• Les-Celibataires.jpg

     

     

    Les Célibataires
    Henry de Montherlant
    Éditions Grasset
    1933

     

     

     

     

    L'animal dépouillé de son fard

    « Mme Émilie avait un visage blafard, qu’elle couvrait encore de poudre de riz, le front y compris ; un "tour" de cheveux violemment châtains ; des dents jaunes comme celles des chevaux ; tout cela lui faisant un visage aux couleurs du Pape (trait honorable), mais enfin qui n’était pas joli joli. Avec cela sèche, voûtée, sans tétons, les sourcils clairsemés et noircis au noir d’allumette, et les mains des Coëtquidan, qui étaient sa gloire, si petites au bout de ses bras – à peine plus larges que ses poignets – qu’elles en étaient monstrueuses, comme des membres atrophiés, ou comme les pattes d’un batracien1. » 

    Montherlant dépiaute l’animal humain, l’étire à quatre épingles et nous montre, en fin connaisseur du genre, toutes leurs faiblesses. Les hommes, les femmes ; les aristos, les gens du peuple ; personne n’est épargné.
    Léon de Coantré, si timide, et pourtant mesquin, radin, pusillanime, vit avec son oncle, Élie de Coëtquidan, un breton méchant, sale, aigri. Octave de Coëtquidan, plus prétentieux que son frère, joue le « genre moderne américain » en glissant des mots anglais dans toutes ses phrases ; mais il est aussi coincé, lâche et vénal que les autres.

    « M. Elie, en effet, était mauvais, comme son père. Quand il voyait une affiche : "Vente par autorité de justice", cela lui faisait plaisir ; quand il lisait dans le journal la nouvelle d’une catastrophe : "Encore quelques Jeanfoutres de moins !" Sa haine (à cet oisif !) pour les gens qui prenaient un congé. Sa haine (à ce raté !) pour les gens qui n’avaient pas réussi. Il pinçait à la dérobée les enfants dans la cohue des grands magasins, ou bien, assis sur le banc d’un square, il les laissait d’abord le frôler dans leurs courses, puis soudain allongeait la jambe et le gosse s’étalait. Mais ce chevalier sans emploi n’usait du ton de dompteur que lorsqu’il pouvait le faire impunément ; il ne domptait que les garçons de café, qui ne peuvent pas répondre, et les chats ; il eût insulté aussi au téléphone, s’il avait pratiqué cette mécanique, mais de sa vie il ne le fit une seule fois ; enfin il insultait par lettres2. »

     

    Un style hors du commun

    Les trois hommes, célibataires et engoncés dans leur paresse quotidienne, vivent de leur petitesse et de leur médiocrité. Bourgeois et pauvres, ils doivent quitter la demeure familiale, dont le loyer est devenu trop élevé, et gagner de l’argent. Partant de cette condition, Montherlant suit les traces de leurs sécrétions : les « gens du monde » ne sortiront pas indemnes d’un roman féroce, impoli et follement transgressif. Comme les œuvres de Zola, la fin est tragique et jamais trompeuse.

    Le style est jubilatoire ; on palpe le plaisir d’écrire, de dépouiller le genre humain ; on jubile ; on adore. Montherlant, délecté des entrailles humaines, plie la langue française à ses exigences, sans jamais être lassant ni faux, non plus que lourd et banal.
    On ferme le livre repu, heureux d’avoir rencontré un auteur rare, sublime et surprenant.

    « Tout ce temps, M. Elie malaxait une boulette de mie de pain qu’il avait rapportée du restaurant, boulette que sa salive et la saleté de ses doigts avaient rendue si noire et si brillante qu’on l’eût prise pour une boulette de goudron. À certain moment, il s’arrêta net dans une évocation sentimentale qu’il était en train de faire, et se mit à fureter sous les meubles, avec des yeux hagards. "Qu’est-ce qu’il y a, l’oncle ?" demanda Léon, inquiet. "J’ai perdu ma boulette", dit le vieux, le visage bouleversé. Léon, s’agenouillant, la chercha avec lui. Quand il l’eut aperçue, il eut une courte hésitation : puis il songea que c’était son dernier soir auprès de son oncle, et au nom du passé, au nom de la famille, au nom du souvenir de sa mère, il ramassa l’immonde petite chose et la lui tendit3. »

     

    Pour finir

    Les yeux rivés sur la nouveauté, on oublie les talents d’hier. Montherlant est de ceux-là ; on en parle peu, sans connaître vraiment, et on finit par oublier qu’ils existent. Marc Levy est en tête d’affiche, brillant de médiocrité, alors que Montherlant est relégué en fin de pile. Un peu d’ambition littéraire ! Achetez (ou empruntez) les yeux fermés ; ils seront grands ouverts sur le génie littéraire. 

