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    Mainstream

    Frédéric Martel
    Éditions Flammarion
    2010

     

     

    L’impérialisme américain…

    La culture, un outil pour dominer le monde ? Le « soft power » vise à imposer au monde ses valeurs en propageant sa culture. Comment dominer ? En construisant une culture mainstream, grand public, populaire, universelle. Mais la culture universalisée, lissée, codifiée, mâchée et prédigérée, conçue pour divertir et réunir les personnes les plus diverses, ne s’oppose-t-elle pas à l’art, lequel se rapporte à un peuple lié par un territoire, une histoire et des valeurs communs ? Le film hollywoodien et la pop music s’adressent à tous par leurs intrigues formatées et leurs rengaines recyclées qui divertissent. Mais sous le terme divertissement (entertainment) se cache plutôt la monopolisation du cerveau pour détourner de la réflexion et asseoir la culture américaine. Quant à l’art, il souffre d’une image trop intellectuelle et hautaine, comme si l’entertainment et l’art étaient opposés et incompatibles.

    Comment les États-Unis ont-ils fait pour devenir mainstream ? Durant plusieurs années, Frédéric Martel a mené 1250 entretiens à travers le monde ; il a rencontré les acteurs de l’industrie du cinéma, de la musique, de la télévision, de la radio, du livre et du jeu vidéo pour expliquer comment les pays livrent leur bataille des contenus pour devenir mainstream.

    La première partie est donc consacrée aux États-Unis. On parle pop music, chaîne de télévision, mais surtout cinéma : de la production hollywoodienne, partagée entre les majors et les labels pseudo indépendants, à la distribution par les multiplexes en passant par l’industrie du pop-corn et des sodas, au cœur du système.

    On parle aussi des critiques qui n’assument plus leur rôle de critique : ils accompagnent la promotion par des textes tellement dithyrambiques qu’ils en deviennent banals : « la meilleure comédie romantique de l’année… absolument fabuleux ! hilarant ! »

    En fait, le jugement disparaît au profit des classements et des box-offices pour légitimer le succès d’une œuvre littéraire ou cinématographique. Cette tendance n’est pas seulement propre aux États-Unis, on la constate en France aussi ; pour cela, il suffit d’entrer dans une Fnac où sont exposées à l’entrée les « meilleures ventes », ou d’ouvrir un « journal » gratuit pour voir comment les « critiques » des journalistes sont utilisées pour la promotion du dernier film le plus extraordinaire de l’année.

    … et l’émergence de dominations régionales

    Les États-Unis, leader en matière de contenus mainstream, ne sont plus les seuls. La Chine, avec 1,4 milliard d’habitants, représente le plus grand « marché » au monde, mais sa politique en matière culturelle est protégée à l’intrusion légale de contenus étrangers. Parmi les concurrents, l’Inde, avec 1,3 milliard d’habitant, tente d’exporter le cinéma bollywoodien ; le Japon, après la pénétration massive des mangas, s’exporte en Asie avec la J-Pop, tout comme la Corée du Sud avec les dramas et la K-Pop ; les telenovelas en Amérique du Sud et les feuilletons du Ramadan.

    Tous ont compris le système : produire une culture divertissante aux histoires universalisées et simplifiées pour conquérir un grand public. La langue est également cruciale et les industries de la K-Pop l’ont bien compris : outre une campagne publicitaire adaptée à chaque pays d’Asie, les chanteurs enregistrent les tubes en plusieurs langues.

    Depuis l’arrivée d’Internet, la géographie des contenus évolue rapidement. Les échanges ne se font plus des pays riches vers les pays en développement ; ces derniers assoient localement leur culture, comme la Chine ou l’Inde qui ont décidé de conquérir l’Afrique par leurs industries et leurs contenus. De nouvelles capitales culturelles font concurrence aux villes états-uniennes : Le Caire, Dubaï, Hong Kong, Singapour.

    Au cœur des échanges culturels, Internet apparaît pour les industriels américains comme une menace à la diffusion gratuite de contenus ; pour les autres, c’est une véritable arme de propagation pour gagner la guerre des contenus.

    Et l’Europe ? Malgré une culture nationale féconde mais qui ne s’exporte pas, la seule culture commune aux Européens est celle des Américains. Grande importatrice culturelle, l’Europe, défenseuse de la « diversité culturelle », parvient à protéger sa culture, mais elle pourrait être noyée par la concurrence de part et d’autre du monde.

    Pour finir

    Mainstream, c’est une enquête phénoménale sur les contenus, faite d’entretiens avec la description des lieux et des personnes et de nombreuses citations, de retours sur l’histoire d’une ville ou d’un pays, et de portraits remarquables, notamment ceux de Pauline Kael, critique de cinéma, et d’Oprah Winfrey.

    Frédéric Martel a mené une véritable investigation ; il a renoué avec la profession de journaliste de terrain, utilisant le « jeu » et procédant par recoupement des informations. Pourtant, l’investigation comporte des avantages et des inconvénients : les 400 pages de son livre sont consacrées en majeure partie à la description, exceptionnellement riche, plutôt qu’à l’analyse. Mainstream, une mine d’informations sur un sujet ambitieux, honorable et peu documenté, ouvre les horizons, mais il ne saurait se suffit à lui-même.

