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    Une autre fin du monde est possible

    Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

     

    En un mot

    Après avoir rédigé une chronique sur la « collapsologie » de Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, j’ai lu Une autre fin du monde est possible qui se propose de parler de « collapsosophie ». Et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il pose plusieurs problèmes, dont les plus frappants sont de mettre de côté la civilisation en tant que cause véritable des destructions en cours, et de s’appesantir sur une « transformation intérieure », alors que c’est une mobilisation collective et concrète qui permettrait de faire face aux multiples effondrements à venir — ceux qu’on désire, et ceux qu’on veut arrêter.

    « Pour reprendre la métaphore de l’avion et de la difficulté d’atterrir, nous sommes entrés en zone de fortes turbulences. Les voyants s’allument, les coupes de champagne se renversent, l’angoisse existentielle revient. Certains ouvrent les hublots, voient une nuit noire traversée d’éclairs, et les referment aussitôt. À l’avant de l’appareil, on perçoit quelques personnes de la première classe enfiler leurs parachutes dorés. Mais que font-elles ? Vont-elles sauter dans la tempête ? Les classes arrière se tournent alors vers l’équipage et demandent des parachutes, sachant pertinemment que leur requête ne sera pas satisfaite. Pour seule réponse, on leur propose une petite collation, un film, un duty free1… »

    Une résilience européanocentrée et anthropocentrée

    Dans l’idée de « nous préparer intérieurement » à affronter « l’effondrement » (lequel ?), et en un sens à le « dépasser », les auteurs ont en fait écrit un ouvrage de développement personnel sur la manière de rebondir après la sidération, la peur et l’anxiété provoquées par l’avalanche de mauvaises nouvelles. Or, même s’il est légitime d’être effrayé·e à la perspective de perdre ce qui nous est cher, il me paraît déplacé de consacrer un ouvrage entier sur ce sujet, et surtout de la manière dont ils l’abordent.

    En premier lieu parce que les auteurs portent une vision européanocentrée des effondrements : depuis plusieurs centaines d’années, des milliards de gens sont aliénés, exploités, assassinés pour les intérêts d’une poignée de colons blancs. Des cultures humaines, des savoir-faire vitaux et accessibles à tous et à toutes, des liens sociaux sont détruits pour asseoir l’hégémonie des civilisations dominatrices. À l’ère du capitalisme, des générations de gens sont continuellement sacrifiées pour nous permettre à nous, les habitant·es des pays riches, de vivre dans le confort et la technologie. Ces milliards de gens-là sont les premières victimes des désastres écologiques, des chaos économique et financier, des crises alimentaires. Cela n’enlève rien à nos souffrances personnelles, mais cela devrait au moins recentrer la discussion sur les rapports de domination, et au mieux nous encourager à vouloir mettre un terme au système capitalisme qui les engendre.

    Ensuite parce que les auteurs portent une vision anthropocentrée des effondrements. L’effondrement de la civilisation telle qu’on la connaît semble vécu comme un drame, alors que c’est justement son impérialisme et son hégémonie qui sont la cause des maux de la planète et de ses habitant·es ! En parlant de « civilisation thermo-industrielle » et en employant différentes formules vagues et euphémisantes, les auteurs évacuent les problèmes que pose le modèle économique pour se concentrer sur la dépendance aux énergies fossiles. Chaque jour, deux cents espèces animales et végétales disparaissent sous les rouleaux compresseurs d’une société qui repose sur la croissance exponentielle, la compétition, l’accumulation et la privatisation des biens. Le capitalisme et le règne de l’économie nous propulsent dans un monde hors-sol, détruisant l’hétérogénéité des gens et des choses, ainsi que les liens qui nous unissent entre nous et avec notre milieu naturel. 

    D’autre part, ce n’est l’humanité qui est responsable de tous les désastres en cours, mais notre civilisation. Cette confusion laisse croire que l’être humain est foncièrement mauvais et destructeur, et revient à insulter nos ancêtres de la « pré-Histoire » qui ont vécu durant des millénaires sans pour autant dévaster leur milieu de vie, et toutes les civilisations humaines qui ont vécu en harmonie avec la nature jusqu’à ce qu’elles soient éradiquées ou colonisées par notre civilisation. C’est clairement notre civilisation, boursouflée d’ego, de vanité, qui, grâce à une logique tentaculaire et déresponsabilisante, ravage tout sur son passage.

    La transformation intérieure comme planche de salut

    Bien entendu, on encaisse un certain « effondrement intérieur personnel2 » lorsqu’on prend sincèrement conscience de toutes les horreurs et injustices du monde. Loin de moi l’idée de dénigrer la spiritualité face aux épreuves présentes et à venir ! Seulement, je ne peux que bondir à la lecture de longs passages encourageant à « rechercher la bonne posture, en alignant la tête et le cœur, en compagnie de nos ombres, mais aussi en accueillant la lumière de ce monde dévasté3 » ; ou en faisant un parallèle avec les étapes d’acceptation du deuil et de la maladie. Comme si les effondrements étaient une fatalité contre laquelle on ne peut pas lutter, et comme s’ils étaient égaux (l’effondrement biotique étant une catastrophe, celui de l’économie étant souhaitable) !

    Certes, on passe forcément par une « transformation intérieure » , ne serait-ce que pour se désintoxiquer de la propagande consumériste et des valeurs capitalistes, mais les auteurs l’entendent plus comme le « chemin intérieur » dont parle Paul Chefurka. La transformation intérieure, qui consisterait plutôt à observer le monde et le repenser, va de pair avec une transformation extérieure pour changer le cours des choses, pour ne pas rester prostré·es dans le fatalisme. Les récits communs, les mythes, les imaginaires utopiques ou dystopiques, ou « possitopiques » invoqués n’ont de sens que s’ils se traduisent en actions, lesquelles ne figurent pas dans les deux livres que j’ai lus. Face aux effondrements qu’on veut freiner (biotique, écologique) et à ceux qu’on veut précipiter (économique, financier), la riposte n’est pas à chercher du côté du développement personnel mais bel et bien de la mobilisation collective. Nous sommes de plus en plus nombreux·ses à comprendre que les solutions ne viendront pas des institutions, à qui profite le saccage de la planète et la perpétuation des rapports de domination des riches sur les pauvres. Déserter le système (que ce soit par la pensée, par la sobriété individuelle ou par le repli et l’entre soi au sein de communautés, qui seront d’ailleurs réprimées par le système, comme le sont les ZAD) n’empêchera pas de mettre un terme aux massacres, c’est pourquoi la lutte devra être conflictuelle. Il y a ce fantasme que le système capitalisme s’effondrera de lui-même, et qu’il s’agit d’attendre. Or, rien ne dit qu’il s’effondrera, malgré les effondrements. Il parvient justement à perdurer par la marchandisation de tous les aspects de la vie : des « ressources naturelles », des produits, des liens humains, des corps et des esprits, tout peut être acheté ou loué. C’est pourquoi on ne peut se contenter de croire à la fin d’un système qui s’écroulerait sous son propre poids. Nous devons nous mobiliser autour d’une culture de résistance, tisser des liens entre nous, organiser la résistance, sauver ce qui peut l’être, détruire ce qui doit l’être et bâtir le monde d’après…

    Un autre monde... sans projet politique

    Encore faut-il avoir un projet collectif ! Une autre fin du monde est possible, comme lindique le titre de cet ouvrage, et pourtant, cet ouvrage frappe par le flou entourant les positions politiques : à quel monde aspirent les auteurs ? Pour quelles raisons se gardent-ils d’exprimer leurs opinions ? À trop vouloir ratiboiser un large lectorat pour ne froisser personne d’un bord à l’autre de l’échiquier politique, n’en deviennent-ils pas consensuels, voire dangereux ?

    En prétendant, dans la lignée de Bruno Latour4, que les clivages gauche-droite nous divisent moins que la question écologique face à l’urgence, les auteurs sèment la confusion. Car le projet commun (ancré autour de valeurs plutôt à gauche ou plutôt à droite), est le socle de toute vie en collectivité. Il est la grille de lecture, la base de tout choix collectif et politique. Notre projet commun permet de relier les enjeux entre eux (sociaux, économiques, politiques, écologiques) et de définir ce qu’on veut et ce contre quoi on lutte. Ainsi, le volet écologique mené par une communauté ou un collectif de gauche sera clairement différent de celui proposé par la droite, notamment sur les questions des migrations climatiques. Les enjeux écologiques vont de pair avec les enjeux sociaux : nos droits sociaux, durement acquis, pourraient être balayés au sein d’une « dictature verte » ! Même (et surtout) dans l’urgence écologique, il me paraît dangereux de se soustraire à l’élaboration d’une vision commune, et tout autant d’envisager de faire alliance avec celleux qui, précisément, détruisent la planète et les cultures humaines !

