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    Les Nouveaux Chiens
    de garde

    Serge Halimi

    Éditions Liber-Raisons d’agir

    1997

     

     

    Dieu est marché, Dieu est patron, Dieu est audimat, Dieu est carrière. 

    Où se place l’éthique ?

    Après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil national de la Résistance jetait les bases d’un journalisme indépendant, revendiquant « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères1 ».

    Les chiens de garde du Paf, même s’ils sont peu nombreux par rapport à l’ensemble de la profession, veillent à dorer la légende de leur indépendance – c’est peut-être leur plus belle omerta professionnelle. Mais, même s’ils sont peu nombreux, ils se disputent les émissions politiques et économiques sur les écrans, la presse et les radios.

    Pour ces vedettes, les contraintes sont nombreuses : l’audimat, le scoop, le temps, la célébrité, le patron de la chaîne ou du journal (un industriel milliardaire qui a fait du journalisme son arme de propagande) dont il faut vanter les mérites… Rappelons les portraits dithyrambiques de Jean-Luc Lagardère, rusé et ambitieux en public, simple et aimant en privé. Bref, un doux renard des affaires dont il faut suivre l’exemple.

    « Notre public devra se contenter, le plus souvent, de pensée prêt-à-porter, d’“images dramatiques”, de la langue de bois des têtes d’affiche de la politique et de l’économie. De vedettes du show-biz ou du cinéma venues assurer la promotion de leur dernier chef-d’œuvre en direct à 20 heures… sans parler du record du plus gros chou-fleur de Carpentras ou des vaches envoûtées dans une étable des Hautes-Pyrénées. Au nom de la concurrence, chacun court pour copier l’autre2. » 

    Leur omniprésence médiatique, alors qu’ils chantent à l’unisson la gloire de la finance, étouffe les voix dissidentes à la dictature du marché, lesquelles d’ailleurs ne sont pas bankables.

    « La pensée unique n’est pas neutre, elle n’est pas changeante et il n’y en a pas deux comme elle. Elle traduit “en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international”, de ceux qu’on appelle “les marchés”, c’est-à-dire les gros brasseurs de fonds. Elle a sa source dans les institutions économiques internationales qui usent et abusent du crédit et de la réputation d’impartialité qu’on leur attribue : Banque mondiale, FMI, OCDE, GATT puis OMC, Banque de France. Elle prétend soumettre les élus à ses Tables de la Loi, à la “seule politique possible”. Celle qui serait “incontournable”, celle qui a l’aval des riches […]. Céder à cette pensée, c’est accepter que la rentabilité prenne partout le pas sur l’utilité sociale, c’est encourager le mépris du politique et le règne de l’argent3. »

    Les professeurs de la soumission

    Leur indépendance est dissoute par les pressions de toutes parts, mais les journalistes savent gérer leur carrière. Il s’agit de se faire copain avec les politiciens qui accordent de larges faveurs, et avec les collègues qui accordent des postes et des salaires prestigieux. On s’invite aux émissions les uns les autres, on congratule le copain qui a écrit un énième livre consensuel, parce qu’il fait bon pour un journaliste de se faire passer pour un intellectuel indépendant.

    Chacun mène sa carrière professionnelle individuellement et fait valoir ses atouts auprès des gens de pouvoir. Il n’y a pas de théorie du complot : ces journalistes ne font probablement pas masse consciemment dans la connivence, ils agissent dans leur propre intérêt, à savoir leur carrière et leur célébrité, qu’ils tentent de déguiser en notoriété. Si ce sont des bêtes de chenil, ce sont aussi des bouledogues de la gestion de carrière.

    Pourquoi ces journalistes, experts, spécialistes, sont-ils disposés à accompagner les choix de la classe dirigeante, à nourrir la « machine à propagande de la pensée de marché4 » ? Probablement parce que journalistes et politiciens sont pour la plupart issus du même milieu : ils font les mêmes études, ils évoluent dans le même environnement social traditionnellement à droite, lequel encourage les accointances et les intérêts. Chacun trouve son compte dans l’ordre actuel du monde ; c’est la classe dominante qui a intérêt à ce que sa vision du monde soit assimilée par le reste de la population pour légitimer leur position.

    Pour finir

    À travers la guerre du Golfe, le traité de  Maastricht et le mouvement social de 1995 contre le plan Juppé, Serge Halimi élabore une thèse bien construite, qui mérite autant de contradictions que d’assentiment. D’un côté, les chiens de garde, de l’autre les chercheurs de vérité qui se font les porte-parole des pensées non médiatisées.

    Le métier de journaliste, fondé sur la découverte et la diffusion de la vérité, est tellement perverti qu’il devient rare de cerner une information dénuée de censure du patron, du marché, ou du journaliste lui-même. Mais des organisations ont développé, notamment grâce à internet, un mode de financement permettant la liberté d’action et de réflexion pour ne plus être soumis au régime du marché... Chez ceux-là on retrouve l’éthique, les valeurs, la foi en un autre monde.

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     1. Page 32. -2. Page 45, extrait de Marcel Trillat et Yannick Letranchant, « Informer autrement sur France 2 », Le Monde, 5 juillet 1997. -3. Page 46. -4. Page 103. 

