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    La Voleuse de livres

    Markus Zusak

    Oh ! Éditions

    2007

     

     

     

     « Cinq cents âmes.

    Je les portais à la main, comme des valises. Ou bien je les jetais sur mon épaule. C’est seulement les enfants que j’ai emportés dans mes bras1. »

    « Venez. Je vais vous raconter une histoire2. »

    Je suis la Mort et je vais vous raconter l’histoire de Liesel. Avec les livres, Liesel découvre le pouvoir des mots et le secret d’Hitler ; avec moi, elle découvre les couleurs sombres, l’immobilité, le froid. Écoutez-moi, je vais vous raconter son histoire.

    Molching, petite ville près de Munich, où la vie se replie sur elle-même, resserrée à l’extrême, où les couleurs du ciel sont hallucinées par les bombes et les fumées, où la terre prend l’odeur des corps… Où les mots se révèlent à Liesel, qui, du haut de ses dix ans, découvre la guerre et la lecture.

    On y retrouve une Saumensch, un accordéon, un garçon aux cheveux couleur citron, un autre aux cheveux comme des plumes, un boxeur juif, Mein Kampf, un ciel bleu, « avec un gros nuage allongé qui ressemble à une corde, et, au bout de cette corde, le soleil [qui] fait un trou jaune3… » et beaucoup de couleurs.

    « S’il vous plaît, essayez de ne pas détourner le regard4. »

       La Voleuse de livres, le roman d’un maître. En donnant la parole à la Mort pour raconter l’histoire personnelle dans la grande Histoire, Markus Zusak enjambe avec habileté les lieux communs de la narration pour ce genre de récit et se meut avec aisance avec l’omniscience de sa narratrice. Si ce n’était que cela, Markus Zusak entrait seulement dans les Éphémères, mais la Mort nous implique, nous titille, nous dérange.

     Elle nous fait voir tous les tons de gris qui habitent les cœurs des hommes. Voici, nous dit-elle, comment le régime nazi prend place dans leurs âmes, comment la pression sociale, la suspicion, les menaces et la peur poussent chacun de nous à collaborer, plus ou moins activement, au fascisme. Chaque détail compte dans l’apparence ; à tout moment, il faut prouver sa soumission au nazisme.

     « Un peu plus tôt, chez les Hubermann, un petit drame avait eu lieu. Ils ne retrouvaient plus leur drapeau. “Ils vont venir nous chercher, dit Maman à son mari. Ils vont venir nous chercher et nous emmener.” Ils. “Il faut qu’on le retrouve.” Il s’en fallut de peu que Papa ne se rende au sous-sol pour peindre un drapeau sur l’une de ses bâches de protection. Heureusement, on finit par dénicher l’objet dans le placard, roulé en boule derrière l’accordéon.

     “Cet accordéon de malheur m’empêchait de le voir.” Maman pivota sur ses talons. “Liesel !”

     La fillette eut l’honneur de fixer le drapeau au châssis de la fenêtre5. »

     Avec Liesel, c’est la difficulté de vivre qu’on appréhende : l’incertitude du lendemain, le rationnement, les denrées rares, voire épuisées, les nuits dans les abris. On découvre aussi comment l’adolescente trouve à être heureuse parmi la misère et les décombres ; l’enfance est unique, la sienne sera de ces couleurs-là : rouge de sang, jaune de l’étoile des juifs, noire de la croix gammée.

    Pour finir

    Ce qui aurait pu être un énième récit de la Seconde Guerre mondiale est un roman magistral. Magistral parce que Markus Zusak maîtrise quand et comment le lecteur doit découvrir de nouveaux éléments. Il découpe chapitre par chapitre le cheminement de son histoire avec précision ; l’écriture impérieuse colle au plus près des événements et des émotions. Pas à pas, on avance vers l’inéluctable fin, la pression au ventre. Au lecteur d’être attentif, d’assembler patiemment les morceaux, et de se laisser guider avec confiance.

    La distillation macabre est pourtant profondément humaine : faite de synesthésies mêlant les couleurs, la poésie, les sentiments et les hommes, elle montre aussi le hasard, la chance, le destin et la volonté qui s’affrontent, tout comme le racisme, la violence, l’amitié et la solidarité, écartant le dualisme antagoniste du Bien et du Mal.

    « Un sept. Vous jetez le dé et vous regardez sur quelle face il tombe, en prenant conscience que ce n’est pas un dé réglementaire. Vous dites que c’est de la malchance, mais vous avez toujours su que cela devait arriver. C’est vous qui l’avez introduite dans la pièce. La table l’a sentie dans votre haleine. Le Juif dépassait de votre poche depuis le début. Vous le portez à votre revers et, quand vous jetez le dé, vous savez que ça va être un sept, exactement le chiffre qui va vous nuire. Et c’est un sept. Il vous regarde dans les yeux, répugnant et miraculeux, et vous partez avec ça, sui commence à vous ronger.

    Tout simplement la malchance.

    Voilà ce que vous dites.

    Aucune conséquence.

    C’est ce que vous vous forcez à croire, mais au fond, vous savez qu’il s’agit du signe annonciateur d’événements à venir. Vous cachez un Juif. Vous le payez. Vous devez le payer, d’une manière ou d’une autre6. »

    Les personnages, au-delà de la lecture fiévreuse, semblent réels et gravent leurs sentiments et leurs actions dans nos cœurs. Ancrée dans un moment précis de l’Histoire du monde, La Voleuse de livres a pourtant gagné son intemporalité.