    « La déconnexion avec la Nature pourrait bien être la source majeure de nos problèmes5. »

    Tout aussi hallucinante est la quantité d’encre utilisée pour expliquer à quel point l’être humain est déconnecté de la nature, et que c’est probablement là la « source majeure de nos problèmes »… Si nous n’étions pas sans arrêt abreuvés de publicités nous poussant à consommer, et donc à travailler pour consommer, et si la nature n’était ni bétonnée pour ériger les temples de la consommation que sont les centres commerciaux, ni privatisée, mutilée, simulée dans des Center Parcs, alors nous passerions davantage de temps au contact du milieu naturel, et nous ne travaillerions pas. Le problème est bien le système capitaliste, qui, dans un délire prométhéen, nous fait croire qu’on peut s’affranchir de notre environnement, qu’on vaut mieux que lui, qu’il est à notre disposition, et que c’est seulement ainsi que l’être humain sera véritablement libre.

    Donc, pour faire ce « travail de reliance, entre corps, âme et émotions6 » et renouer avec les « autres qu’humains », les auteurs sont allés chercher du côté de l’« écopsychologie » et des stages visant à développer l’empathie. Tandis que les animaux, les végétaux et les êtres humains les plus exploités de la planète meurent en silence, les plus privilégié·es font des formations (à quel prix ? au profit de qui ?) pour renouer avec la nature… Cherchez l’erreur.

    Féministes, vraiment ?

    On s’enfonce un peu plus dans l’aberration avec le point le plus critiquable de l’ouvrage : les positions soi-disant féministes, mais fondamentalement rétrogrades. Pendant ma lecture, j’ai clairement eu l’impression que les trois hommes, ayant découvert les luttes féministes sur le tard, avaient décidé d’adjoindre à leur manuscrit un petit chapitre dédié aux femmes  (des femmes cis, probablement). Le premier problème, c’est que, comme je l’ai expliqué plus haut, leurs positions sur les rapports de domination devraient s’inscrire dans un projet commun plus global (s’ils en avaient eu un), au sein d’une lutte globale contre les discriminations et pour l’équité entre les individus (partons du principe qu’ils sont de gauche).

    Outre le fait qu’ils emploient l’écriture inclusive quand ça leur chante (merci les éditeurices), les auteurs connaissent visiblement très mal le sujet, notamment quand ils évoquent un « grand déséquilibre historique [quand on devrait parler de domination millénaire] entre les sexes [quand on devrait parler de genres]7 ». L’effort serait pourtant louable et leur maladresse excusable si seulement ils ne vantaient pas les mérites des stages initiatiques pour les hommes (cis j’imagine ?) de Mankind Project (et Women Within pour les femmes) visant à former de « nouveaux guerriers » ayant renoué avec une « masculinité mature » (?!). Or, le Mankind Project s’appuie sur une vision naturaliste des genres qui prend racine dans les théories fumeuses du psychiatre Carl Jung, et dans le mouvement masculiniste en réaction à la seconde vague féministe des années 1980. Comment les auteurs ont-ils pu se planter à ce point sur l’égalité des genres ? Comment les éditeurices ont-iels pu laisser passer cela (ça c’est ma conscience professionnelle qui s’alarme) ?

    « Happy collapse8 », vraiment ?

    Face à l’avalanche de questions que posent les effondrements en cours et à venir, il est urgent d’avancer collectivement sur ces réflexions et de porter un coup aux mythes de notre civilisation !