     Les Nouveaux Chiens de garde
    Serge Halimi
    Liber-Raisons d’agir
    2005
    112 pages
    6,10 €

    Bibliolingus

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    Éloge de la démotivation

    Guillaume Paoli

    Éditions Lignes 

    2008

     

     

    L’âne, la carotte et le bâton

    Né dans une ambiance de constante culpabilisation des chômeurs et des assistés, qui creusent le « trou de la Sécu », et relayée par la classe politique et les petits-bourgeois de droite, ce petit traité sur la démotivation détonne.

    Qu’est-ce que la motivation ? Comment et pourquoi la motivation est-elle sollicitée sur le marché du travail ? Le marché-tout-puissant et la concurrence permettent aux entrepreneurs et aux États de légitimer la pression faite aux salariés. Dans un esprit de collaboration, on leur demande d’être performants, flexibles, mobiles, rapides, de vendre leur personnalité dûment conforme à l’entreprise dont ils épousent les valeurs et les exigences sans contrepartie. Au final, le salaire, selon Guillaume Paoli, n’est pas la rétribution du travail mais celle de l’obéissance : les salariés doivent se soumettre.

    La motivation au travail est alors indispensable pour soumettre volontairement les salariés à l’entreprise : à cela rien de nouveau, il suffit de se replonger dans le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Grâce aux « consultants d’entreprise » et à leurs méthodes de positivisme, le salarié est gratifié par de douces paroles et une surcharge de travail supplémentaire (dont il sera capable de s’acquitter), mais il attendra vainement la récompense par l’argent, car on sait bien que l’âne repu de sa carotte cesse d’avancer.

    Et la motivation, si elle se transforme en addiction, c’est mieux ! Quel énorme tour de force que de faire de l’addiction au travail une norme professionnelle, cautionnée par les entreprises et les instituts de santé publique, lesquels taisent les dangers liés au travail – car on ne peut remettre en cause le marché tout entier qui « dicte ses lois ». L’addiction au travail, ça rapporte aussi : les Français sont les premiers consommateurs au monde d’antidépresseurs et d’anxiolytiques.

    « Au Moyen âge, entre les fêtes religieuses, celles de son quartier, de sa corporation et les foires, un artisan parisien bénéficiait d’au minimum 150 jours fériés par an. La journée de travail d’un paysan n’était pas mesurable parce que constamment interrompue, et à la fin de chaque été, la fête de la mousson venait célébrer la fin annuelle du labeur. Si un Méphisto était venu proposer aux gueux de l’époque le marché suivant : je vous offre le chauffage central, la machine à laver et la sécurité sociale, mais c’est à condition que vous doubliez votre temps de travail et renonciez aux réjouissances communautaires, il est peu probable qu’ils l’eussent accepté1. »

    Consommer plus pour travailler plus

    Qu’est-ce que la motivation à la consommation ? La grande bouche du capitalisme se nourrit à l’infini des désirs humains : pour une croissance éternelle, il lui faut innover sans cesse dans des produits, et de plus en plus rapidement.

    Mais cette « destruction créatrice » dont parlait Schumpeter a besoin d’un public aux désirs toujours réactivés : l’obsolescence programmée et la publicité sont censées maintenir la motivation à l’achat nécessaire pour écouler les produits.

    Or, de quoi est fait le désir lié à la possession d’un objet ? Quelle est la valeur immatérielle propre à chaque objet, et dont les publicitaires traquent l’existence pour mieux nous appâter ? À force de nous pousser à vouloir des produits remplacés la semaine suivante, les désirs sont saturés. Est-il possible qu’à force de solliciter nos désirs, nous voulions juste ne plus vouloir ?

    « Désormais, chaque individu soumis au marché reçoit en permanence une double injonction contradictoire : réduis tes prétentions salariales et augmente ta consommation ; sois créatif et admets qu’il n’y a pas d’alternative ; sois loyal et n’oublie pas que tu es remplaçable à merci ; fais valoir ton individualité et fonds-toi dans l’équipe ; sois égoïste et aies honte de défendre tes intérêts ; jouis et sois abstinent2. »

     

    Pour finir

    Éloge de la démotivation est un ouvrage à la subjectivité assumée : Guillaume Paoli déroule un discours au vocabulaire simple et non technique ; parfois il divague, parfois il s’arrête sur des aspects particuliers. Sous des airs légers, son discours est construit autour de ces deux motivations : celle du travail et celle de la consommation, lesquelles sont liées au capitalisme. Dans les deux cas, alors qu’elle apparaît comme un enjeu crucial du système, elle semble pour le moins fragile.

    Son point de vue non conventionnel en fait un essai pertinent qui donne à réfléchir sur une question que l’on se pose peu : pourquoi faisons-nous les choses ? À la fin de sa lecture, on aborde le travail et tout ce qui s’y affère d’un angle nouveau : sortons un peu du conditionnement des universités et des écoles, lesquelles nous apprennent à « nous vendre sur le marché du travail », pour rencontrer Guillaume Paoli qui redonne au temps, au temps « libre » (opposé au temps occupé à travailler) et au plaisir leur légitimité.

     

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    1. Page 114. -2. Page 20.

     Éloge de la démotivation
    Guillaume Paoli
    Éditions Ligne
    2008
    192 pages
    14 €

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