• Le Monde selon Garp John Irving

     

    Le Monde selon Garp

    John Irving

    Le Seuil

    1980


     
     

     

     

    Jenny Fields, sexuellement suspecte

    Jenny Fields, une jeune femme issue d’une famille bourgeoisie, transgresse les normes sociales de son époque. En 1940, alors que les femmes ne travaillent pas et sont vouées d’abord à être des épouses et des mères, Jenny Fields, à contre-courant décide d’être infirmière et mère, mais ne veut pas d’un mari. Jenny Fields, avec son franc-parler, écrira son autobiographie qui fera d’elle, malgré elle, une icône féministe, quitte à attirer les courants les plus extrémistes. 

     

    Garp, l’écrivain

    Mais détrompez-vous, l’histoire de Jenny Fields, pourtant passionnante, ne concerne que le tout début du roman (les cent premières pages). Elle donnera en effet naissance à Garp qui deviendra écrivain, et c’est lui qui est au coeur de l’histoire. Auteur d’une nouvelle et de deux romans dont on a quelques extraits insérés dans la narration, Garp s’interroge sur l’ambition d’écrire. L’inspiration vient-elle de l’invention totale, ou est-elle puisée de sa propre vie ? Si Garp se targue d’avoir beaucoup d’imagination, il n’empêche que les thèmes de ses romans reviennent toujours à son vécu et à ses obsessions ; et Le Monde selon Garp, bien qu’il soit souvent farfelu, est un roman autobiographique.

     

    La peur de la mort

    Malgré un début prometteur, Le Monde selon Garp est bien l’histoire de Garp, et surtout de ses obsessions agaçantes qui occupent une place bien trop importante dans ce très long roman. Si l’on devait résumer (bien que tout résumé soit un peu faussé car réducteur), Garp est un écrivain obnubilé par le danger : que ce soit dans sa maison, en bas de chez lui, dans son quartier. Il cherche à tout prix à protéger ses enfants, sa famille, lui-même, du monde extérieur, jusqu’à en devenir paranoïaque. Et comble de tout ça : le narrateur dit qu’il n’a pas le sens de l’humour. Garp est un homme ennuyeux à suivre. On apprend sans grande curiosité beaucoup d’éléments de son quotidien, la vie de ses amis, des gens qu’ils croisent ; quelques uns sont déterminants dans l’histoire, la plupart sont insignifiants.

    Il y a bien des moments surprenants et vifs, amenant des situations rares en littérature, mais beaucoup de passages sont vraiment des digressions, comme quand Garp raconte comment il accoste les automobilistes dans son quartier résidentiel pour leur faire comprendre qu’ils roulent trop vite et pourraient écraser des enfants, ses enfants. Il nous raconte par le menu le type de conducteur à qui il a affaire et les stratégies qu’il met en place pour leur parler…

    « Garp rêvait en effet de pouvoir un jour acheter une forme d’isolement pour se couper de l’horreur du monde réel. Il imaginait une espèce de forteresse où [ils] pourraient vivre à l’abri des agressions, et même du contact, de ce qu’il appelait “le reste de la vie1”. »

    En plus de cela, le narrateur et l’entourage de Garp le définissent comme un être original et un écrivain talentueux. Or, ce n’est pas à force de se le voir répéter que le lecteur va y croire. Il y a comme une impression d’auto-louange agaçante.
     

    Pour finir

    Autobiographique ou pas, Le Monde selon Garp est assez ennuyeux, à l’image de son personnage. Être ennuyeux est un terrible défaut pour un livre qui fait 650 pages (et qui aurait pu en faire moitié moins) : la lecture devient une épreuve à partir du moment où on réalise que Garp est devenu tellement obsédé par la crainte de la mort de ses enfants qu’il en vient à guetter les voitures qui roulent trop vite dans son quartier.

    Il y a bien des qualités à ce roman, mais elles n’effacent pas l’ennui que dégage le personnage.

    Tout d’abord, la narration est agréable : les détails abondent, donnant une grande matière aux personnages, mêlant facilement le présent et l’avenir. Le plaisir n’est pas tant dans le fait de savoir ce qu’il va se passer, mais plutôt comment ça va se passer. Cette avalanche de détails n’est pas sans but, puisqu’elle permet au narrateur de mettre en place les éléments qui feront les drames. La création de scènes inhabituelles et surprenantes, ainsi que l’ironie du sort et la cruauté que John Irving réserve à ses personnages, relèvent aussi l’ensemble.

    D’autre part, ce roman brasse beaucoup de thèmes passionnants, quoique pour certains puritains, comme le féminisme des années 1950 aux États-Unis et ses extrémismes, le viol, la concupiscence et ses dangereuses conséquences lorsqu’on cède à la tentation. Mais, malgré une certaine envergure, il part dans tous les sens et souffre d’une certaine vision d’ensemble.