    « Les champignons sont le symbole des associations opportunistes entre espèces, des mutualismes, des hybridations, des métissages, des liens d’entraide entre êtres vivants et entre espèces, et surtout d’un fonctionnement horizontal et décentralisé. Contre la verticale et tranchante ‘logique de la plantation’ (Tsing), ils représentent la logique de la forêt, celle des mauvaises herbes qui poussent aux marges ou qui se déploient lentement lorsque les destructions s’arrêtent9. »

    Lisez aussi

    Comment tout peut s'effondrer Pablo Servigne et Raphaël Stevens

    Comment la non-violence protège l’État Peter Gelderloos

    L'impératif de désobéissance Jean-Marie Muller

    Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Manuel Cervera-Marzal

    Le fond de l'air est jaune Collectif

    La Domination policière Mathieu Rigouste

    La Force de l’ordre Didier Fassin

    La Violence des riches et Sociologie de la bourgeoisie, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon

     

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    Une autre fin du monde est possible
    Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle
    Vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre)
    Le Seuil
    Collection Anthropocène
    335 pages
    19 euros

    Bibliolingus

     
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  • les années avec laura diaz carlos fuentes bibliolingus

    Les années avec Laura Díaz
    Carlos Fuentes
    Gallimard
    2001

     

    En un mot

    Les années avec Laura Díaz, roman colossal écrit par Carlos Fuentes, m’a séduite par sa densité narrative, son style évocateur, sensible et original, qui s’affranchit des codes narratifs classiques, ses détails foisonnants, ses nombreuses références et analyses historiques, politiques et culturelles. Malgré un personnage qui tarde à émerger et quelques longueurs, j’admire le grand souffle et la dimension autobiographique de ce roman, qui nous invite sur les terres mexicaines.

    « Qu’est-ce que c’est un révolutionnaire ? — C’est une illusion que l’on doit perdre à trente ans1. »

    Tout commence en 1999 à Détroit, lorsque le narrateur, documentariste et photographe, découvre les fresques murales de Diego Rivera des années 1930, dans lesquelles il célèbre, non sans une certaine dérision, la capitale de l’automobile. Le narrateur est intrigué par le portrait de deux femmes habillées de manière masculine : la première n’est autre que Frida Kahlo, la compagne de Diego Rivera, et la seconde est Laura Díaz, un personnage inspiré par la grand-mère de Carlos Fuentes.

    Fasciné par ces portraits, le narrateur décide de remonter la trace de Laura Díaz. Nous voilà donc plongé·es au début du xxe siècle, au Mexique, dans la région de Veracruz, à la rencontre de Felipe et de Cósima Kelsen, tous deux émigrés allemands. C’est dans leur hacienda entourée d’animaux et de champs de café que leurs filles sont élevées : coupées de leurs origines européennes par le père qui force l’assimilation au point d’interdire à la famille de parler l’allemand, les sœurs voient leurs talents se développer et se flétrir dans la solitude. C’est dans ce contexte que la dernière des sœurs donne naissance à Laura.

    Rencontre avec le livre

    Les années avec Laura Díaz, roman colossal écrit par Carlos Fuentes, m’a séduite par sa densité narrative, son foisonnement et ses nombreuses références et analyses historiques, politiques et culturelles.

    Le style est effectivement sensible et original, Carlos Fuentes jouant librement avec les codes de la narration et des dialogues, l’alternance des points de vue, et même avec la ponctuation, sans toutefois paraître surfait ou incompréhensible. Il faut s’accrocher aux va-et-vient entre les époques, les endroits et les personnages, à l’abondance de détails, comme si tout cela avait été écrit au gré des émotions. Par ailleurs, les événements qui viennent structurer l’imaginaire de Laura (les doigts coupés de sa grand-mère, les doigts agiles de sa tante sur le piano, les doigts infatigables et ordonnés de sa mère), répétés tels des mantras, avec des phrases parfois répétées à l’identique, ajoutent une délicieuse dimension orale qui se justifie par le fait que Carlos Fuentes aie puisé l’inspiration dans son passé familial.

    Ensuite, la richesse du roman vient du fait que tout le xxe siècle défile sous nos yeux : de la révolution mexicaine, avec le mouvement anarchiste ouvrier, aux deux guerres mondiales, en passant par la guerre d’Espagne puis par la guerre froide et la chasse aux sorcières envers les communistes. L’horreur de la guerre, du fascisme, du stalinisme, des camps de concentration, tout cela s’enchevêtre autour de Laura.

