• Salon du livre de Paris 2014Luz ou le temps sauvage Elsa Osorio

     

    Luz ou le temps sauvage

    Elsa Osorio
    Éditions Métailié
    2000



    En un mot

    Luz, née en 1976 en Argentine pendant la dictature militaire, raconte comment elle a découvert qui étaient ses vrais parents.

     

    « Je veux connaître la vérité,
    quelle qu’elle soit1. »

    Lorsque Luz donne naissance à son fils Juan, des sensations confuses remontent à la surface. Elle a le sentiment que sa mère Mariana, si distante et glaciale, n’est pas sa vraie mère. Sa relation avec elle, ainsi qu’avec le reste de sa famille bourgeoise, est conflictuelle : à chaque fois que Luz fait quelque chose qui sort des conventions, voilà qu’on accuse les gênes de Luz, comme si c’était une fille de rue, une fille de rien. Luz, troublée depuis la naissance de son fils, part en quête de son identité.


    « Combien d’enfants disparus,
    combien dont on ignore l’existence2. »

    Comme Luz, ils sont plusieurs centaines d’enfants, nés entre 1976 et 1983, à avoir grandi auprès de parents qu’ils croient/ont cru être les leurs. Durant la dictature militaire, une véritable chasse aux sorcières a déferlé sur le pays ; des milliers de militants communistes, des « subversifs », des « terroristes » en quête de démocratie, ont été enlevés, torturés, tués, anéantis. Et parmi eux, des mères séparées de leurs enfants. Difficile de les retrouver sous leur nouvelle identité, surtout quand leurs parents sont morts et que leurs familles se trouvent démunies face à l’immense silence de la junte militaire.

    « Nous luttons pour la vie, mais pour une vie différente de celle que propose le système bourgeois, nous luttons pour la vie au sens plein et précis du mot, une vie digne de toute une humanité collectivement réalisée3. »

     

    Pour finir

    Des années plus tard, Luz raconte la vérité sur sa naissance et sur ses vrais parents. Elle raconte l’impuissance et la douleur des familles dans une époque où rêver de démocratie était une condamnation à mort. Elle raconte l’aveuglement de ceux qui sont proches du pouvoir et qui refusent de voir que l’épuration est perpétrée par leurs maris, leurs pères, leurs frères. Elle raconte aussi l’acharnement des Grands-mères de la place de Mai qui ont tenté de retrouver les enfants disparus, même si peu d’entre eux ont été révélés sous leur vraie identité.

    On découvre très tôt qui sont les vrais parents de Luz, Elsa Osorio a choisi de raconter les événements de manière chronologique. La teneur du roman n’est pas : qui sont ses vrais parents, mais plutôt, comment va-t-elle remonter la piste de ses origines ? Il n’empêche que l’intensité est au rendez-vous, même si davantage d’éléments historiques concernant la dictature méritaient leur place. D’entrée de jeu, Luz nous plonge dans ses origines obscures, sans répit ni poésie, délivrant la parole de ses parents, de ses oncles et tantes, sur vingt ans d’histoire, usant parfois du « tu » qui dévore le lecteur dans ces horreurs.

    Voilà donc un roman fort qui fait remonter à la surface les « temps sauvages » de l’Argentine largement impunis, et qu’il ne faut pas effacer des mémoires, d’autant que des horreurs pareilles arrivent encore dans le monde. Si vous vous intéressez à l’Argentine, un détour par ce livre s’impose !

    « Tu penses que ceux qui militaient, ou qui avaient simplement des idées différentes des tiennes, méritaient qu’on leur mette le corps en bouillie, qu’on les humilie, qu’on les assassine, ou qu’on les brise idéologiquement en les obligeant à une trahison douloureuse4 ? »

     

    Du même auteur

    La Capitana Elsa Osorio  

     La Capitana
     dans Pérennes

     

    Challenge littérature argentine

     Littérature argentine Bibliolingus

     

    1.  Page 298. -2. Page 287. -3. Page 184. -4. Page 208.

     

    Luz ou le temps sauvage
    (A veinte años, Luz, titre original)
    Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
    Elsa Osorio
    Le Seuil
    Collection Points
    2010
    480 pages
    8 euros 

    Bibliolingus

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  • L'Aveuglement José Saramago

     

    L’Aveuglement
    José Saramago
    Éditions du Seuil
    1997


     
     

     

    « Une mer de lait1 »

    Et si tout à coup, nous devenions tous aveugles ? Dans L’Aveuglement, une épidémie de cécité paralyse le pays entier en seulement quelques jours. Les premiers aveugles seront mis en quarantaine, mais bientôt des hordes d’aveugles se retrouvent livrées à elles-mêmes. Plus de gouvernement, plus de transports, plus d’eau ni d’électricité, le pays est plongé dans une blancheur aveuglante.

