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    Bibliolingus rentrée littéraire 2013

    Mobiles Sandra Lucbert

     

     

     

    Mobiles

    Sandra Lucbert
    Éditions Flammarion
    2013


     
     

    « Tu crois que je suis en train
    de rater ma vie1 ? »

    Dans Mobiles, les personnages, qui ont entre 25 et 30 ans, sont des étudiants thésards ou tout juste entrés dans la vie active. Artistes et/ou intellectuels, ils se confrontent difficilement à la réalité. Ils doivent être flexibles et précaires pour répondre aux injonctions de la société, comme Méta, prof de français des banlieues et qui galère sur sa thèse sur le surréalisme, Marianne qui ne parvient pas à décrocher un poste de psychanalyste alors que, socialement, c’est une privilégiée qui a tout pour réussir dans la vie.

    Il y a aussi Mathias, le frère de Méta, qui tente de construire sa vie après avoir cherché une alternative au capitalisme en créant un squat communautaire ; mais celui-ci a fermé, ce qui remet sa perception du monde en question ; Assia qui ne parvient pas à vivre du métier de comédienne et fait des petits boulots du Pôle emploi, ce qu’elle appelle à juste titre la « prostitution minimale d’instertion2 » ; Raphaël, lui, voudrait faire du cinéma mais il se sent bloqué par sa condition sociale, et en attendant il est magasinier à la Bibliothèque nationale de France.

    Comment ont-ils choisi leur voie ? Et est-ce vraiment un choix, ou une destinée sociale ? Peut-on parler de méritocratie quand certains ont autant de privilèges et parviennent facilement à se réaliser sans se compromettre ?

     

    « Tu n’as pas peur d’être un raté,
    quelque part dans ton for intérieur3 ? »

    Dans Mobiles, il y a le style. D’abord, de courts chapitres qui précisent chaque fois la rue ou le bâtiment (à Paris ou en banlieue bien entendu) où se passe l’action, comme s’il fallait sans cesse injecter des repères spatiaux pour masquer l’absence d’évocation de l’écriture et des personnages.

    Ensuite, les références culturelles saupoudrent le roman ; même si elles s’accordent avec le caractère des personnages, c’est terriblement agaçant. Lorsque les personnages pensent, parlent, ou envoient des textos, ils font des citations. Ainsi, l’un rétorque à l’autre par une citation visiblement connue par cœur (tantôt André Breton4, tantôt Jung5). Lautréamont, Balzac, Flaubert, Deleuze, Sartre, sont conviés toutes les trois pages. Les références sont légitimes dans le cas de Méta qui fait une thèse de littérature, mais plus de la moitié des personnages en est imprégnée. Même une figurante, une fille dans un café, lit Critique de la faculté de juger de Kant6 : était-ce nécessaire ? Et quand il y a de la musique, c’est du classique, évidemment.

    Dans ce bouillon de culture, on suit les personnages en train de travailler à la bibliothèque, au Louvre pour une exposition, à une conférence (« interroger la place de l’énoncé théorique dans l’art contemporain7 »). Ou bien dans un café parigo-parisien. Ou encore en promenade à vélo. L’impression de passer d’un événement culturel à l’autre est renforcée par le fait que les péripéties en elles-mêmes ne sont pas racontées : les personnages les racontent lorsqu’ils voient les autres personnages, ce qui laisse une impression de vide.

    Le style, ce sont aussi des phrases courtes souvent bizarres, pas claires et peu évocatrices, ainsi qu’une incursion souvent maladroite des dialogues dans la narration. Comme s’il fallait enjamber certains mots pour créer un style (histoire que le lecteur se heurte à chaque phrase étrange). Ajoutons l’effet (probablement) réaliste des textos, lesquels permettent de rompre la narration linéaire (ou de suivre des conversations peu intéressantes). Par exemple, cette promenade en vélo de Méta et Raphaël.

    « Elle a toujours détesté le vélo. [...] Aucun déluge de klaxons n’accompagne ses manœuvres, à lui [Raphaël], tandis qu’elle s’enlise dans l’opprobre automobile. Elle le suit pourtant. Stridence des freins à ses oreilles. Évidemment les feux sont décalés, mais elle ne peut pas prendre en compte toute cette circulation, sans quoi elle se retrouverait larguée derrière. Il remonte le courant humain du Marais avec la même aisance exaspérante. Elle se scinde au point de côté, sur le marché de l’Hôtel de Ville. Elle emboutit l’octogénaire Caddie devant le stand poissonnerie, renverse les olives sur le présentoir “Dégustation d’Italie”. Il sillonne sans efforts l’espace devant elle. La Seine. Elle évite de peu la ponctuation finale en forme de rétroviseur de bus. Ses cils de paupières en ont vibré, de ce frôlement. Elle perçoit dans une buée l’immobilisation du morceau de laine bleu pétrole qui tournoie autour du cou de Raphaël. Elle n’ose y croire ; de la sueur en nappes entre les paupières, elle ne voit plus, elle a le nez bouché et la langue gonflée. Complètement décavée, dégoulinante et les cheveux en motifs d’Alhambra, elle pose pied à terre devant lui, assis sur une borne au carrefour avec son écharpe éclatante. Il considère le trou au genou de son jean, qui s’agrandit irrémédiablement.

    Elle, soufflerie en haut-parleur. Il porte ses yeux ailleurs. Elle voit ce qui arrive quand elle quitte son caveau de nicotine ? Il déteste ce quartier, il précise. Non ? Vraiment8 ? »

     

    Pour finir

    Attention, roman français dans son archétype le plus ennuyeux ! Dans Mobiles, l’histoire est sans relief, les sept personnages sont insignifiants comme des squelettes sans chair, sans chaleur. L’ensemble est trop intellectualisé et métaphorique ; les trajectoires mentales, les émotions des personnages ne sont pas assez explicites. Les séquences ennuyeuses se succèdent, dans lesquelles il ne se passe rien de significatif jusqu’à la fin ; le mot « fin » aurait pu être posé plus tôt ou plus tard, qu’importe. L’histoire est habillée d’un arrière-plan de crise et de révolution sociale, comme pour faire écho aux malheurs des personnages (et puis la révolution sociale, c’est à la mode). Et pourtant, les thèmes de l’effondrement des rêves, confrontés à la réalité, de l’inadaptation et de la précarité, étaient un bon point de départ.

     

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    1. Page. -2. Page. -3. Page 178. -4. Page 40. -5. Page 272. -6. Page 257. -7. Page 84. -8. Pages 102-103.

      

    Mobiles
    Sandra Lucbert
    Éditions Flammarion
    août 2013
    288 pages
    18 euros 

    Bibliolingus

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  • Commentaires

    1
    Lundi 16 Décembre 2013 à 11:41
    Alex-Mot-à-Mots

    Tu as raison, le point de départ était intéressant....

    2
    Lundi 16 Décembre 2013 à 12:20

    En fait, c'est la même chose que pour les films, l'idée de départ est souvent bien, mais je n'aime pas du tout la manière de l'exploiter et je suis déçue. Ici encore c'est le cas :(

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