seconde. Parle-t-on d’une violence sur des êtres vivants ou sur des objets inanimés ; d’une violence indirecte ou frontale (par exemple lors d’une manifestation) ? La violence est-elle plutôt dans l’exploitation des enfants du tiers monde pour la fabrication de nos smartphones ou dans le sabotage des multinationales qui nous détruisent et détruisent la planète ? La violence est-elle plutôt dans les vitrines brisées par les cailloux des manifestant·es isolé·es et en colère, ou chez les CRS qui sont payé·es et défendu·es pour mutiler et tuer ? La violence est-elle dans vos plats quotidiens, composés en toute légalité de cadavres non humains ? 

    Tout comme la légitimité de la désobéissance se fonde sur le caractère injuste de la loi visée, la légitimité de toute action se fonde sur l’objectif à atteindre et sur les moyens de résistance disponibles. « La question n’est pas de savoir quelle arme on utilise, mais dans quel esprit on s’en sert5 », disait Henry David Thoreau, qui est considéré comme un précurseur de la désobéissance civile alors qu’il a défendu la cause de l’anti-esclavagiste John Brown qui a pris les armes.

    Par conséquent, si l’objectif de la désobéissance civile est de réformer une loi inique, que faire lorsqu’il s’agit de renverser le capitalisme et de fonder des groupements humains autonomes, démocratiques, horizontaux, anarchistes ? Les moyens sont-ils à la hauteur de nos ambitions ? En fin de compte, la lecture de cet ouvrage, paru chez les excellentes éditions du passager clandestin, m’a été très profitable, bien qu’incomplète. La « non-violence » apporte beaucoup de réflexions intéressantes que je ne cherche pas à rejeter, mais il me semble que le concept même de « non violence » en matière de résistance entretient à mauvais escient une opposition binaire et arbitraire avec la « violence ». Non définie et non théorisée par les adeptes de la non-violence, elle est l’objet d’un tabou qui neutralise toute réflexion éclairée sur la résistance et les moyens d’action qui sont à notre disposition. Ainsi que le proposent Peter Gelderloos, le mouvement Deep Green Resistance ou encore Gene Sharp, toute stratégie de résistance relève d’une planification qui dépend de la composition du mouvement, des moyens disponibles et du contexte.

    Vu l’urgence de la situation politique, sociale et écologique (et en France nous sommes encore privilégié·es), la résistance pour sauver l’humanité et la planète est centrale. Nous devons envisager toutes les stratégies, légales ou illégales, publiques ou clandestines, « non-violentes », destructrices ou révolutionnaires. Nous ne pouvons pas laisser les gouvernements et les multinationales nous détruire impunément en laissant croire que tout ne va pas si mal et qu’il y aura toujours des réponses technologiques aux désastres à venir.

    « Il s’agit de constituer une communauté de résistance, une communauté de solidarité, dans le partage non seulement des convictions et des analyses, mais aussi dans le partage des peurs et des risques. Prendre le risque de la désobéissance implique de surmonter des pesanteurs aussi bien psychologiques que sociologiques très fortes, que seul le sentiment d’appartenance à une communauté de destin peut permettre de surmonter8. »

    Une petite remarque pour terminer : j’ai été agacée par le sexisme langagier de Jean-Marie Muller qui emploie à tout bout de champ « l’homme », pour parler des humains, et particulièrement dans cette phrase : « chaque citoyen est un homme faillible9 », et dans celle-ci : « un fonctionnaire est un homme responsable avant d’être un sujet obéissant10 ». Il utilise également l’expression affreuse « petit d’homme » pour parler des enfants, mais s’est senti obligé d’utiliser (une fois) l’écriture inclusive en parlant de l’IVG…  Il y a encore du boulot à faire !

    1. Page 165. -2. Page 281. -3. Page 192. -4. Page 211. -5. Page 63. -6. Page 88. -7. Page 204. -8. Page 174. -9. Page 153. -10. Page 270.