    Dans le chaos le plus total, les êtres humains, sans plus de pudeur, deviennent des porcs ; angoissés jusqu’à l’extrême, ils errent dans les villes désertées, construites pour les yeux qui voient. Débarrassés de leur humanité, ils commettent des atrocités et révèlent leur nature animale : ils sont prêts à tout pour se nourrir, quitte à être méchants, malhonnêtes et lubriques. Mais ce qui fait aussi l’humanité persiste : l’avarice, le vol, le chantage, la lâcheté. Les actes de solidarité sont isolés, car quand on est aveugle, l’absence du regard de l’autre, qui juge et sanctionne les comportements, n’oblige plus à la bonté. Le rapport aux autres, à soi et au réel sont bouleversés. On a besoin du regard de l’autre pour avoir conscience de sa propre existence. L’identité s’efface, on n’a plus besoin de noms, car nous ne sommes plus tout à fait humains.

     

    « Je n’oublierai pas ton visage2 »

    Ayant perdu subitement la vue au coin de leur rue, loin de chez eux ou au volant de leur voiture, les liens sociaux se désagrègent. Comment retrouver sa famille, sa maison, quand il n’y a plus personne pour nous guider ?

    Parmi eux, une seule femme n’a pas perdu la vue. C’est à la fois une bénédiction et un piège. Une bénédiction car elle peut guider les survivants et leur permettre de s’en sortir ; un piège parce qu’elle voit l’horreur sous toutes ses formes. Être l’aveugle dans une communauté de voyants, c’est continuer à sentir le poids de leur regard et se sentir humain ; cette femme, à l’inverse, est la seule à subir les dégradations humaines, à voir les corps des morts, des nus, des vieux qui rampent ou qui marchent à quatre pattes.

     

    Pour finir

    Bien que L’Aveuglement soit une histoire allégorique à la portée incroyable, c’est aussi un livre d’horreur avec des scènes difficiles à lire, à la limite de l’insoutenable. Mais ce qu’on qualifie d’horrible, c’est seulement ce qui nous ramène à ce que nous sommes ; nous sommes l’horreur. Saramago met tout autant en scène les conséquences de la cécité qu’un microcosme composé de quelques personnages dans un monde apocalyptique.

    La violence, l’intensité, l’intimité que dégage ce texte sont saisissants. L’écriture, qui supprime totalement la ponctuation du dialogue, libère un flot dense, rempli de digressions, qui empêche de reprendre son souffle et de détourner le regard. On est happé, emprisonnés, par ces blocs de textes juxtaposés qui dépeignent une humanité détruite. Pourquoi sont-ils aveugles ? Que refusons-nous de voir chaque jour qui passe ? Y a-t-il une espèce animale qui s’est autant auto-détruite que la nôtre ?

     

    « Tu ne sais pas ce que c’est que de voir deux aveugles se quereller, Se quereller a toujours été, plus ou moins, une forme de cécité, C’est différent, Tu feras ce qui te semblera le mieux mais n’oublie pas que nous sommes des aveugles, de simples aveugles, des aveugles sans rhétorique ni commisération, le monde charitable et pittoresque des braves aveugles est terminé, maintenant c’est le royaume dur, cruel et implacable des aveugles tout court, Si tu pouvais voir ce que je suis obligée de voir, tu désirerais être aveugle, Je te crois, mais je n’en ai pas besoin, je suis déjà aveugle, Pardonne-moi, mon chéri, si tu savais, Je sais, je sais, j’ai passé ma vie à regarder à l’intérieur des yeux des gens, c’est le seul endroit du corps où il y a peut-être encore une âme, et si les yeux sont perdus, Demain je leur dirai que je vois, Fasse le ciel que tu n’aies pas à t’en repentir, Demain je le leur dirai, elle s’interrompit puis ajouta, Si entre-temps je ne suis pas entrée moi aussi dans ce monde3. »

     

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    La Lucidité
    dans Pérennes
       

     

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     1. Page 14. -2. Page 217. -3. Pages 155-156.
     

    L’Aveuglement
    (Ensaio sobre a Cegueira, titre original)
    Traduit du portugais par Geneviève Leibrich
    José Saramago
    Éditions du Seuil
    Collection Points
    2000
    368 pages
    7,60 euros

    Bibliolingus

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