    « La véritable tare de Mlle de Bauret, qui était en partie la tare de son âge, et en partie celle de son époque, était que pour elle nouveauté était synonyme de valeur. C’est là signe certain de barbarie : dans toute société, ce sont toujours les éléments d’intelligence inférieure qui sont affamés d’être à la page. Incapables de discerner par le goût, la culture et l’esprit critique, ils jugent le problème automatiquement d’après ce principe, que la vérité est la nouveauté4. »

     

    Du même auteur

    les-jeunes-filles-montherlant-copie-1 

     

    Les Jeunes Filles

    dans Postérités

     

    1. Page 90. -2. Page 43. -3. Page 195. -4. Page 188. 

     
    Les Célibataires 
    Henry de Montherlant 
    Librairie générale française 
    Livre de poche 
    1963 
    258 pages 

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    5 commentaires
  • Le-sel 

    Le Sel

    Jean-Baptiste Del Amo
    Éditions Gallimard
    2008

     

     

     

    L'ennui estampillé

    Au matin, Louise se lève et organise sa journée – choix du menu, courses au marché de Sète, préparation des plats et présentation de la table – en vue du dîner de famille : elle reçoit ses enfants et leur conjoint.

    La narration, relayée de l’un à l’autre, propose toute la panoplie du drame : croyant casser la banalité de leur vie, Jean-Baptiste Del Amo s’est acharné à accrocher à la cheville de ses personnages un boulet (un enfant mort, une homosexualité mal vécue par l’entourage, un père et un époux tyrannique et homosexuel), qui enchaîne chacun d’eux aux vicissitudes du passé.

    Aucun détail n’est épargné : on saura où Louise a acheté ses légumes, quand et comment elle a épluché les carottes et broyé l’ail du plat principal. On connaîtra par le menu le rituel du matin d’Albin devant sa glace et les fréquentations de Jonas lorsqu’il ne travaille pas. Ils parcourent inlassablement les murs de leur incarcération mentale, se remémorant leurs souffrances par vagues successives.

    Armand en est le point de mire : défunt mari de Louise et père des trois enfants, cet immigré italien et pécheur à Sète a consacré sa vie à la mer, au détriment de sa famille. Son absence d’amour, son étrange homophobie et surtout sa cruauté ont fait de lui un homme craint et haï. Comme une sorte de justification du personnage terrible, on retrace l’enfance difficile du petit Armando lors de la terrible traversée des Alpes pendant la Seconde Guerre mondiale, et la mort du vieil homme, plongé dans sa folie et ses excréments, qui continue pourtant à hanter leur vie.

    Del Amo se pourlèche

    Les sujets éculés du Sel sont portés par un style policé, avec quelques saillies d’impudeur (les scènes de masturbation sont nombreuses). L’écriture trop léchée, trop intelligente, trop française, noie l’émotion au profit de paysages méditerranéens décrits avec un soin excessif : « Les cloches de l’église Saint-Louis éparpillaient midi sur les hauteurs de Sète. Leur rondeur de métal vibrait dans la moiteur du port et sur les plages où les vagues s’ourlaient et chuintaient, drapaient les cris des enfants1. »

    Pour finir

    Comme il est de bon ton aujourd’hui de ne plus prendre de risques pour répondre aux impératifs de la rentabilité financière, Gallimard publie toujours plus de titres. Parmi la multitude de livres parus dans la collection Blanche, il est des œuvres qui n’ont plus à voir avec l’ambition littéraire des années 1920. Comme le signale Olivier Besssard-Banquy, « Gallimard publie ce qui peut se vendre tout en étant d'une certaine tenue littéraire». C’est dire : Gallimard a osé publier Bélard et Loïse de Jean Guerreschi dans l’une des plus prestigieuses collections françaises.

    Lisez aussi

    C'est-moi-qui-éteins-les-lumières 

    C'est moi qui éteins les lumières

    Zoyâ Pirzâd

    dans Oubliettes

     

    1. Page 119. -2. Marielle Bedek, « Gallimard fête ses cent ans », La Presse, 20 mai 2011.

     

    Le Sel 

    Jean-Baptiste Del Amo 

    Éditions Gallimard 

    Collection Blanche 

    2010 

    304 pages  

    19,50 €

    Bibliolingus

    Partager via Gmail Delicious Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire