• Nous-sommes-tous-des-assassins

     

    Nous sommes tous des assassins

    Jean Meckert (Amila)

    Éditions Gallimard

    1952

     

     

    « La peine de mort en soi est une séquelle
    des temps barbares1 ! »

    Nous sommes tous des assassins, et Jean Meckert le démontre. Il soulève le malaise, soupèse les arguments des opposants et prouve le dysfonctionnement d’une société figée dans ses rites. On touche au vital : une société a-t-elle le droit de tuer ?

    Chaque personnage incarne l’un des visages de la société française : René Le Guen, Bauchet et Gino sont des meurtriers parce qu’ils sont pauvres. Si le crime n’est pas pardonnable, il ne se lave pas dans le sang et il puise ses origines dans la pauvreté. Un peuple pauvre est un peuple criminel, poussé dans ses retranchements par l’insalubrité des logements, la malnutrition, l’absence d’éducation et le chômage. Quant à Albert Dutoit, clé de voûte du roman, il symbolise l’injustice radicale : être tué pour un crime qu’on n’a pas commis.

     

    « La société exigeait moins l’innocence que la soumission ; c’était dans sa nature2. »

    Mais de l’autre, la bureaucratie des prisons, les juges et les gens aisés, tous ces gens aisés sont aussi des assassins : sous le couvert des « bons sentiments », ils n’hésitent pas à sacrifier le voisin pour s’offrir le choix d’avoir du luxe, ou le luxe de s’offrir le choix – s’offrir tout ce que le pauvre ne s’autorisera qu’à rêver.

    « La liberté ce n’est pas seulement un truc pour que les riches aient leur maison, et les pauvres rien du tout ; c’est aussi que ceux qui ne pensent pas comme les riches, on les tue3 !... »

     C’est avec une grande force que Jean Meckert défend l’abolition de la peine de mort et la condition humaine. En dénonçant le système carcéral, qui cache ses guillotinés tout en prônant « la force de l’exemple4 », il crache sur la société des injustices, sur le « mépris total des gens5 », avec une grande transparence.

     

    « Assassins ! Assassins6 ! »

    Si l’œuvre est une novélisation du film éponyme des cinéastes André Cayatte et Charles Spaak, Jean Meckert lui donne une force telle qu’il est impossible de ne pas se sentir brisé en même temps que tombe le couperet de la guillotine. Avec un grand travail sur l’oralité du langage, il donne une voix et un sens à chacun des personnages. Le langage parlé, comme l’ensemble des signaux humains, révèle l’origine et la pensée de l’homme, mais aussi son incapacité à communiquer avec les autres.

     

    Dieu et la peine de mort

    « – Mon père, coupe Dutoit d’un ton suave, je viens d’apprendre l’existence d’une brigade de récupération des rognons. Après la récupération des âmes, je trouve que ce n’est pas si mal organisé. Rien ne se perd !

    Le père vient en face de lui. Ils se sont déjà jugés tous les deux ; ils ne sont pas du même bord. Mais ils adorent discuter.

    – Je ne saisis pas votre allusion, dit le père.

    – C’est tout, dit Dutoit. Je pense qu’on se soucie bien moins de nos âmes que du confort moral de ceux qui nous ont condamnés. Votre présence ici est davantage un apaisement pour les "bonnes âmes" que pour nous-mêmes.

    – Cette interprétation est celle d’un sceptique, que je plains, et à qui je veux malgré tout apporter l’espérance.

    – Je n’en éprouve pas le besoin, dit Dutoit. J’ai horreur des hypocrisies.

    – Que voulez-vous dire ?

    – Vous le savez très bien. Beaucoup de chrétiens de ma connaissance admettent la peine de mort, et même la réclament. Leur dit-on que c’est un crime contre Dieu ?

    – L’Église admet la légitime défense de l’individu. Elle admet aussi la légitime défense de la société.

    – Dans le danger ! Mais devant un homme enchaîné, enfermé dans une cellule, où est le danger ?

    […] – Le danger, ce sont les autres, dit l’aumônier ; tous ceux qui ont la tentation de commettre le même crime et qu’il faut sauver par la force de l’exemple.

    – Un exemple ?... – Dutoit se met à rire silencieusement. – Un exemple qu’on donne en cachette, parce que l’exécution publique éveillait justement des vocations criminelles. Vous êtes aumônier de prison, n’est-ce pas ? Comment pouvez-vous ignorer que pour les détenus, le condamné à mort représente justement le héros dont on conserve précieusement les cheveux dans un reliquaire ! […]

    – Ma mission est de donner l’absolution à celui qui se repent de ses péchés, dit l’aumônier. Frappe et on t’ouvrira. Mais quand la porte reste fermée, mon ministère est évidemment inutile.

    Je ne crois pas à la confession donnée dans la terreur, dit Dutoit. Mais refuser sa chance de repentir ou de réforme à un individu, j’appelle ça un crime !

