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    Tribulations d’un précaire

    Iain Levison
    Éditions Liana Levi
    2007

     

     

     « J’ai trouvé le travail
    le plus merdique du monde1 »

    Iain Levison, l’émule contemporain de Jean Meckert, s’est lancé dans le récit des nombreux postes occupés dans sa vie : doté d’une licence de lettres dont personne ne veut, il a exercé tous les métiers qui ne nécessitaient pas de diplôme, en particulier en Alaska où des hordes d’hommes désespérés travaillent de leurs mains trois mois, six mois, un an, en espérant gagner assez et retourner dans la vraie vie. Serveur, plongeur, cuisinier, poissonnier, pêcheur, déménageur, chauffeur…

    Avec cette succession de travaux pénibles, Iain Levison montre comment l’homme devient une main d’œuvre remplaçable dans un système où l’idéologie du marché supplante les valeurs du partage, de la confiance et de la cohésion.

    De cette idéologie découlent une précarité sans demi-mesure : les salariés des États-Unis, embauchés et licenciés à la chaîne, sont les victimes d’un ensemble de lois en faveur de l’employeur. Sans assurance maladie dans la plupart des cas, ils subissent de fortes contraintes : la cadence et le stress sont élevés parce que le sous-effectif est endémique. À cela s’ajoute l’absence de formation et de sécurité, comme le mauvais équipement ou le contrôle de la qualité par l’ouvrier lui-même.

    Au salarié interchangeable, l’entreprise exige le sourire, la mobilité, la rapidité, l’efficacité, l’endurance, l’expérience, et par-dessus tout, l’obéissance. Si vous croyez vraiment en ce que vous vendez, même si c’est de la merde en boîte, c’est encore mieux. Si l’on parle des États-Unis précisément, la situation des salariés s’est exportée dans le monde entier. À ce titre, le documentaire Attention danger travail, réalisé par des Français, est particulièrement frappant.

    Alors, faut-il prôner l’indépendance ? Ne la plaçons pas trop vite sur un piédestal, car elle a aussi un prix : elle revient souvent à se rendre l’esclave, non du patronat, mais du marché tout entier.

    « Un type s’approche et me demande quelques pièces. Je me demande s’il s’en tire mieux que moi, financièrement. À Philadelphie, je me rappelle avoir travaillé un vendredi soir dans un restaurant où un sans-abri mendiait dehors auprès de nos clients. À la fin de la soirée, j’avais gagné soixante-cinq dollars, et lui, soixante-dix. Combien on peut se faire en mendiant ? Je n’ai jamais essayé, je devrais peut-être. Vous choisissez les horaires, vous êtes votre propre patron. N’est-ce pas cela, le rêve américain2 ? »

    « Il faut se tuer à survivre3 »

    Sous-payés, les salariés doivent pourtant porter l’uniforme qu’ils auront payé, se nourrir et voyager jusqu’en Alaska à leur frais. Au final, encagés par les impératifs, les ordres et contre-ordres, les salariés sont amenés à faire des actes qui ne sont pas des choix : pour payer mon loyer je dois travailler ; pour travailler je dois porter un costume cravate, pour acheter un costume cravate je dois travailler…

    Par nécessité, les travailleurs américains exercent souvent deux métiers, voire trois. Pourquoi gagner de l’argent si l’on n’a plus le temps d’en profiter avec dix heures de travail par jour ?

    Le travail, quel qu’il soit, est une forme de prostitution inévitable à celui qui n’est pas rentier.

    « Plus je voyage et plus je cherche du travail, plus je me rends compte que je ne suis pas seul. Il y a des milliers de travailleurs itinérants en circulation, dont beaucoup en costume cravate, beaucoup dans la construction, beaucoup qui servent ou cuisinent dans vos restaurants préférés. Ils ont été licenciés par des entreprises qui leur avaient promis une vie entière de sécurité et qui ont changé d’avis, ils sont sortis de l’université armés d’une tapette à mouches de quarante mille dollars, se sont vu refuser vingt emplois à la suite, et ont abandonné. Ils pensaient : Je vais prendre ce boulot temporaire de barman / gardien de parking / livreur de pizza jusqu’à ce que quelque chose de mieux se présente, mais ce quelque chose n’arrive jamais, et c’est tous les jours une corvée de se traîner au travail en attendant une paie qui suffit à peine pour survivre. Alors vous guettez anxieusement un craquement dans votre genou, ce qui représente cinq milles dollars de frais médicaux, ou un bruit dans votre moteur (deux mille dollars de réparations), et vous savez que tout est fini, vous avez perdu. Pas question de nouveau crédit pour une voiture, d’assurance-maladie, de prêt hypothécaire. Impensable d’avoir une femme et des enfants. Il s’agit de survivre. Encore y a-t-il de la grandeur dans la survie, et cette vie manque de grandeur. En fait, il s’agit seulement de s’en tirer4. »

