• les vaches de staline sofi oksanen bibliolingus blog livre

    Les Vaches de Staline
    Sofi Oksanen
    Éditions Stock
    2011

     

    En un mot

    Anna, la narratrice âgée d’une trentaine d’années, souffre de sa double origine finlandaise-estonienne à la fin de la guerre froide. Ce malaise identitaire, qui se traduit par une boulimie-anorexie, est porté par un style fait de phrases courtes et glaçantes, de souvenirs, de sensations. Les Vaches de Staline, le premier roman de Sofi Oksanen, préfigure toute la puissance évocatrice de son roman suivant, Purge, et montre le talent de l’autrice qui sait mettre en lumière les échos dramatiques de l’histoire collective européenne.

    « Mon évasion par kilos est la seule échappatoire, puisque mes jambes refusent de coopérer1. »

    Anna, la narratrice âgée d’une trentaine d’années, est née en Finlande d’un père finlandais et d’une mère estonienne. Dès l’enfance, Anna vit écartelée entre deux pays, pourtant si proches géographiquement, mais séparés par un mur idéologique. A la fin de la guerre froide, la Finlande appartenait en effet au bloc de l’Ouest, tandis que l’Estonie, la « petite sœur pauvre », faisait partie de l’Union soviétique.

    Une fois par an, la petite Anna et sa mère retournent en Estonie voir la grand-mère, mais ces voyages restent secrets, car la mère d’Anna rejette en bloc son pays natal, si mal aimé par la Finlande, et souhaite que sa fille renonce à l’Estonie et devienne une véritable finlandaise. Sa grande peur, c’est que les Finlandais·e·s les prennent pour des femmes russes, alors réputées pour être des femmes faciles, voire des prostituées.

    Pourtant, sans le vouloir, sa mère a transmis à Anna ses traumatismes et ses blocages liés au soviétisme. Sa mère lui refusait tout, sauf la nourriture et la réussite à l’école pour lui permettre d’être bien intégrée en Finlande. Si Anna était effectivement une élève brillante, elle est boulimique-anorexique depuis l’âge de dix ans.

    « Oui, maman, je gaspille tout ce que tu n’avais pas, sans exception. Je laisse tomber tout le reste et je me concentre sur l’essentiel : manger. J’ai régurgité tout ce que tu as bien pu me faire manger. J’ai régurgité tout le reste, car je ne sais rien recevoir qui entre en moi, je sais seulement recevoir ce qui demeure à la surface, comme les regards. Les regards forment à la surface de mon corps un bouclier scintillant d’où ils rebondissent sur les corps des autres femmes, au cul de poire tombant et aux grosses chevilles rebondies, et ils pénètrent en elles, procurant à celles-ci de la honte, et à moi la plus fondamentale des jouissances2. »

    Rencontre avec le livre

    Les Vaches de Staline est le premier roman (peut-être autobiographique, mais cela m’importe peu) de Sofi Oksanen. Lorsque Anna prend la parole dans Les Vaches de Staline, cela fait quinze ans qu’elle souffre de troubles du comportement alimentaire.

    Par petites touches, faites de souvenirs, de sensations, de détails, Anna nous raconte peu à peu son histoire personnelle et familiale entre ces deux pays rivaux ; la honte d’être estonienne en Finlande, le privilège d’être finlandaise en Estonie. Les années passant, Anna témoigne des mutations qui ont façonné une Estonie soviétique, espionnée, rationnée, spoliée, déportée par l’URSS, et qui a basculé en quelques années dans le libéralisme à la chute du soviétisme. Elle raconte l’histoire horriblement fascinante de l’Estonie : aussi bien le passé clandestin du grand-père résistant estonien dans les années 1950 que la profusion de bonbons dans les supermarchés dans les années 1990. Une fois devenue adulte, Anna doit pourtant apprivoiser ce pays que sa mère lui a défendu d’aimer et de connaître.

    Au fil du temps, le poids et l’apparence deviennent une obsession, et il s’agit pour elle de se faire la plus petite possible, la plus mince possible, pour ne pas prendre de place, pour disparaître, fuir de sa vie. Le culte de la minceur, c’est aussi l’assurance qu’on ne la regardera pas parce qu’elle estonienne ou finlandaise, mais parce qu’elle est belle. Par le jeu des pronoms, le style retranscrit admirablement la dissociation entre le corps et l’esprit, propre aux troubles de l’alimentation. Dans une puissance divine illusoire, le corps est totalement maîtrisé, dompté, traité comme une machine, un objet qu’on peut perfectionner. Je ne connais pas trop les troubles alimentaires, mais je pense que la manière dont le sujet est bordé est à la fois réaliste et puissante.

    J’ai beaucoup aimé le style, fait de phrases courtes qui disent le traumatisme de tout un peuple sur plusieurs générations. Il y a des phrases qui claquent, qui glacent, d’autres qui portent une vérité si lourde que les mots les portent à peine. Toutefois, j’ai trouvé la chronologie embrouillée, la coordination des temps étrange, et parfois je ne savais pas bien si Anna parlait de la Finlande ou de l’Estonie (cela dit, c’est peut-être fait exprès). Malgré ces minuscules bémols, je trouve que ce premier roman préfigure toute la puissance évocatrice de Purge, certes en moins abouti. Bref, je ne me lasse pas de lire Sofi Oksanen qui parvient à mettre en lumière les échos dramatiques de l’histoire collective !

