• Rentrée littéraire 2013

    Esprit d'hiver Laura Kasischke

     

       

    Esprit d’hiver
    Laura Kasischke

    Christian Bourgois
    2013

     

    « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux1. »

    Derrière cette couverture et ce titre qui ne paient pas de mine se cache une œuvre fascinante et obsédante. Esprit d’hiver débute comme une histoire banale : une journée de Noël, des cadeaux sous le sapin et un repas de famille. À partir de cette trame ténue, Laura Kasischke tisse une toile habilement ficelée. Car ce matin-là, Holly se réveille tard, beaucoup trop tard, et sent que quelque chose a changé, que quelque chose du passé est revenu jusqu’à eux en ce jour de fête. Retenus par le blizzard, les invités ne viendront pas et son mari est auprès de ses parents. Là voilà seule avec sa fille dont le comportement est étrange, mais de nombreux détails clochent autour d’elle. Si la narration, très condensée, dure moins d’une journée, le temps se dilate à l’extrême ; on navigue avec souplesse entre les époques et les lieux, révélant combien Laura Kasischke maîtrise son art.

    Un huis clos intime et obsédant

    Très vite, on est subjugué par la narration qui se focalise entièrement sur les pensées de Holly. Par toutes petites touches, on entre dans son intimité, dans ses angoisses de mère, dans son passé douloureux. Mais Holly nous fait l’énumération, à sa façon un peu obsédante et litanique, de tout ce qui a changé depuis qu’elle s’est levée ce matin, depuis le jour où Tatiana est entrée dans leur vie.

    Holly, une femme tout entière dévouée à sa famille et à sa maison, une femme d’intérieur américaine comme on l’entend dans les clichés, dévoile peu à peu ses faiblesses, ses souffrances, ses travers. Elle nous interpelle, nous lecteurs, et souvent directement, sur les thèmes de la folie, de l’âme, du sens de la vie et, au-dessus de tout cela : sur nos origines, sur l’endroit où nous naissons qui forge notre identité et auquel on ne peut se soustraire.

    Pour finir

    Esprit d’hiver est un bijou de la littérature contemporaine. Avec son écriture schizophrénique et angoissante et sa narration fournie, pleine de détails répétés inlassablement par Holly, Laura Kasischke nous tient captifs, nous faisant guetter le moindre élément pour savoir, enfin savoir, quelle est cette chose qui les a suivi depuis la Russie. Elle parvient toujours à susciter le doute sur ce qui réel ou ne l’est pas, à nourrir en nous la tension, d’autant qu’elle maîtrise terriblement bien l’art de distiller les éléments dans une lente progression. Au point que, jusqu’au dernier paragraphe, on ne saura pas ce qu’il s’est passé.

    En fait, Laura Kasischke écrit là un hommage au lecteur, à celui qu’elle pousse jusqu’à l’extrême. C’est comme si elle nous disait, « Montre-toi à la hauteur en t’accrochant à tous les détails qu’Holly va te donner et assemble-les ; et moi aussi, je serai à la hauteur de tes attentes : tu ne seras pas déçu d’avoir accompagné Holly en ce jour de Noël… » La fin, effectivement, invite à une seconde lecture.

    On se laisse manipuler par Laura Kasischke, on se laisse immergé dans ce huis-clos, au point que tout ce qui n’est pas Esprit d’hiver n’a aucune importance, pourvu qu’on puisse le lire d’une traite. Esprit d’hiver est une œuvre fascinante, obsédante et bouleversante.

     challenge album1/6 

     

     

     

     

    De la même auteure

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    1. Page 11.

    Esprit d’hiver

    Mind of Winter (traduit de l’anglais, États-Unis, par Aurélie Tronchet)

    Laura Kasischke

    Christian Bourgois

    2013

    282 pages

    20 euros

    Bibliolingus

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  •  Loving Frank Nancy Horan

     

    Loving Frank

    Nancy Horan

    Éditions Buchet Chastel

    2009

     

     

     

    Un hommage à Mamah

    Loving Frank a un goût d’éternité : ce roman parle d’architecture visionnaire, d’émancipation féminine et d’amour. Mamah Borthwick Cheney, une intellectuelle qui œuvre depuis plusieurs années pour la liberté des femmes, est tombée amoureuse de Frank Lloyd Wright, l’architecte inventeur des « maisons prairies » au début du XXe siècle. Mais l’un et l’autre sont déjà mariés et la société n’accepte pas la liaison hors mariage. À une époque où la notion de « couple » n’a pas encore supplanté celle du « foyer », une femme telle que Mamah, qui quitte son mari et ses enfants pour vivre en Europe avec celui qu’elle a choisi, celui qu’elle aime et qui l’aime, est rejetée par son entourage. Cette femme, en avance sur son temps, qui plaçait l’amour au-delà du mariage de raison, qui voulait que la femme soit l’égale de l’homme, a été la cible des journaux qui créeront le scandale à Chicago pendant plusieurs années.

    L’histoire d’amour, à contre-courant de toute une époque, n’est pas racontée d’une manière fade ni niaise comme on peut le lire dans d’autres romans. L’amour, au cœur de Loving Frank, occupe une place sensible, mêlant confiance, séduction, ambition, découvertes, mais aussi compromis et doutes. Un amour contemporain, raconté sans maladresse, sans platitudes, à la fois idéaliste et réaliste.

     

    Pour finir

    Nancy Horan signe ici un premier roman unique. Elle a fait revivre le charme désuet d’une époque où le temps paraissait s’écouler plus lentement, sans la frénésie qui nous paralyse aujourd’hui, et retranscrit à la fois l’esprit d’une société bridée par les interdits moraux et les communautés d’avant-gardistes. Mais elle est aussi parvenue à rendre Mamah vivante et aimante, pleine d’ambition et d’incertitudes, terriblement contemporaine et crédible. Car cette Mamah-là, ce Frank-là et leur entourage ont bel et bien existé. Toute cette histoire est vraie, aussi belle et tragique soit-elle. La réalité réunissait tous les éléments pour créer un roman spectaculaire et passionnant, et Nancy Horan l’a fait avec brio, jouant avec les parts de vérité et les zones d’ombre pour recréer leur amour et leur vie. Un conseil : ne faites aucune recherche sur leur histoire avant d’avoir refermé ce livre. Le plaisir et le souvenir n’en seront que plus indélébiles.

     

    Challenge littérature américaine

    Littérature nord-américaine Bibliolingus


     

    Loving Frank (titre original)

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Virginie Buhl

    Le Livre de poche

    2011

    576 pages 

    7,5 euros  

    Bibliolingus

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