    L’impératif de désobéissance
    Fondements philosophiques et stratégiques de la désobéissance civile
    Jean-Marie Muller
    Le passager clandestin
    2011
    290 pages
    20 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    7 commentaires
  • le fond de l'air est jaune collectif bibliolingus

    Le fond de l’air est jaune
    Comprendre une révolte inédite
    Collectif
    Seuil
    2019

     

    « Beau comme une insurrection impure »

    Face au déluge de désinformation et à la répression policière inouïe, il m’a paru essentiel de consacrer une chronique au mouvement des gilets jaunes qui bouscule les représentations et les codes des mouvements sociaux précédents. À ce jour, j’ai participé à la majorité des manifestations ayant eu lieu à Paris, et comme tant d’autres j’ai ressenti tout autant l’exaltation collective que l’horreur de la violence d’État. J’ai choisi de m’appuyer sur les articles réunis par des chercheur·ses en décembre 2018 dans l’ouvrage Le fond de l’air est jaune, l’un des premiers livres consacrés aux gilets jaunes, pour vous proposer ma propre analyse des événements. Bonne lecture !

    « C’est la goutte noire qui fait déborder le réservoir »

    Comme souvent dans l’histoire populaire, c’est une mesure fiscale qui a donné naissance au soulèvement des « gilets jaunes ». On l’aurait presque oublié, car depuis le 17 novembre 2018 les gilets jaunes remettent en cause l’ensemble des mesures antisociales de Macron, précédées par trente ans de néolibéralisme. Comme le dit Samuel Hayat, « [le mouvement des gilets jaunes] n’est pas tant le signe d’une révolution que d’un sursaut, face à un véritable délabrement des institutions du gouvernement représentatif1. » Derrière notre slogan le plus unificateur, « Macron démission » (que France 3 a voulu gommer au montage), c’est la légitimité du président de la République qui est en jeu, mais surtout celle d’un système qui a cru essorer impunément le peuple jusqu’à la dernière goutte. C’est cette radicalité, au sens de « prendre le problème à la racine », qui est impressionnante pour nous qui attendions ce sursaut depuis des années, et pour celleux qui aiment trop leurs œillères pour prendre conscience du désastre du monde. Les violences sociales, économiques, politiques sont telles que, comme le dit Sophie Wahnick, « quand ça pète, on ne peut trouver ça complètement illogique ou illégitime2 ».

    « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie »

    Parmi les différents symboles qui émergent, celui du gilet jaune est particulièrement viral et bien trouvé, d’abord parce que la plupart des gens le possèdent puisqu’il a été imposé dans les voitures par une loi européenne, ensuite parce qu’il répond à la volonté politique de devenir visible. À mesure que les riches deviennent plus riches et plus décomplexé·es, les pauvres deviennent plus pauvres et plus invisibles.

    « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous ! »

    Je ne m’avancerai pas à définir le profil des gilets jaunes, parce qu’il me semble que les nommer contribuerait à l’enfermer, le figer et à le rendre exclusif. Les premières études identifient des classes « populaires » et « moyennes » : personnes au salaire modeste, professions dites intermédiaires, retraité·es, commerçant·es, étudiant·es, chômeur·ses… De tous temps, les femmes ont participé aux luttes sociales, mais à présent on explique en quoi nous sommes les cibles des mesures antisociales et inégalitaires.

    Ce mouvement est national, décentralisé, apartisan, horizontal. C’est une classe sociale qui prend conscience d’elle-même, à la manière marxiste, et qui, par l’intelligence collective et la concertation, tente de s’autonomiser, de s’organiser, de tracer les lignes des convergences et les fondements du ralliement. Ce mouvement cherche à créer une démocratie horizontale, refusant la récupération (puis la trahison) avec les institutions et les syndicats. S’il y a des figures publiques qui émergent, c’est surtout, comme dit Peter Gerlderloos (dans Comment la non-violence protège l’État dont je vous parlerai bientôt) que « l’Histoire montre que si un mouvement n’a pas de chef, l’État lui en inventera un » afin de pouvoir le manipuler, le canaliser. Les ronds-points et les lieux de rassemblement montrent une repolitisation, une réappropriation de l’espace public, qui a commencé par la réappropriation de la parole sur Facebook. Certes, ce réseau social est un formidable outil du rassemblement, mais il porte en lui le germe du totalitarisme, car nous sommes clairement vulnérables aux algorithmes qui pourraient, sur décision économique ou politique, se substituer aux concertations démocratiques.