    « Je n’ai plus de souffle. Il faut que je m’arrête de parler. Que je réduise mon corps au silence, que je l’aplatisse par terre comme sous une tapette à mouches. Il ne demande plus beaucoup. Encore un peu… Juste un peu. Si peu3. »

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    1. Page 359. -2. Pages 502-503. 3. Page 433.

    Les Vaches de Staline
    (titre original : Stalinin lehmaät)
    Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli
    Sofi Oksanen
    Editions Stock
    Collection La Cosmopolite
    2011
    528 pages
    22,50 euros

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  • a suspicious river laura kasischke bibliolingus blog livre

    À Suspicious River
    Laura Kasischke
    Christian Bourgois éditeur
    1999

     

     

    En un mot

    Dans une descente aux enfers inexorable, Leila, jeune réceptionniste au Swan Motel, se prostitue pendant son service. Les thématiques ainsi que le style de Laura Kasischke, riche en couleurs, métaphores et visions macabres et mélancoliques, en font une lecture saisissante et glaçante. Alerte, talent !

    « Eh bien, ai-je répondu, ayant appris cette réplique par cœur, la chambre coûte soixante dollars. Je crois que la compagnie vaut bien la même chose, non1 ? »

    À Suspicious River, une petite ville du Michigan au Nord des Etats-Unis, Leila, une jeune femme mariée de 24 ans, travaille comme réceptionniste au Swan Motel où elle se prostitue. Lorsqu’elle rentre à la maison, elle retrouve Rick et leur vie de couple qui l’indiffère.

    Dans un récit à la première personne immersif et troublant qui s’adresse à nous, lect·rice·eur·s, on navigue entre le présent qui l’étouffe et le passé qui la hante. Leila nous raconte son enfance dramatique qui peu à peu nous amène à comprendre pourquoi elle en est là aujourd’hui : son corps de jeune femme, cette enveloppe vide et qui a déjà tant vécu, ne lui appartient plus. Les sensations douces ou violentes, les sentiments amoureux ou agressifs, rien de tout cela ne lui importe, et on assiste à l’inexorable descente aux enfers de son autodestruction. Leila, tout comme son mari anorexique qui ne mange plus pour contrôler son apparence et sa vie, cherche désespérément à disparaître.

    Lorsque Gary entre dans le motel, avec son bel air et son accent texan, et qu’il semble la regarder autrement et prendre soin d’elle, sa vie va définitivement basculer.

    « Mon corps me faisait l’effet d’être une vieille pierre, mais Rick, toujours habillé, ne cessait de le caresser, comme si mon corps était tout à fait nouveau2. »

    Rencontre avec le livre

    Quand je découvre un texte pareil, je suis à la fois heureuse et frustrée qu’il existe encore des milliers de livres à découvrir. À Suspicious River, le premier roman de Laura Kasischke, est à mon sens aussi saisissant, glaçant et malsain parce que la forme sert admirablement le fond, et j’ai pris tout un tas de notes, comme si j’allais en faire un commentaire de texte.

    Tout autant que le personnage de Leila, celui de son mari est aussi très important pour comprendre le rapport au corps. Chacun·e prend le contrôle de sa vie comme il·elle peut, et c’est finalement en disant toujours « oui » à tous les hommes que Leila donne une direction à sa vie, si morbide soit-elle. À travers ses personnages, Laura Kasischke s’attache aussi à dépeindre une Amérique conservatrice, raciste et glauque.

    Ce « je », omniprésent alors qu’il est en train de disparaître, est déroutant, tout comme lorsqu’elle s’adresse à nous en glissant de temps à autre des formules étonnantes d’indifférence : « il se peut que j'ai fait ci » ; « j’ai peut-être fait ça » ; « je crois que j’ai dit ça »…

    Des images très fortes me restent en mémoire, portées par le champ lexical du morbide, des couleurs vives et lumineuses (essentiellement autour du rouge agressif, du bleu mélancolique et du flash blanc aveuglant), des visions et des odeurs macabres obsédantes et très animales (les yeux sombres du daim mort, les cygnes de la rivière, le lapin mort suspendu à l’arbre), des métaphores puissantes (« je me suis sentie rougir – une saucière de sang tiède qui m’éclabousse le visage et le cou3 » ; les cygnes qui forment « trois crucifix formés par leurs ombres4 »).

    Voilà une œuvre à lire, à sentir, à voir, qui m’a pétrifiée d’horreur. Ici, ce n’est pas seulement l’horreur gratuite et voyeuriste du fait divers, mais l’horreur de voir un être abandonné par une société individualiste et désolidarisée. Même s’ils sont sombres et tristes, mais puissants, j’adore les romans de Laura Kasischke !

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    Purge, Sofi Oksanen

    L'Œil le plus bleu, Toni Morrison

     

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    À Suspicious River
    (Suspicious River, traduit de l’anglais, États-Unis, par Anne Wicke)
    Laura Kasischke
    Le Livre de poche
    2013
    384 pages
    7,10 euros

    Bibliolingus

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