    « Que peux-tu faire pour cet homme qui rampe par terre sans nez ni bras, comme un serpent humain2 ? »

    Tout au long du roman, Carlos Fuentes porte un regard lucide sur les inégalités sociales et le racisme au Mexique : tandis que les bourgeois·es, presque tou·tes blanc·hes et d’origine européenne, exposent la vacuité de leurs vies dans les bals, les ouvrier·ères qui luttent pour leurs droits sont réprimé·es et assassiné·es par la dictature militaire. Et, caché·es des regards, dans des quartiers ségrégés, les plus misérables meurent en silence. Les décennies passent et Laura voit la ville dévorante de Mexico se métamorphoser et s’agrandir, ainsi que l’architecture évoluer au fil des modes et des influences.

    « Il n’y a qu’un pas entre le désir de totalité et la réalité totalitaire3. »

    L’histoire du xxe siècle permet à Carlos Fuentes de dénoncer l’impérialisme (militaire, culturel, politique) américain et européen, le totalitarisme, sans omettre toutefois la critique du camp de la gauche, et notamment des syndicats ouvriers dont le pouvoir se bureaucratise, se verticalise. Plus largement, il me semble que le propos de Carlos Fuentes tend à critiquer le dogmatisme des théories politiques qui imposent aux gens comment ils doivent vivre et penser, et à faire le parallèle entre la foi idéologique et la foi religieuse.

    « La Révolution elle-même, avec ses cérémonies patriotiques, ses saints civils et ses martyrs guerriers, n’était-elle pas une Église parallèle, laïque, tout aussi convaincue d’être dépositaire et dispensatrice de salut que l’Apostolique et Romaine qui avait élevé, protégé et exploité — le tout en même temps — les Mexicains depuis la Conquête espagnole4 ? »

    « Le plus important, c’est que tu assumes quelque chose de vrai et que tu décides d’en faire ton salut au lieu d’attendre ton salut des autres5. »

    Laura enfant, Laura adolescente, Laura adulte. Laura l’épouse, Laura la mère. Il lui faudra beaucoup de temps — une vie remplie de rencontres, d’accidents, de questions — pour se donner les moyens d’être elle-même. Et un peu de patience, pour moi, pour la voir s’affirmer ! Les années se succèdent au fil des chapitres, mais, bien qu’elle soit présente page après page, Laura fera longtemps pâle figure à côté des nombreuses rencontres qui jalonnent sa vie (je pense d’emblée au couple mythique Diego Rivera et Frida Kahlo, mais il y a aussi la multitude de portraits hauts en couleurs des républicains espagnols pétris d’idéaux, des bourgeois·es de la haute société mexicaine, ou encore du cercle des communistes américain·es exilé·es au Mexique durant le maccarthysme).

    « Estime-toi bien servie, ma chérie. Je suis ton mari, mais j’ai besoin de beaucoup d’autres femmes. Il vaut mieux que nous nous entendions sur la question6. »

    Par ailleurs, le narrateur ne manque pas de montrer l’étroitesse du statut des femmes au foyer, dominées par leurs maris « qui [les] condamnent à la théâtralité7 ». Grâce au personnage de Laura, il évoque aussi le continuum entre le corps utile et le corps beau, le temps qui passe, la perception intime de la vieillesse ainsi que son acceptation, plus ou moins sereine.

    « […] Un homme vêtu de n’importe quel costume noir, d’une cravate blanche et d’un plastron en piqué serait toujours élégant sans avoir à s’exposer – alors que chaque femme était obligée de révéler, à ses risques et périls, sa conception personnelle, qu’elle soit conformiste ou excentrique mais de toute façon toujours arbitraire, de l’élégance8. »

    Certes, le caractère de Laura peine à émerger et semble, à certains moments, servir de prétexte pour développer une ambitieuse et impressionnante fresque historique et faire le lien juxtaposant les époques les unes aux autres. De plus, certains dialogues entre des personnages qui débattent des horreurs des nazis, des convictions religieuses et politiques, bien qu’ils soient intéressants, m’ont parus longs et sans lien direct avec Laura, puisque celle-ci se contente le plus souvent d’écouter sans intervenir.

    Mais, en fin de compte, malgré ces longueurs, j’admire le grand souffle et la dimension autobiographique de ce roman, ainsi que la densité et la richesse phénoménales portées par un style évocateur et sensible. Je compte bien découvrir l’ensemble de l’œuvre de Carlos Fuentes !

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    Les années avec Laura Díaz

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins avec la collaboration de José M. Ruiz-Funes

    Carlos Fuentes

    Gallimard

    Collection Folio

    2003

    720 pages

    10,80 euros

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    2 commentaires



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