• Le Démon du bien 3/4 ≡ Henry de Montherlant

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    Le Démon du bien

    tome 3/4

    Henry de Montherlant

    Éditions Grasset

    1937

     

     

    « Et à peine fut-il arrivé, sans ouvrir ses valises ni rien, il prit sur les tables les brouillons, les dossiers, les carnets de notes, et il étala tout par terre à travers la pièce. Et il dit : “Maintenant, je vais en jeter un sacré coup !”

    Et la pièce du travail était la plus petite des pièces, pour que l’exiguïté concentrât la pensée, la renvoyât vers vous, pour qu’on s’y sentît bien coincé. Et elle était dans un désordre digne des dieux.

    Et il tomba la veste, le gilet, la chemise, qu’il jeta eux aussi par terre, resta en gilet cellular. Et il tomba les souliers, resta en chaussettes. Et il se dépeigna, des cinq doigts. Et ainsi, ni lavé ni rasé, il s’assit à sa table. Et il se gonfla d’air, à bloc, comme le grand loup noir des Trois petits cochons. Et il avait peut-être l’air de ceci et de cela, mais sûrement il avait l’air d’une brute ; et il en était une. Et il poussa son cri de guerre, son “Montjoie et Saint Denis !” : il dit à voix forte : “Je les enc… tous !...” (La création romanesque n’est-elle pas un viol de la nature ?) Et il se pencha sur la feuille blanche. Et il rentra dans son œuvre, avec toute sa faim. Et il rentra dans sa probité.

    Et la première phrase apparut, sûre de son élan, de sa courbe et de son but, heureuse de sa longueur promise, avec les anneaux coruscants de ses qui et de ses que, avec ses parenthèses, ses fautes de grammaire (voulues), ses virgules et ses points et virgule (il la scandait tout haut : “virgule… point et virgule…” : c’était la respiration du texte ; si le texte n’avait pas bien respiré, il eût crevé, comme un vivant) ; apparut, enroula, déroula ses méandres, ses rugosités, ses mollesses et ses diaprures, avec une lenteur sacrée ; et, lorsqu’elle eut bien promené les qui et les que, et les parenthèses, et les fautes de grammaire, et les virgules et les points et virgule, elle se souleva pour l’image finale, comme un roi-serpent, lourd de loisir, quand il s’est fait à loisir couler dans tous les sens, quoique toujours selon une pensée unique, lève au-dessus des pierres et darde sa tête brillante. 

    Il écrivit neuf jours de suite, à raison de douze heures de travail par jour. Il trempait sa plume en lui-même, et il écrivait avec du sang, de la boue, du sperme et du feu1. »

    « Mais enfin, pourquoi voulez-vous m’épouser2 ? »

    Costals, qui se plaisait en compagnie de Solange, est maintenant confronté à l’ « hippogriffe nuptial3 » : le mariage que lui réclament la donzelle et ses parents ! Dans la comédie de l’homme amoureux, il ne peut plus nier combien il tient à son indépendance au-dessus de toute chose. D’abord, il y a l’écriture, incompatible avec le couple, lequel brise son énergie créatrice. Et puis les plaisirs de la chair, avec toutes les femmes, dont il ne se prive pas même en étant engagé envers Solange. Costals contrôle tout : sa vie, son œuvre, ses femmes. Pour la première fois, il se voit envahi par le devoir conjugal : en 1927, on doit épouser la femme qu’on dépucèle. Bref, il a peur du mariage.

    « Laissez-moi vivre à la cime de moi-même. Laissez-moi me saouler la g… de l’exaltation que me donne cet accord plein et parfait entre ce que je suis et la vie que je mène. Laissez-moi marcher sur les eaux. Mais non, elle brûle moins que moi, et moins vite. Elle n’est pas, elle se sera jamais de cette famille des demi-fous et des demi-folles, dont je suis, et qui est la seule ambiance où je me meuve à l’aise. Je brûlais ; elle m’éteint. Je marchais sur les eaux ; elle se met à mon bras : j’enfonce4. »

     « Le démon de la charité, toujours, qui désorganise ma vie5… »

    Tantôt à Paris, tantôt à Gênes, puis au Maroc, Costals tergiverse, soufflant le oui et le non, le chaud et le froid. Cette grue, s’il l’épouse, c’est plutôt par charité, par goût de bien faire les choses plutôt que pour lui-même. Dans son indécision, il avance d’un pas, fait une promesse, recule de deux pas, prononce des mots assassins. À force de manipulations, il s’interroge plus profondément : va-t-il vraiment l’épouser ? Ce serait une bonne expérience pour son œuvre, d’incarner l’homme marié. Solange, c’est une bonne fille après tout, docile, discrète, accommodante…

    « Elle dépérit, se voûte, a le regard absent, si je ne l’ai pas serrée trop longuement dans mes bras. Aussitôt que je le fais, je vois sa physionomie se transfigurer : un jardin desséché, dans lequel on ouvre des conduites d’eau, – ou le chien qui pleurait parce qu’on le laissait trop longtemps seul. Elle se rappelle imperceptiblement à moi, comme fait une chatte pour qu’on la caresse, ou un chien pour qu’on joue avec lui. Je songe à ce chat siamois, que j’aimais bien, mais qui avait un tel besoin d’être caressé qu’il beuglait sans arrêt – trente miaulements rauques et déchirants à la minute – tant qu’il n’était pas sur les genoux de quelqu’un. À peine sur les genoux, et peloté, il se taisait. Comme je ne pouvais pas avoir un valet de chambre exprès pour caresser le chat, ou un appareil électrique spécialement conçu à cet usage… Solange, si je veux qu’elle ronronne, il faut sans cesse que je m’occupe d’elle : une cajolerie, un petit mot, une “attention” ; qu’elle se sente sans cesse soutenue. Être le ballon d’oxygène de quelqu’un, c’est gai ! Et sans doute, encore une fois, rester maître de mon travail tout en ayant pour elle un enveloppement constant, mener à bien ma tâche propre tout en confortant les autres, c’est chose virile. Mais cela m’épuise. Gênes ! Ville symbolique. Oui, la pauvre petite, comme elle me gêne6 ! »

    Du même auteur

    Les-Célibataires 

    Les Célibataires

    dans Postérités

         

     

     

     

     

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    1. Page 1365. -2. Page 1336. -3. Page 81, Pitié pour les femmes, Henry de Montherlant, Gallimard, Folio n°156, 1972. -4. Page 1342. -5. Page 1351. -6. Page 1342.

     

    Le Démon du bien

    Montherlant. Romans et œuvres de fiction non théâtrales

    Préface de Roger Secrétain

    Henry de Montherlant

    Éditions Gallimard

    Collection Bibliothèque de la Pléiade

    1959

    1566 pages

    59 €

    Bibliolingus

     

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