    Pour finir

    Quand bien même la frontière entre la fiction et le récit serait ténue, Tribulations d’un précaire est révélateur d’un fait mondial : l’homme est dévalorisé au profit d’une entité virtuelle, l’argent.

    Toutefois, Iain Levison, lorsqu’il se fait « balader » de jobs en jobs, fait la connaissance d’une multitude d’autres travailleurs itinérants qui témoignent de leurs propres expériences. Il raconte ces péripéties qui apparaissent tantôt cocasses, tantôt cyniques, mais il parvient à faire passer son message sans être dramatique, dans un langage courant, familier et fidèle à la réalité de chacun.

    Tribulations d’un précaire, c’est un autre versant de L’Homme au marteau de Jean Meckert, lequel attaque la condition du fonctionnaire dont l’horizon est bouché par un travail répétitif et aliénant. Iain Levison est la version moderne du travailleur, qui s’épuise en CDD et en intérimaire, dont l’horizon est hanté par la quête perpétuelle d’un nouveau poste à pourvoir.

    « Contrairement à ce qu’on voudrait vous faire croire, s’approprier le câble est un acte de désobéissance civile dont Martin Luther King et le Mahatma Gandhi seraient fiers. On y associe souvent le terme de “piratage”, utilisé par les médias, qui appartiennent pour la plupart à ceux qui possèdent aussi les réseaux câblés. Ils essaient nous persuader que les voleurs de câble érodent la moralité américaine. Fermer des usines rentables, licencier des centaines de travailleurs et rouvrir ces usines au Mexique avec une main-d’œuvre meilleur marché n’est pas un signe d’érosion de la moralité. Payer des ramasseurs de champignons quatre dollars de l’heure n’est pas illégal. Regarder Pop-up Video gratis, ça c’est un crime5. »

     

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    Tribulations d’un précaire

    A Working Stiff’s Manifesto (titre original)

    Traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Batlle

    Iain Levison

    Éditions Liana Levi

    2007

    192 pages 

    16 €  

    Bibliolingus

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 14 Novembre 2012 à 20:46
    Yspaddaden
    J'aime la façon dont Levison aborde ces problèmes : avec humour.
    2
    Mercredi 14 Novembre 2012 à 21:08
    Lybertaire

    Et écrire l'humour, c'est du talent !

    3
    Dimanche 22 Septembre 2013 à 11:34

    Je prends bonne note de l'ouvrage. J'ai découvert cette maison d'édition avec Kourkov et j'aime beaucoup quand le cynisme se mèle au cocasse! Lequel me conseilles-tu pour commencer?

    4
    Dimanche 22 Septembre 2013 à 18:24

    Eh bien je te conseille celui-là même ! Enfin, toute l'oeuvre d'Iain Levison qui sait être cynique et drôle par rapport à la société américaine contemporaine ! Il sait créer des personnages dérisoires, banals et en même temps touchants. Je n'ai pas encore lu tout ce qu'il a écrit, mais j'y compte bien, petit à petit :)

    5
    Lundi 23 Septembre 2013 à 08:47

    Je trouve le titre génial en plus! Ce qui ne gâche rien!

    6
    Lundi 23 Septembre 2013 à 09:55

    Oui :)

    7
    Mercredi 25 Septembre 2013 à 12:04

    Lis donc le petit boulot de Levison, c'est fabuleux comme roman à l'humour noir bien caustique, arrêtez-moi là ! aussi fabuleux ! Un auteur à suivre !

    8
    Mercredi 25 Septembre 2013 à 13:41

    Je ne les pas encore lu ceux-là, mais je compte bien lire en entier la bibliographie de Iain Levison car j'ai beaucoup aimé les deux que j'ai lus ! Merci du conseil, je note, je note ;)

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