    – Certainement, dit le curé. Nous sommes tous des assassins, mon frère7. »

     

    Pour finir

    Nous sommes tous des assassins est glaçant, et plusieurs jours après avoir refermé le livre, le malaise persiste, mais la conscience naît. Au-delà de la peine de mort (encore en vigueur dans les pays dits « civilisés ») qui n’en est pas moins un sujet fondamental, Nous sommes tous des assassins soulève les questions de la solidarité, de l’apprentissage social, de la justice. Tous ces points, en 2012, prennent encore leur sens le plus profond. Voulons-nous vivre dans une société dans laquelle le bonheur de l’homme ne compte pas ?

     

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     Nous sommes tous des assassins  

    Jean Meckert (Amila) 

    Éditions Joëlle Losfeld 

    Collection Arcanes 

    2008 

    224 pages 
     

    10 €    

    Bibliolingus

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  • La-Proie

     

    La Proie

    Irène Némirovsky
    Éditions Albin Michel
    1938

     

     

     

     

    Un « gamin misérable, aux semelles percées1… »

    La proie, c’est l’homme politique pris au piège. Ambitieux, passionné par le cœur humain et l’intrigue, il est prêt à toutes les concessions pour vaincre, s’imposer à tous et parvenir à la réussite sociale.  

    Jean-Luc Daguerne est de ceux-là. Jeune et orgueilleux, il aimait Édith et se serait contenté d’une place modeste dans le monde ; un monde injuste et dur qui l’écrase par son poids immuable.

    « Autour de lui étaient assis des garçons qui, tous, lui ressemblaient, comme si la mauvaise nourriture, le manque d’air et de lumière eussent façonné ces visages et ces corps au sortir de l’adolescence jusqu’à faire d’eux non pas des individus distincts, mais une agglomération, composée moins d’êtres humains que de numéros, d’unités pour la caserne, le bureau ou l’hôpital. Ils étaient tous coiffés de la même manière, les cheveux lisses, collés, rejetés en arrière ; ils portaient des chandails en laine ou de vieux imperméables. Ils avaient la poitrine étroite, le cou fragile dans des faux-cols trop bas ; chacun de leurs mouvements était marqués par la hâte et la fièvre2. »

    « Pour vivre, pour achever ses études sans aide, sans rien demander à un père faible, malade, ruiné, il avait travaillé vraiment au-delà de ses forces. Il avait lavé des voitures, traduit des romans policiers en deux nuits, donné des leçons à des prix de famine, gagné durement, dans le plus complet abandon matériel, le droit d’être libre et responsable de ses actes, l’orgueil de se dire que les siens ne lui donnant rien, n’étaient en droit de rien lui demander, qu’il pouvait pétrir sa vie comme il lui plairait, sans attendre ni conseil, ni secours. Mais, de cette vie, il serait le seul maître3 ! »

     

    « Que chacun se débatte avec son propre destin4 ! »

    Il suffit d’une déception amoureuse, et tout bascule. L’homme au cœur froid, sur les pas de Julien Sorel, devient calculateur et se jette dans la bataille.

    Vibrante, haletante, la passion de Némirovsky pour le genre humain est palpable. La narration aux accents stendhaliens, précise et divisée en cours chapitres, dessine l’ascension sociale où les concessions sont trop nombreuses pour ne pas mener Jean-Luc à sa perte. La Proie, c’est surtout l’éloge de la jeunesse fougueuse et spontanée, désireuse de vivre, de se jeter au monde avec la force, l’élan des espoirs, et parfois des illusions.

    Némirovsky sait donner de l’intensité dramatique aux sentiments et aux personnages envoûtants, desquels il est difficile de s’arracher ou de mal juger. Comment ne pas aimer Jean-Luc Daguerne, Calixte-Langon et Lesourd, tous trois guettés par le vice de la politique, animés par la soif de la réussite ? Ils ont été jeunes, en quête du pouvoir, croyant attirer ainsi le bonheur…

    À l’occasion de la parution d’une nouvelle édition, Olivier Philipponnat revient sur les thèmes qui traversent l’œuvre de Némirovsky : « Il y a un mot qui revient souvent sous sa plume, aussi bien dans ses livres que dans ses brouillons, c’est celui d’"orgueil". D’Antoinette dans Le Bal à l’abbé Péricand dans Suite française, il caractérise bon nombre de ses personnages. Ce n’est pas très loin de ce qu’elle appelle, un nombre incalculable de fois, la "chaleur du sang", une volonté farouche, indomptable, de vivre une vie libre, digne et indépendante, pour ne pas dire individuelle5. »

     

    Pour finir

    Rarement un livre n’a atteint une telle puissance dans l’analyse du cœur humain. La proie, la victime, c’est celle qui abandonne sa part d’amour au profit de la réussite, et qui souffrira de ne pas l’avoir laissé vivre. Némirovsky, disparue trop jeune, a laissé une œuvre éclatante, vraiment moderne et passionnante. La Proie, un livre dont on n’oublie pas l’intensité et la tragédie, un livre classé dans la catégorie Postérités sans hésiter.

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    1. Page 61. -2. Page 27. -3. Page 24. -4. Page 99. -5. « Irène en toutes lettres », entretien avec Olivier Philipponnat par Sandrine Maliver-Perrin, Page n°150, décembre 2011, p. 57.

     

    La Proie
    Irène Némirovsky
    Éditions Librairie générale française
    Le Livre de poche
    2006
    226 pages

    6 €
     
     

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