     

    Challenge littérature américaine

    Littérature nord-américaine Bibliolingus

    Lisez aussi

    La Tache Philip Roth

     

     La Tache

     Philip Roth

     dans Oubliettes


     1. Page 471.

    Le Monde selon Garp

    (The World According to Garp)

    Traduit de l’américain par Maurice Rambaud

    Préface de l’auteur traduite par Josée Kamoun

    Présentation de Pierre-Yves Pétillon

    Éditions du Seuil

    Collection Points

    1998

    654 pages 

    8,50 euros  

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    8 commentaires
  • Siamoises Canesi & Rahmani

    Bibliolingus rentrée littéraire 2013

    Siamoises

    Canesi & Rahmani

    Naïve livres

    2013

    Libfly La voie des indés Bibliolingus


     

     

     

    « Vous êtes de l’autre côté du miroir1. »

    Sophie et Marie, deux sœurs, dont le père meurt lorsqu’elles sont enfants. Leur père, l’homme qu’elles aiment, de manière presque sensuelle, a laissé un vide immense. Parti trop tôt, trop brutalement. Traumatisées, l’une et l’autre se construisent autour de la mort. Plus tard, l’une la repoussera par tous les moyens tandis que l’autre l’embellira, lorsqu’elle viendra. Mais trois ans après, alors que leur deuil semble figé, intact, leur mère rencontre Antoine. Même s’il est beau et gentil, il ne peut occuper la place du père adoré.

     

    « Je ne sais pas si les miroirs
    ont deux faces, dis-je,
    mais ce soir nous sommes sur la même2. »
     

    Siamoises raconte le deuil de leur enfance, puis leur vie adulte, par tranches. Les tranches, ce sont des micro chapitres (trois pages maximum) qui alternent la narration : Sophie, Marie, Sophie, Marie… L’histoire, découpée à l’extrême en demies-scènes, est décousue.

    Sophie et Marie ont chaque fois trois pages, top chrono, pour exprimer des émotions. Leurs récits, déjà courts, sont écrasés par des descriptions agaçantes de leurs voyages autour de la Méditerranée ; souvent sans verbes et sèches, trop imagées et poétisées, elles sont partout, tout le temps.

    Au résultat, Sophie et Marie n’ont pas beaucoup de consistance. Si dans la première partie l’intérêt est maintenu par la souffrance qu’on imagine ressentir lorsqu’on perd un proche, dans la seconde, douze ans plus tard, on ne sait pas bien pourquoi on continue à les suivre. Elles sont malheureuses, elles portent le deuil en elles. Le drame pèse sur elles, la dramatisation bien française qui habite beaucoup de personnages nés d’auteurs français (malédiction !). Elles sont nostalgiques des deux mois de vacances passés au Maroc avec leur mère. Et quoi d’autre ? Ben, justement, rien. Aucune tension, aucune introspection, aucune sensibilité ; mais place à la description.

    Et les dialogues ! Les dialogues font office de narration : les personnages que rencontrent Sophie et Marie racontent spontanément leur vie et leurs origines, dans des monologues ininterrompus d’au moins une page, une page et demie (« Je suis né à Alger, il y a bien longtemps, de parents républicains qui avaient fui Franco. Mon père et ma père enseignaient l’espagnol, papa au lycée Gauthier, un lycée de garçons, et maman au lycée Delacroix, un établissement pour jeunes filles. J’ai grandi avec mes soeurs dans cette ville magnifique, vous n’imaginez pas à quel point elle était belle. Parfait tenue, la beauté méditerranéenne alliée à la rigueur européenne, notre niveau de vie était élevé3…»). Ils donnent l’impression de réciter, comme s’ils entraient en scène et que venait leur tour de s’exprimer. C’est non seulement invraisemblable, mais en plus maladroit et ennuyeux. On n’a même pas appris à les connaître, à les apprécier, qu’on nous balance leur biographie.

    Pour finir

    Malgré un roman documenté et les jolies évocations sur la gémellité, à travers les personnages, la culture, l’histoire des pays, gémellité qui lie les gens, les villes, les destins, l’histoire manque de sensibilité, les personnages font faux et mènent nulle part. Il n’y a pas de tension, pas de but à la lecture… jusqu’à la troisième et dernière partie, haletante, qui aboutit à une fin surprenante, au point qu’on aurait presque envie de relire du début si le texte n’avait pas eu ces défauts. Dommage que l’histoire n’aie pas été menée autrement, pour distiller plus tôt les interrogations et éveiller l’intérêt. Dommage.

     2/6 challenge album

     

     

    Lisez aussi

    Esprit d'hiver Laura Kasischke

     Esprit d’hiver

     Laura Kasischke

     dans Pérennes

    Jumelles Saskia Sarginson

    Jumelles
    Saskia Sarginson
    dans Éphémères

     

    1. Page 162. 2. Ibid. 3. Pages 142-143.

    Siamoises

    Canesi & Rahmani

    Naïve livres

    août 2013

    288 pages 

    20 euros  

     

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    7 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique