• Rentree litteraire 2015 BibliolingusCinq histoires russes Balzamo Bibliolingus

     

    Cinq histoires russes
    Elena Balzamo
    Éditions Noir sur Blanc
    2015

    Masse critique Babelio

     

    En un mot

    Elena Balzamo nous raconte sa jeunesse en URSS et l'histoire de sa famille.

     

    « Les gens de votre espèce ont une mémoire, et c’est de cela que nous ne voulons pas1 ! »

    Elena Balzamo commence par un fait troublant : sa grand-mère, qui écrivait ses Mémoires sur sa vie dans les camps, a fini par les brûler. C’est ainsi que l’auteure raconte ce qu’elle sait de sa famille et de sa propre jeunesse en URSS. Par petites touches, en réunissant les souvenirs, les « on dit » familiaux, les traces écrites, elle nous transmet sa vision personnelle mêlée à l’époque soviétique.

    Des thèmes passionnants habitent ce livre, car, au-delà de ce qu’on connaît des camps de travail, elle explique des aspects précis de la vie quotidienne : le moule éducatif et l’endoctrinement, ce « tissu de mensonges qui recouvrait tout l’espace public2 » ; la manière dont l’État prend le contrôle de la vie des soviétiques, à commencer par le système d’attribution des études, de la carrière et du logement ; la place du livre, à la fois objet aimé des Russes et interdit, et qui était difficile à obtenir tant la vie était chère.

    Elena Balzamo raconte aussi comment elle a appris très tôt à cultiver sa liberté intérieure tout en restant « fiable idéologiquement » en surface, dans une schizophrénie collective et vitale à l’époque soviétique.

    Elle partage aussi sa passion pour les langues (elle est devenue traductrice) et la manière dont les soviétiques percevaient le monde étranger comme inexistant, tant il était impossible de quitter le pays. Elle offre aussi un passage passionnant sur le peuple géorgien et sur la construction de leur langue.

    « Au sujet de ma grand-mère, personne non plus ne m’a jamais dit : “Sache que ta grand-mère a passé la plus grande partie de sa vie derrière les barreaux.” Cela eût été incongru et, surtout, dangereux. On ne dit pas de telles choses à un enfant avant l’âge de raison : il pourrait les répéter à l’école, par exemple, et s’attirer des ennuis. Et, une fois que l’enfant a atteint l’âge de raison, ce n’est plus la peine de lui dire ces choses, il s’en rend bien compte tout seul. Bref, à compter d’un certain âge, j’ai su que ma grand-mère avait été prisonnière politique, comme certains de ses amis. Et mes lectures m’apprenaient que rares étaient les familles qui, à une certaine époque, n’avaient compté aucun détenu3. »

    Pour finir

    Cinq histoires russes est le témoignage d’Elena Balzamo, traductrice et écrivaine, sur sa jeunesse en URSS. Il est fait de souvenirs personnels et familiaux, d’anecdotes et d’imprécisions qui mêlent sa propre histoire à celle de son pays. À travers ce devoir de mémoire, elle tente de percer la chape de silence qui entoure plusieurs générations muselées par le régime répressif. La richesse de ce témoignage tient au regard extérieur que l’auteure peut porter sur son pays, puisqu’elle l’a quitté jeune grâce à une connivence d’heureux hasards.

    Si interroger ses proches est bien souvent difficile, quel que soit le passé familial, il est essentiel de le faire pour mieux se connaître avant que les anciens ne partent. Une démarche difficile, mais réussie par Elena Balzamo qui nous livre un texte personnel à dimension universelle.

    De l’URSS, on s’attache d’emblée à en retenir les camps et la répression, mais le soviétisme n’était pas que ça (en bien ou en mal), et c’est ce que montre l’auteure. Inévitablement, les drames peuplent cet ouvrage, des vies de souffrance et de solitude s’ouvrent à chaque page. On croise le regard de celui qui a tout perdu, de celle qui a passé sa vie derrière les barreaux, et on reste étranglé de souffrance. Mais ce livre n’offre pas que cela, et c’est bien ce qui m’a plu.

    J’ai eu peur d’avoir entre les mains un texte décousu, à l’aspect fourre-tout, mais il n’en est rien. Le livre est construit habilement autour de 5 chapitres, qui se concentrent chacun autour d’un fil rouge : une idée, une période de sa vie.

    J’ai beaucoup aimé ce texte, au-delà de ce que je peux en dire dans cette chronique. J’ai aimé ce partage de vies, le goût des mots et des livres, la sincérité et le recul de l’auteure, la transmission modeste et instructive d’un pan de notre histoire. Cinq histoires russes est un texte singulier et peu commun publié par les éditions Noir sur blanc, dans la très belle collection Notabilia : la mise en page est agréable, la couverture graphique avec une garde rapportée colorée, des montages photo à chaque chapitre, le papier doux et épais. Une belle découverte !

