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    Éloge de la démotivation

    Guillaume Paoli

    Éditions Lignes 

    2008

     

     

    L’âne, la carotte et le bâton

    Né dans une ambiance de constante culpabilisation des chômeurs et des assistés, qui creusent le « trou de la Sécu », et relayée par la classe politique et les petits-bourgeois de droite, ce petit traité sur la démotivation détonne.

    Qu’est-ce que la motivation ? Comment et pourquoi la motivation est-elle sollicitée sur le marché du travail ? Le marché-tout-puissant et la concurrence permettent aux entrepreneurs et aux États de légitimer la pression faite aux salariés. Dans un esprit de collaboration, on leur demande d’être performants, flexibles, mobiles, rapides, de vendre leur personnalité dûment conforme à l’entreprise dont ils épousent les valeurs et les exigences sans contrepartie. Au final, le salaire, selon Guillaume Paoli, n’est pas la rétribution du travail mais celle de l’obéissance : les salariés doivent se soumettre.

    La motivation au travail est alors indispensable pour soumettre volontairement les salariés à l’entreprise : à cela rien de nouveau, il suffit de se replonger dans le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Grâce aux « consultants d’entreprise » et à leurs méthodes de positivisme, le salarié est gratifié par de douces paroles et une surcharge de travail supplémentaire (dont il sera capable de s’acquitter), mais il attendra vainement la récompense par l’argent, car on sait bien que l’âne repu de sa carotte cesse d’avancer.

    Et la motivation, si elle se transforme en addiction, c’est mieux ! Quel énorme tour de force que de faire de l’addiction au travail une norme professionnelle, cautionnée par les entreprises et les instituts de santé publique, lesquels taisent les dangers liés au travail – car on ne peut remettre en cause le marché tout entier qui « dicte ses lois ». L’addiction au travail, ça rapporte aussi : les Français sont les premiers consommateurs au monde d’antidépresseurs et d’anxiolytiques.

    « Au Moyen âge, entre les fêtes religieuses, celles de son quartier, de sa corporation et les foires, un artisan parisien bénéficiait d’au minimum 150 jours fériés par an. La journée de travail d’un paysan n’était pas mesurable parce que constamment interrompue, et à la fin de chaque été, la fête de la mousson venait célébrer la fin annuelle du labeur. Si un Méphisto était venu proposer aux gueux de l’époque le marché suivant : je vous offre le chauffage central, la machine à laver et la sécurité sociale, mais c’est à condition que vous doubliez votre temps de travail et renonciez aux réjouissances communautaires, il est peu probable qu’ils l’eussent accepté1. »

    Consommer plus pour travailler plus

    Qu’est-ce que la motivation à la consommation ? La grande bouche du capitalisme se nourrit à l’infini des désirs humains : pour une croissance éternelle, il lui faut innover sans cesse dans des produits, et de plus en plus rapidement.

    Mais cette « destruction créatrice » dont parlait Schumpeter a besoin d’un public aux désirs toujours réactivés : l’obsolescence programmée et la publicité sont censées maintenir la motivation à l’achat nécessaire pour écouler les produits.

    Or, de quoi est fait le désir lié à la possession d’un objet ? Quelle est la valeur immatérielle propre à chaque objet, et dont les publicitaires traquent l’existence pour mieux nous appâter ? À force de nous pousser à vouloir des produits remplacés la semaine suivante, les désirs sont saturés. Est-il possible qu’à force de solliciter nos désirs, nous voulions juste ne plus vouloir ?

    « Désormais, chaque individu soumis au marché reçoit en permanence une double injonction contradictoire : réduis tes prétentions salariales et augmente ta consommation ; sois créatif et admets qu’il n’y a pas d’alternative ; sois loyal et n’oublie pas que tu es remplaçable à merci ; fais valoir ton individualité et fonds-toi dans l’équipe ; sois égoïste et aies honte de défendre tes intérêts ; jouis et sois abstinent2. »

     

    Pour finir

    Éloge de la démotivation est un ouvrage à la subjectivité assumée : Guillaume Paoli déroule un discours au vocabulaire simple et non technique ; parfois il divague, parfois il s’arrête sur des aspects particuliers. Sous des airs légers, son discours est construit autour de ces deux motivations : celle du travail et celle de la consommation, lesquelles sont liées au capitalisme. Dans les deux cas, alors qu’elle apparaît comme un enjeu crucial du système, elle semble pour le moins fragile.

    Son point de vue non conventionnel en fait un essai pertinent qui donne à réfléchir sur une question que l’on se pose peu : pourquoi faisons-nous les choses ? À la fin de sa lecture, on aborde le travail et tout ce qui s’y affère d’un angle nouveau : sortons un peu du conditionnement des universités et des écoles, lesquelles nous apprennent à « nous vendre sur le marché du travail », pour rencontrer Guillaume Paoli qui redonne au temps, au temps « libre » (opposé au temps occupé à travailler) et au plaisir leur légitimité.

     

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    1. Page 114. -2. Page 20.

     Éloge de la démotivation
    Guillaume Paoli
    Éditions Ligne
    2008
    192 pages
    14 €

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    Les réseaux sociaux sont-ils nos amis ? 

    Julie Denouël, Éric Delcroix et Serge Proulx

    Le Muscadier

      2012

    La Voie des indés Libfly 2012 

     

     

     

    Outils de réseautage ou de fliquage ?

    Les réseaux sociaux numériques, on croit les connaître. Qu’ils soient des sites à tout faire ou dédiés au réseautage professionnel ou culturel, ils sont omniprésents. Tour à tour qualifiés d’instruments de démocratie dans les conflits sociaux ou accusés d’incarner  Big Brother, ils échappent pourtant à l’analyse et au contrôle.

    S’ils prennent de plus en plus d’importance dans nos vies, s’ils deviennent des plateformes incontournables des opérations courantes, comment ne peuvent-ils pas être la proie des gouvernants, lesquels chercheront (si ce n’est pas déjà fait) à s’accaparer cet outil dans le but de surveiller le peuple ?

    La géolocalisation et les règles de confidentialité hasardeuses ne sont-elles pas en contradiction avec la liberté individuelle ? Pouvons-nous accepter que nos interactions ne soient que le prétexte à la négociation des contrats ; de n’être que des « sponsorisés consentants » de Facebook ? Jusqu’à quel point Facebook est-il le propriétaire des contenus mis en ligne ? Que fait-on du droit de propriété intellectuelle, du droit à l’oubli ? Doit-on tolérer que les méthodes de marketing viral des entreprises s’immiscent jusque dans notre cercle d’amis ?

    Depuis que Facebook est entré en bourse, tous les dangers sont permis. Désormais, nos interactions avec nos « amis » ne feront plus seulement la fortune de Facebook et des annonceurs publicitaires ; nous sommes les petites fourmis ouvrières des actionnaires et des investisseurs comme Goldman Sachs.

    Tous les réseaux sociaux ne sont pas comme Facebook, heureusement. Mais plus généralement, ils sont devenus trop importants pour ne pas être l’objet des manipulations à des fins commerciales, politiques ou criminelles. Si les dangers sont minimes en l’état actuel, ils seront en revanche potentiellement élevés lorsque les réseaux sociaux auront pris leur pleine maturité au sein d’une société gouvernée par les intérêts davantage que par les individus.

    Pour finir

    Quel tour de force pour les éditeurs du Muscadier ! Les auteurs de cet ouvrage ont joué le jeu : leurs opinions, radicalement opposées, sont mises en scène dans un débat écrit où les contradicteurs prennent le temps d’exposer leur position sur les enjeux des réseaux sociaux numériques. Pour tous ceux qui les utilisent ou qui s’en méfient sans bien savoir pourquoi, ce petit ouvrage fournit les pour et les contre utiles pour se faire une idée précise de la question : « À vous, ensuite, de vous forger votre propre opinion ! »

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    Éditions Le Muscadier
    Collection Le choc des idées
    2012
    128 pages
    9,90 € 

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