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     Site internet de Frédéric Martel 

     

     

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      Mainstream
    Frédéric Martel
    Éditions Flammarion
    2010
    464 pages
    22,50 €

    Bibliolingus

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    Les Nouveaux Chiens
    de garde

    Serge Halimi

    Éditions Liber-Raisons d’agir

    1997

     

     

    Dieu est marché, Dieu est patron, Dieu est audimat, Dieu est carrière. 

    Où se place l’éthique ?

    Après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil national de la Résistance jetait les bases d’un journalisme indépendant, revendiquant « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères1 ».

    Les chiens de garde du Paf, même s’ils sont peu nombreux par rapport à l’ensemble de la profession, veillent à dorer la légende de leur indépendance – c’est peut-être leur plus belle omerta professionnelle. Mais, même s’ils sont peu nombreux, ils se disputent les émissions politiques et économiques sur les écrans, la presse et les radios.

    Pour ces vedettes, les contraintes sont nombreuses : l’audimat, le scoop, le temps, la célébrité, le patron de la chaîne ou du journal (un industriel milliardaire qui a fait du journalisme son arme de propagande) dont il faut vanter les mérites… Rappelons les portraits dithyrambiques de Jean-Luc Lagardère, rusé et ambitieux en public, simple et aimant en privé. Bref, un doux renard des affaires dont il faut suivre l’exemple.

    « Notre public devra se contenter, le plus souvent, de pensée prêt-à-porter, d’“images dramatiques”, de la langue de bois des têtes d’affiche de la politique et de l’économie. De vedettes du show-biz ou du cinéma venues assurer la promotion de leur dernier chef-d’œuvre en direct à 20 heures… sans parler du record du plus gros chou-fleur de Carpentras ou des vaches envoûtées dans une étable des Hautes-Pyrénées. Au nom de la concurrence, chacun court pour copier l’autre2. » 

    Leur omniprésence médiatique, alors qu’ils chantent à l’unisson la gloire de la finance, étouffe les voix dissidentes à la dictature du marché, lesquelles d’ailleurs ne sont pas bankables.

    « La pensée unique n’est pas neutre, elle n’est pas changeante et il n’y en a pas deux comme elle. Elle traduit “en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international”, de ceux qu’on appelle “les marchés”, c’est-à-dire les gros brasseurs de fonds. Elle a sa source dans les institutions économiques internationales qui usent et abusent du crédit et de la réputation d’impartialité qu’on leur attribue : Banque mondiale, FMI, OCDE, GATT puis OMC, Banque de France. Elle prétend soumettre les élus à ses Tables de la Loi, à la “seule politique possible”. Celle qui serait “incontournable”, celle qui a l’aval des riches […]. Céder à cette pensée, c’est accepter que la rentabilité prenne partout le pas sur l’utilité sociale, c’est encourager le mépris du politique et le règne de l’argent3. »

    Les professeurs de la soumission

    Leur indépendance est dissoute par les pressions de toutes parts, mais les journalistes savent gérer leur carrière. Il s’agit de se faire copain avec les politiciens qui accordent de larges faveurs, et avec les collègues qui accordent des postes et des salaires prestigieux. On s’invite aux émissions les uns les autres, on congratule le copain qui a écrit un énième livre consensuel, parce qu’il fait bon pour un journaliste de se faire passer pour un intellectuel indépendant.

    Chacun mène sa carrière professionnelle individuellement et fait valoir ses atouts auprès des gens de pouvoir. Il n’y a pas de théorie du complot : ces journalistes ne font probablement pas masse consciemment dans la connivence, ils agissent dans leur propre intérêt, à savoir leur carrière et leur célébrité, qu’ils tentent de déguiser en notoriété. Si ce sont des bêtes de chenil, ce sont aussi des bouledogues de la gestion de carrière.

    Pourquoi ces journalistes, experts, spécialistes, sont-ils disposés à accompagner les choix de la classe dirigeante, à nourrir la « machine à propagande de la pensée de marché4 » ? Probablement parce que journalistes et politiciens sont pour la plupart issus du même milieu : ils font les mêmes études, ils évoluent dans le même environnement social traditionnellement à droite, lequel encourage les accointances et les intérêts. Chacun trouve son compte dans l’ordre actuel du monde ; c’est la classe dominante qui a intérêt à ce que sa vision du monde soit assimilée par le reste de la population pour légitimer leur position.

    Pour finir

    À travers la guerre du Golfe, le traité de  Maastricht et le mouvement social de 1995 contre le plan Juppé, Serge Halimi élabore une thèse bien construite, qui mérite autant de contradictions que d’assentiment. D’un côté, les chiens de garde, de l’autre les chercheurs de vérité qui se font les porte-parole des pensées non médiatisées.

    Le métier de journaliste, fondé sur la découverte et la diffusion de la vérité, est tellement perverti qu’il devient rare de cerner une information dénuée de censure du patron, du marché, ou du journaliste lui-même. Mais des organisations ont développé, notamment grâce à internet, un mode de financement permettant la liberté d’action et de réflexion pour ne plus être soumis au régime du marché... Chez ceux-là on retrouve l’éthique, les valeurs, la foi en un autre monde.

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    Enfin pris ?
    Pierre Carles

       

     1. Page 32. -2. Page 45, extrait de Marcel Trillat et Yannick Letranchant, « Informer autrement sur France 2 », Le Monde, 5 juillet 1997. -3. Page 46. -4. Page 103. 

     Les Nouveaux Chiens de garde
    Serge Halimi
    Liber-Raisons d’agir
    2005
    112 pages
    6,10 €

    Bibliolingus

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