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    On s’habitue
    aux fins du monde

    Martin Page

    Le Dilettante

    2005


     
     

     

     

     

     

    Un début qui ne tient pas ses promesses

    Tout a commencé par un prix. Un prix décerné à Élias Carnel comme producteur de l’année. Mais tout se termine aussi sur ce prix : sa carrière si prometteuse semble régresser. Élias, travailleur acharné chez Galaxie Studio, s’était vu confier un grand projet : superviser le film du célèbre Martial Caldeira tourné en Afrique. Mais pour une raison qu’il ignore, ce projet, qui était la récompense de son investissement chez Galaxie Studio, lui est retiré. Pire, il comprend que celui qu’il croit être son ami a hérité du projet à sa place, tandis que lui se retrouve cantonné à des films de second ordre, comme mettre en scène la vie de Margot Lazarus, une jeune écrivain qui tente de se suicider après chaque rupture amoureuse.

    C’est le début d’une lente remise en question, car Élias n’est pas seulement mis au placard, il vient de se séparer de Clarisse. Durant six ans, il a supporté son alcoolisme, ses frasques et ses violences, ses rechutes et ses exaltations, jusqu’à devenir son protecteur.

    « Leur histoire avait tenu, pensait Élias, car Clarisse avait un caractère éblouissant. Un soir de décembre, déguisée en Père Noël, elle avait distribué des cadeaux aux gamins de la rue. L’alcool aidant, elle osait faire des trucs et dire des choses folles. Invivable trente jours par an, elle se révélait drôle et merveilleuse le trente et unième.

    Bien sûr, elle fabriquait les problèmes à un rythme industriel. Au cours de leurs six années de vie commune, de chacune des semaines, de presque chaque jour, Élias était venu la chercher dans ses différentes résidences secondaires : commissariats, services d’urgences et hôpitaux psychiatriques. Elle lui offrait des fleurs pour se faire et un éclat dans ses yeux.

    Les six années de leur relation avaient été épuisantes. Néanmoins, il s’était senti vivant et son existence avait eu un sens. Élias avait cru que c’était de l’amour parce que personne ne lui avait dit que cela n’en était pas1

    Dépossédé du tournage qui lui aurait permis de fuir ses pensées, sa ville et sa vie, et mis au placard, il s’égare. Ses repères, autrefois Clarisse et son travail, disparaissent. Veut-il vraiment faire des films nourris de la vie des autres, jusqu’à les transformer pour faire apparaître une trame narrative, un climax et un happy end projetables sur grand écran ? Son travail est-il de prostituer l’imagination et la réalité vécue par les autres pour les faire entrer dans le moule du cinéma ?

    Et son amour pour Clarisse n’est-il pas simplement le besoin de se sentir exister pour un autre ? la satisfaction d’être son garde-fou quand elle s’égare, misérable et défoncée, sur le bord de la Seine ?

     

    Une écriture pesante

    On s’habitue aux fins du monde, c’est le récit de quelques mois, pas très remplis, de la vie d’un homme malheureux, dont on sait pertinemment qu’il va quand même trouver le bonheur à la fin du livre, car dans les livres comme dans les films, les créateurs se sentent obligés de terminer sur un happy end. Environ à la moitié du livre, on comprend ce que sera ce happy end, la question n’est pas de savoir comment, mais quand.

    Élias navigue entre déprime et questionnement, violence et routine. On comprend bien qu’il ne voit jamais le côté positif de la vie, à envisager le bonheur même quand il est sous ses yeux et qu’il ne sait pas être heureux.

    Le héros semble torturé, pour des raisons parfois peu lisibles, ce qui donne l’impression qu’il se noie dans une goutte d’eau ; ou bien on a l’impression d’un roman bâti sur une goutte d’eau.

    Dans les à-côté, on rencontre également Darius, un ami d’Élias qui se met à écrire des scénarios inspirés de sa vie de petit criminel du 18e arrondissement. On y voit aussi Zoé, une comédienne quarantenaire qui ne décroche presque plus de contrat pour des films, doublée depuis longtemps par des jeunes filles. Sa vie n’est plus que rythmée par son amant, le mari d’une autre femme. Si ces deux personnages rencontrent leurs propres difficultés, on trouve peu de liens avec l’histoire personnelle d’Élias. Ce sont bel et bien des à-côté, même si la réflexion sur l’amitié est particulièrement intéressante.

    Tout ceci ne fait pas une histoire bien consistante, ni crédible ; il se passe de petites choses, ici et là, mais rien d’aussi dramatique que l’écriture elle-même. Les mots sont choisis dans le souci, propre à l’écrivain français semble-t-il, d’aborder de manière originale les actions et les descriptions, à travers des expressions imagées le plus souvent. Même si l’effort se remarque particulièrement au début du livre, même si l’on tique en se disant : “Il l’a cherché longtemps cette tournure, mais elle retranscrit bien l’image”, le résultat est probant. Les phrases surprennent, accrochent, et c’est toujours mieux que l’effet Marc Lévy qui consiste à se cantonner aux expressions toutes faites pour s’assurer de frapper l’imaginaire collectif.

    Mais ce soin des mots a des effets variés. Si l’objectif est souvent atteint, parfois c’est trop. C’est le cas des retours à la ligne, censés marquer la sentence ou le suspense, qui paraissent inutiles ou abusifs. On en vient souvent à se demander pourquoi telle phrase est décrochée du paragraphe précédent, et de fait on s’interroge sur le sens et l’importance, certainement capitaux, de cette phrase plaquée de manière sentencieuse. Hormis les retours à la ligne mal gérés, les phrases sont courtes, à la structure grammaticale simple et se succèdent durant un paragraphe entier. On obtient un texte sec qui ne parvient pas à rendre l’histoire sombre ; seulement sèche.

    « Tout autour de lui, les parapluies se déployaient en claquant comme de larges voiles noires prises dans le vent. Au milieu du ballet, Élias resta immobile. La lumière des lamapadaires dessinait des îlots dans la nuit. Davant le square de l’Opéra, les portières des voitudes se fermaient avec une brusquerie feutrée ; les phares caressaient les bosquets et les immeubles. La neige avait été déchirée sous les talons et les pneus ; une boue épaisse et grise gisait sur les bords du chemin et de la rue. Les flocons se posaient sur le manteau d’Élias. Il passa une main dans ses cheveux et mit son bonnet. Une voiture démarra devant lui, manquant le renverser2. »

    En fait, les personnages ne sont ni attachants ni propices à l’identification, peut-être à cause de ces phrases sèches. L’ambiance dramatique ne prend pas, l’écriture ne parvient pas à la rendre dure. Est-ce l’univers choisi ? est-ce l’écriture ? ou un peu des deux ? Avec ce ton dramatique, on s’attend à ce que l’auteur nous emporte dans une scène malsaine, violente ou en tout cas, de haute tension, notamment quand Élias se voit trahi par son ami, mais la tension retombe juste après : il se passe quelque chose, c’est sûr et vous pouvez le découvrir vous-même, mais l’événement qui survient n’est pas dramatique.

    De fait, il y a un décalage entre l’histoire, pas véritablement sombre, et l’écriture grave.

     

    Pour finir

    Avec une couverture accrocheuse de Marine Le Breton - c’est tout le charme des éditions du Dilettante - et un titre accrocheur et trompeur, ce roman peut être décevant. Quand on parle de cinéma, d’un milieu exigeant et superficiel où l’on fait du business avec des histoires standardisées, macérées par des producteurs désillusionnés, et que la couverture évoque la drogue, on pense davantage à 99 francs qu’à ce roman.

    S’il se lit avec plaisir, s’il nous embarque mais sans naïveté, ses qualités n’en font pas un roman mémorable, et il manque un petit quelque chose de plus pour passer chez les « Éphémères ». Pour autant, les éditions du Dilettante méritent le détour pour leur ligne éditoriale rigoureuse et pour leurs livres particulièrement esthétiques.

     

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    1. Page 63. -2. Page 19.

     

     

    On s’habitue aux fins du monde

    Martin Page

    Le Dilettante

    2005

    288 pages 

    19,50 € (disponible chez J’ai lu) 

    Bibliolingus

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  • philip-roth-la-tache

     

    La Tache

    Philip Roth
    Éditions Gallimard
    2002

     
       

     

     

    Un roman fourre-tout

    La Tache, le vingt-quatrième roman de Philip Roth (sans compter ses autres travaux), ressemble à un agglomérat de thèmes et de personnages qui lui tenaient à cœur et qu’il n’était pas parvenu à caser dans un précédent roman.

     

    Coleman Silk, le doyen de l’université d’Athena, en Nouvelle-Angleterre, est un professeur reconnu de littérature antique, qui, du jour au lendemain, est accusé de propos racistes. Sans le soutien de la part des professeurs de sa génération, rejeté par les plus jeunes, il se retrouve seul sur le banc des accusés, à une époque où le racisme est fustigé. Vaincu, il prend sa retraite et vit isolé.

     

    C’est en 1998 que l’écrivain Nathan Zuckermann, le héros de quelques uns des romans de Philip Roth, rencontre Coleman, son voisin à présent retraité, et s’intéresse de près à son histoire. La narration, qui fait de Nathan le témoin du naufrage personnel d’un autre personnage, est on ne peut plus classique : parfois, le « classique » a du bon ; parfois non. Les personnages « tiennent debout » davantage parce qu’ils sont brisés par un passé tragique que parce qu’ils sont décrits avec succès par Philip Roth (et la traductrice).

     

    À travers Nathan qui raconte à la première personne, on découvre que Philip Roth ressort une énième fois la topique de l’identité : Coleman Silk n’est pas ce qu’il donne à voir. À l’âge adulte, il a enterré au fond de son être un secret, que ni sa femme ni ses enfants ne connaissent, au prix du sacrifice. Cet homme, en se réinventant, met en scène le rêve américain. Comment, lorsqu’on est défavorisé par une origine sociale ou ethnique, parvient-on à s’élever au-delà des « handicaps » et à réaliser son rêve ?

     

    Par ailleurs, l’individu qui occupe de hautes fonctions sociales ou professionnelles se doit d’avoir une vie privée irréprochable (marié et bon père de famille) ; et lorsque la vie privée entache l’image de l’homme publique, les répercussions sociales, familiales et psychologiques peuvent être irréparables. Philip Roth a su capter l’air du temps et le puritanisme américain. Mais il a également ajouté à l’ensemble une petite touche faussement contestataire (« c’était mieux avant ») surtout à partir du dernier quart, longtemps après que l’intrigue soit tassée – quand le livre tarde vraiment à se fermer.

     

     

    Pour finir

    Dans ce brassage des valeurs américaines et de personnages déchus, l’intrigue est pesante, laborieuse ; on s’attarde sur une multitude de détails qui auraient chacun donné une intrigue s’ils avaient été aboutis. Mais ce foisonnement ne fait pas la richesse de l’œuvre, elle est plutôt comme une grosse valise fourre-tout peu passionnante. L’intrigue est désordonnée, mal soutenue. Les scènes glissent les unes aux autres avec difficulté : il n’y a pas d’élément déclencheur qui redonne un souffle à la narration pour s’immerger dans une autre époque, ou dans la psychologie d’un autre personnage. Au contraire, l’ensemble est dissout et manque souvent de clarté avec la confusion des conjugaisons.

     

    On réunit pèle-mêle des personnages et des thèmes dont on pense qu’ils peuvent coexister, et on les relie à l’histoire et à la psychologie des Américains, comme c’est le cas ici avec l’affaire Bill Clinton-Monica Lewinsky.

     

    Il n’est pourtant pas nécessaire de redoubler de rebondissements pour conquérir le cœur du lecteur. Le jeu des mots, leur intensité peuvent porter à eux seuls l’intrigue. Ici, ni les mots ni les événements ne font écho. Mais quelques passages sortent du flot inconsistant, comme ceux qui concernent Les Farley, atteint du stress post-traumatique du Vietnam.

     

    Au résultat, si les thèmes « classiques » ont toujours quelque chose à transmettre, par-delà les pays et les époques (on a bien écrit un milliard d’histoires d’amour sans qu’elles se ressemblent), ici ils tombent mollement. L’écriture souffre peut-être du filtre de la traduction : les mots ne sont pas ceux que Philip Roth a choisis, et les lecteurs français ne sont pas forcément investis à ce point des questions identitaires et raciales comme l’ont été les Américains.

     

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    La Tache
    Philip Roth
    The Stain (titre original)
    Traduit de l’anglais par Josée Kamoun
    Éditions Gallimard
    Collection Du monde entier
    2002
    448 pages
    22,50 € 

    Bibliolingus

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