    « “Regarde les couleurs, dit Papa.” Comment ne pas aimer un homme qui non seulement remarque les couleurs, mais en parle7 ? »

     Lisez aussi

    Les-cerfs-volants 

     

    Les Cerfs-volants

    Romain Gary

    dans Postérités

     

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     La Voleuse de livres

    The Book Thief (titre original)

    Markus Zusak

    Traduit de l’anglais (Australie) par Marie-France Girod

    Éditions Pocket

    2010

    640 pages 

    8,10 €  

    Bibliolingus

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    Le Ciel tout autour

    Amanda Eyre Ward
    Éditions Buchet/Chastel
    2005

     

     

     « Les Femmes dans le Couloir
    de la Mort de Gatestown1 »

    Trois femmes se retrouvent à Mountain View, une prison pénitentiaire dans l’État du Texas. Karen est condamnée à mort pour avoir tué les hommes qui l’ont violée et abîmée, alors qu’elle se prostituait pour survivre. Celia vient assister à la mort de Karen qui a tué son mari, coupable d’être témoin de ses meurtres. Franny revient dans la ville de son enfance après la mort de son oncle, médecin à la prison. Au-delà de leurs différences, les trois femmes sont liées par le quotidien de la prison, et plus particulièrement de ces femmes, Karen, Jackie, Veronica, Tiffany, qui sont dans le Couloir de la Mort.

    Celles qui savent qu’elles vont mourir recréent, chacune à sa manière, leur univers au sein d’un environnement hostile. En attendant la mort, elles décorent leur cage, dessinent les murs, soignent leur corps. Amanda Eyre Ward décrit leurs tentatives, qui tantôt paraissent vaines, tantôt touchent jusqu’à l’intimité. Des mots jaillissent la simplicité, l’habitude, l’amour qui nourrissent le quotidien de ces femmes en sursis.

    Le besoin de vivre, la proximité et la précarité d’un quotidien stérile exacerbent les tensions. Les rituels de la prison, les chaînes, les barreaux et les violations de leur vie intime les prive de leur dignité.

    « Pour survivre à l’enfermement, il faut oublier le monde extérieur, la pluie sur la peau, le plaisir de conduire une voiture où bon vous semble. Trouver quelqu’un à aimer à l’intérieur des murs, cesser d’attendre qu’on appelle votre nom les jours de visite. C’est facile, d’une certaine façon, un peu comme sombrer dans des sables mouvants ou dans la tristesse. Il suffit de lâcher prise2. »

    « Que serais-je devenue
    si j’avais passé ma vie ici ?3 »
     

    Comme Jean Meckert dans Nous sommes tous des assassins, Amanda Eyre Ward incarne tour à tour les positions concernant la peine de mort : il y a celles qui s’y opposent parce qu’elles ont cerné que les criminelles étaient parfois innocentes ; et celles qui ont perdu un mari, un enfant, un frère, et qui ont besoin qu’on reconnaisse leurs souffrances.

    Tout en gris comme leur tenue de prisonnières, le roman d’Amanda Eyre Ward donne à voir une humanité à la fois belle et horrible, digne et écœurante.

    À travers leurs télévisions, dans leur cage, on observe de loin les réactions de l’extérieur. Les médias ostracisent les prisonnières ou en font des égéries. Voyeurs, ils volent les moindres informations sur leur vie passée et présente (le dernier menu du condamné), quitte à inventer et mentir, au profit du scoop.

    « Karen est dans le Couloir de la Mort depuis cinq ans. Chaque heure qui passe ressemble à la précédente. Elles connaissent toutes la date de leur exécution, et l’ordre dans lequel elles sont censées mourir : Jackie, Karen, Veronica, Tiffany, Sharleen. Mais aucune n’est morte encore, donc elles sont sauves. Elles se sont habituées au rythme lent et répétitif de leurs journées. Demain matin, si Jackie est emmené, revêtue de sa robe rouge, et exécutée – oui, si Jackie est emmenée, elles le seront toutes. Et Karen sera la prochaine4. »

    Pour finir

    Amanda Eyre Ward a su saisir ce dernier instant, quand l’inéluctable mort vient, et que seules la dignité et la paix comptent encore pour celle qui va mourir. Il fallait l’écriture d’une femme pour rendre à la femme sa puissance devant la mort. Ce très beau premier roman, publié aux éditions Buchet/Chastel, est à la hauteur du sujet qu’il traite.

    « Le pire, ce sont les yeux. Quoi qu’il arrive, ne les regardez jamais dans les yeux quand ils s’en vont5. »

    Lisez aussi

    Nous-sommes-tous-des-assassins Jean Meckert Bibliolingus

    Nous sommes tous des assassins
    Jean Meckert
    dans Postérités

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    Un coupable
    Jean-Denis Bredin
    dans Éphémères

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    La prison est-elle obsolète ?
    Angela Davis
    dans Essais

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    Emmanuel Carrère
    dans Pérennes

     

    Challenge littérature américaine

    Littérature nord-américaine Bibliolingus

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    Le Ciel tout autour

    Sleep Toward Heaven (titre original)

    Traduit de l’américain par Anne-Marie Carrière

    Amanda Eyre Ward

    Buchet/Chastel

    2005

    324 pages 

    20 €  

    Bibliolingus

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