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    1. Page 38. - 2. Page 70. - 3. Page 188.

     

    Cinq histoires russes
    Elena Balzamo
    Éditions Noir sur Blanc
    Collection Notabilia
    2015
    264 pages
    17 euros

    Bibliolingus

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  • L'Adversaire Carrère Bibliolingus

    L’Adversaire
    Emmanuel Carrère
    P.O.L.
    2000



    En un mot

    Emmanuel Carrère raconte l’histoire retentissante de Jean-Claude Romand qui, en 1993, a tué toute sa famille après l'avoir trompée et escroquée pendant dix ans en se faisant passer pour un médecin de l’OMS.

    « Toute la vérité : dix-sept ans de mensonges1 ? »

    En 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses deux enfants et ses parents avec une froideur hors norme. L’enquête policière a mis au jour une réalité monstrueuse et troublante, libérant par là-même le meurtrier : depuis presque vingt ans, il se faisait passer pour un chercheur réputé de l’OMS, fréquentant des personnalités médiatiques et assistant à des conférences internationales sur la médecine.

    Pourquoi ce coup de folie, cet acte impensable, insensé, horrible ? Emmanuel Carrère explique comment il a été amené à écrire un livre sur cette histoire et fait un récit détaillé du procès. Point par point, il reconstitue, comme l’ont fait les enquêteurs et l’entourage, toute une vie de mensonges, de solitude destructrice, de dépression silencieuse, une coquille vide qui lui était devenue insupportable.

    « Ç’aurait dû être doux et chaud, cette vie de famille. Ils croyaient que c’était doux et chaud. Mais lui savait que c’était pourri de l’intérieur, que pas un instant, pas un geste, pas même leur sommeil n’échappaient à cette pourriture. Elle avait grandi en lui, petit à petit elle avait tout dévoré de l’intérieur sans que de l’extérieur on voie rien, et maintenant il ne restait plus rien d’autre, il n’y avait plus qu’elle qui allait faire éclater la coquille et paraître au grand jour. Ils allaient se retrouver nus, sans défense, dans le froid et l’horreur, et ce serait la seule réalité. C’était déjà, même s’ils ne le savaient pas, la seule réalité2. »

    Pour finir

    Emmanuel Carrère raconte très bien. Il est parvenu à construire un récit bien composé, à la fois factuel et nourri d’impressions, entre l’empathie naturelle et le réalisme, sans pathos ni jugement moral excessif, malgré un sujet si délicat.

    L’exercice est terrible pour l’écrivain, chercher à comprendre le criminel tout en se positionnant du point de vue de l’entourage ; d’autant plus difficile pour Emmanuel Carrère qui partage la foi chrétienne dans laquelle Jean-Claude Romand s’est réfugié pendant sa réclusion. Mais le résultat est passionnant, convaincant et se lit presque d’une traite.

    L’Adversaire, un récit vertigineux qui met mal à l’aise. Le procès, qui nourrit cette part malsaine en chacun de nous, ce voyeurisme, dévoile les pans les plus intimes de la vie des victimes. Les médias ont du également s’en donner à cœur joie. On veut comprendre, mais on ne veut pas savoir. On se met à la place des uns et des autres, de ceux qui ont partagé le quotidien de Jean-Claude Romand et qui n’ont rien deviné durant toutes ces années, et à la place de l’écrivain qui s’implique.

    « Il est facile de considérer Romand comme un monstre et ses amis comme une bande de bourgeois de province ridiculement naïfs quand on connaît la fin de l’histoire3. »

    Alors, en faire un récit, et qui plus est un film (L’Adversaire, Nicole Garcia, 2002), c’est aussi donner prise aux désirs mythomanes de Jean-Claude Roman d’être quelqu’un. Perpétuellement dans une mise en scène de soi, Romand est entré dans la postérité en passant du médecin réputé à ce martyr-héros en route pour la rédemption éternelle. Il devient le symbole d’une tragédie à laquelle il a survécu, alors qu’il en est le responsable et le monstre ; il se réfugie (ou se cache ?) dans une foi sans borne pour nier les événements, évacuer une lucidité et une souffrance trop frontales.

    Voilà un récit qui m’a beaucoup touché, notamment parce que je le lis en 2015, date à laquelle le monsieur est libérable, et parce que les enfants victimes auraient eu mon âge s’ils avaient survécu.

     

    1. Page 132. -2. Page 154. -3. Page 187.

    L’Adversaire
    Emmanuel Carrère
    Éditions Gallimard
    Collection Folio n°3520
    2001
    224 pages
    6,40 €

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