    « Pas facho mais fâché »

    Plus que pour d’autres mouvements, car les enjeux sont de taille, la bataille de l’information dans les deux « camps » est phénoménale, avec par ailleurs, rappelons-le, une partie de la population qui continue à s’en foutre, quoi qu’il advienne.

    Le gouvernement ne répond que par la violence sociale, verbale et la répression policière, avec la complicité des médias mainstream qui épousent doctement l’idéologie libérale. Et pour cause ! Comme dans d’autres pays libéraux, la grande majorité des médias français est détenue par des milliardaires qui, par le système de censure et des partenariats publicitaires, contrôlent l’information, et cette concentration médiatique a été d’autant plus flagrante lorsque Macron a été littéralement porté à l’Élysée par ces médias qui n’avaient d’yeux que pour lui. La presse indépendante est sans cesse menacée par la restriction de la liberté d’expression. De fait, chaque semaine, c’est le même manège : responsables politiques, expert·es en rien et éditorialistes s’en donnent à cœur joie pour tenter de diviser et discréditer le mouvement. On a eu droit à toutes sortes d’attaques malhonnêtes et de mensonges pour dissuader les gens de se rallier aux gilets jaunes, comme la présence des « chemises brunes ». Certes, l’extrême droite minoritaire tente de gagner le mouvement, mais rappelons que le gouvernement incarne une forme de fascisme qui ne dit pas son nom !

    « Ne rien dire, c’est consentir »

    Chaque semaine, les médias mainstream s’empressent de faire le point : le mouvement s’essouffle-t-il ? (…Ou est-il radicalement réprimé ?) Car dans le logiciel de lecture néolibéral anti-démocratique, il ne doit pas en être autrement, et la méfiance envers les médias est de plus en plus grande. Avec la tyrannie du quantitatif et du sensationnel, les discours et les images n’ont que deux finalités : dissoudre l’empathie naturelle et occuper du temps d’antenne pour ne pas analyser les revendications légitimes. Mais voilà la réalité : nous sommes des millions à soutenir les gilets jaunes, et malgré la violence d’État nous sommes toujours des milliers dans les rues chaque semaine. Et une partie des journalistes commence enfin à remettre en question la manière d’exercer leur métier et à s’interroger sur le sens de déontologie...

    Chaque semaine, les médias passent en boucle les images de violence urbaine, mais uniquement celle des manifestant·es, des « casseur·ses », jamais celle des CRS qui nous tabassent, nous gazent et nous mutilent. Comme dans toutes les luttes sociales, les médias raffolent des micro-trottoirs, pas chers à produire, qui véhiculent toujours le même message : les « honnêtes gens n’aspirant qu’à vivre tranquillement » (comprendre : qui obéissent, travaillent et consomment sans faire de politique) ne peuvent plus circuler librement à cause des manifestant·es qui se plaignent pour rien.

    Les fake news fusent dans tous les sens. On a fait croire que la tombe du soldat inconnu de l’Arc de triomphe avait été saccagée le 1er décembre 2018 et qu’une statue avait été brisée. Rappelons, à toutes fins utiles, que ce monument est l’un des nombreux érigés en l’honneur de la guerre (tout comme le Sacré Cœur qui célèbre l’écrasement de la Commune de Paris…) et que la statue était une moulure. On a même tenté de faire croire, afin de nourrir la peur et de légitimer la violence policière, que les CRS étaient en réel danger de mort par la présence d’assassin·es dans les cortèges. Or, les faits montrent que ce sont les gilets jaunes qui risquent leur vie chaque semaine.

    « J’ai mal à ma démocratie »

    Outre la répression policière, Macron met en scène un « grand débat national » qui relève de la supercherie intellectuelle. Après l’émission « Balance ton post », animée par Cyril Hanouna et la secrétaire d’État Marlène Schiappa, digne du journal parodique Le Gorafi, le gouvernement évince la Commission nationale du débat public, pourtant garante d’un minimum de règles démocratiques, et met en œuvre une scandaleuse campagne de communication nationale.

    « Que fait la police ? Ça crève les yeux ! »

    Face à nos revendications, la seule véritable réponse est le déchaînement de la violence policière. Semaine après semaine, les CRS quadrillent militairement les villes, comme c’est le cas depuis des décennies dans les quartiers populaires des « damné·es du libéralisme », selon les termes de Mathieu Rigouste, repris de Frantz Fanon. Non, les CRS ne ripostent pas aux quelques « casseur·ses » : iels nous attaquent délibérément et s’infiltrent dans nos rangs. Les CRS nous tabassent, nous asphyxient, nous insultent, nous piègent, nous pourchassent, nous mutilent, nous tuent. Les CRS déploient tout un arsenal contre-révolutionnaire pour nous mater : matraques, gaz lacrymogène, grenades de désencerclement, canons à eau, voltigeurs, dispositifs de barrage de rue, hélicoptères et bien sûr les tirs à balles réelles, prétendument « en dernier recours », comme cela aurait pu se passer le 22 décembre 2018.

    On affirme à tort que les manifestations non déclarées sont illégales, mais pourquoi devrions-nous demander la permission de nous rassembler, si ce n’est pour mieux nous contrôler ? Concernant Paris, la violence déchaînée des CRS semble encore plus importante lorsque le parcours est déclaré. Par deux fois déjà, la Nuit jaune qui devait se dérouler place de la République à Paris a été cernée et réprimée avant même qu’elle ne puisse commencer. Ce qui était possible en 2016 avec Nuit debout, malgré le harcèlement policier, ne l’est plus du tout en 2019… Si vous doutez une seule seconde de ces faits, venez voir par vous-même !

    Comme toujours dans ce monde capitaliste et autoritaire, il n’y a pas d’argent pour la vie, la santé, l’éducation, mais il y en a beaucoup pour la mort. À ce jour, on dénombre de nombreuses mains arrachées et d’yeux crevés, ainsi que des personnes blessées par milliers, mais c’est sans compter les centaines de morts dont la domination policière française est responsable depuis des décennies. La violence d’État n’est pas nouvelle, c’est seulement qu’elle vise à présent aussi des populations blanches et des endroits moins enclavés que les « quartiers populaires ». Le Collectif Désarmons-les a établi un recensement des violences policières en janvier 2019, ainsi que le journaliste David Dufresne.

    Or, malgré toutes les tentatives de répression et d’intimidation (notamment celle de Christophe Castaner lors de son entretien avec Brut le 11 janvier, à la 7e minute ; ou le vote express d’une énième loi « anti-casseur·ses », le gouvernement ne parvient pas à nous faire rentrer dans les rangs. Le vernis de la démocratie a craqué, la crise est profonde. Force est de constater que, chaque semaine, nous sommes plusieurs milliers de gilets jaunes à braver le froid et les menaces, et nous ne plions pas.

    « Je pense donc j’y suis »

    Les analyses des chercheur·ses réunies dans cet ouvrage en décembre 2018 m’ont paru très justes et nécessaires si vous n’avez pas suivi le mouvement jusqu’à maintenant. Toutefois, le parti pris du « milieu intellectuel » qui observe et analyse la réalité, parfois sans avoir mis les pieds sur place, lisse forcément l’expression des émotions. Seul l’article de Ludivine Bantigny a vraiment su me rappeler l’enthousiasme débordant qu’on a toutes et tous ressenti dans ce contexte de déréliction, et « le sentiment que rien ne sera plus comme avant3 ». Je suis heureuse de voir que de nombreux·ses « intellectuel·les » appellent leur milieu à adhérer au mouvement et à participer de l’intérieur. Je crois effectivement que l’action n’est pas dissociable de la pensée.

    « Ici débute la première démocratie »

    Le mouvement des gilets jaunes fait trembler les cadres d’analyse, bouscule les représentations et les codes des mouvements sociaux. Parmi les signes qui me laissent penser que nous sommes à un tournant, l’ancrage de symboles forts et l’émergence d’une culture de résistance (par le biais de la musique, de l’art de rue, des films et des livres) témoignent de l’ampleur et de la cohésion du mouvement, et permettent de rompre avec le sentiment d’impuissance et la passivité acquise dès l’enfance.

    Comme le dit Vincent Cespedes, « [les gilets jaunes] ne savent pas ce qu’ils veulent, mais ils savent ce qu’ils ne veulent pas. » Ça bouillonne, ça tâtonne dans toutes les directions. Chaque initiative née de cette insurrection, comme l’assemblée de Commercy, renferme à la fois une part d’espoir et la perspective inquiétante du fascisme. La démocratie est une intelligence collective qui se nourrit de nos idées, de nos connaissances, de nos inspirations, de nos pratiques. Nous avons le devoir d’agir, le droit de nous tromper, mais pas celui de rester les bras croisés. Il ne tient qu’à nous, à toi, à moi, de politiser le mouvement pour l’empêcher de basculer dans l’horreur ou l’inanité

    « Pour le moment, le travail de l’Histoire est en cours et c’est passionnant4. » (Sophie Wahnich)

    Les solutions à l’impasse démocratique ne peuvent venir que de nous. Dans ma vision anarchiste d’un monde juste, la constitution d’assemblées locales me semble un bon point de départ. Ces assemblées pourraient réunir les revendications les plus demandées et poser les principes fondateurs d’une nouvelle constitution. Réparties sur tout le territoire, ces assemblées peuvent investir les municipalités comme le propose Étienne Balibar, et « trouver un ancrage institutionnel [qui] ne veut pas dire qu’on ‘rentre’ au bercail des institutions5 » ; ou bien s’affranchir de toute autorité et proclamer leur légitimité au-delà de toute loi, en vue d’une organisation anarchiste et horizontale fait de comités partageant à la fois des règles communes et pétris de particularismes régionaux.

    Lisez aussi

    La Violence des riches et Sociologie de la bourgeoisie, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon

    Nos rêves ne tiennent pas dans les urnes Paul Ariès

    Propaganda Edward Bernays

    Le FN et la société française André Koulberg

    Les Nouveaux Chiens de garde Serge Halimi

    Journalistes précaires, journalistes au quotidien Collectif

    Pour en finir avec le totalitarisme Roger Martelli

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    Éloge de la démotivation Guillaume Paoli

    Boulots de merde ! Enquête sur l'utilité et la nuisance sociales des métiers
    Julien Brygo et Olivier Cyran

    Littérature

    La Lucidité José Saramago

    L’Homme au marteau Jean Meckert

    Récits

    Je vous écris de l'usine Jean-Pierre Levaray  

    Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle Collectif Mauvaise Troupe

    Jeunesse

    Mort au capitalisme ! Livre de coloriage ! Stephanie McMillan  

     

    1. Page 26. -2. Page 36. -3. Page 45. -4. Page 43. - 5. Page 211.

    Le fond de l’air est jaune

    Comprendre une révolte inédite

    Avec Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, Louis Chauvel, Isabelle Coutant, Aurélien Delpirou, Olivier Ertzscheid, Michaël Foessel, David Graeber, Samuel Hayat, Jean-Claude Monod, Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Alexis Spire, Sophie Wahnich et Michelle Zancarini-Fournel

    Textes réunis et présentés par Joseph Confavreux

    Seuil

    2019

    224 pages

    14,50 euros

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires