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    Rage against the machisme
    Mathilde Larrère
    Éditions du détour
    2020

     

    En un mot

    Ces dernières années, il me semble qu’il y a une grande richesse en matière d’édition féministe, notamment l’ouvrage de Mathilde Larrère publié en août 2020 qui a tout pour me plaire ! Accessible, didactique, précis et concis (200 pages), clair, beau avec sa mise en page soignée et les illustrations de Fred Sochard, voilà un super livre à offrir et à s’offrir. Merci à ma belle-mère pour ce joli cadeau !

    « Le plus souvent dans l’histoire, "anonyme" était une femme. » Virginia Woolf

    L’histoire a longtemps été produite par les hommes, à partir de sources écrites par des hommes, tout en prétendant implicitement faire le récit de tous les êtres humains. Il n’en est rien : l’histoire officielle, celle que l’on apprend, ne concerne que la moitié de l’humanité, généralement les hommes les plus puissants ; tandis que les femmes, infériorisées, assujetties depuis des siècles, n’ont clairement pas eu le même destin, le même quotidien que les hommes, et ont été invisibilisées de ce récit commun (et cela vaut également pour toute personne qui n’est pas un homme cis’hét’ blanc valide). Il est donc essentiel de donner corps à nos luttes, d’y attacher les noms, les visages, les mots et les actes qui ont fait naître le féminisme. Heureusement, les sciences sociales ont changé dans les années 1960, lorsque plusieurs femmes sont devenues historiennes, comme Michelle Perrot, et que les études de genre ont émergé. Sans compter que ces dernières années, grâce à une certaine libération de la parole (sanctionnée comme toujours par un retour de bâton conservateur), il y a une vraie richesse éditoriale qui fait la part belle aux autrices féministes, dont Mathilde Larrère.

    « La révolution sera féministe ou ne sera pas. » (graffiti, place de la République, Paris, le 7 mars 2020)

    De tout temps, les femmes ont pris part à l’histoire collective, même si elles ont toujours été systématiquement invisibilisées. Chaque révolution est une brèche dans laquelle s’engouffrent les femmes : 1789 d’abord, qui semble avoir fait émerger les femmes en tant que classe sociale, puis 1830, 1848, 1871, 1968… Visiblement, elles n’ont jamais cessé d’exprimer leurs revendications durant deux siècles, mais les périodes révolutionnaires leur ont permis d’être plus écoutées.

    Toutefois, chaque poussée émancipatrice est suivie d’une période de répression, d’un retour à l’ordre conservateur afin d’assigner les femmes aux rôles de poules pondeuses et de bonnes à tout faire (mais j’en parlerai plus précisément dans ma chronique de Backlash de Susan Faludi). La presse, la classe politique, les savants activent alors tous les stéréotypes misogynes pour freiner l’élan féministe : nous ne sommes plus que des hystériques, des mauvaises mères, des femmes dangereuses, des incultes.

    L’histoire du féminisme est donc faite de périodes émancipatrices et de reculs, mais Mathilde Larrère réfute l’expression des première, deuxième et troisième vague, d’une part, parce que cela sous-entend qu’il n’y aurait pas eu de mobilisation avant la fin du XIXe siècle ; et d’autre part, parce que chaque vague se voit attribuer une lutte spécifique, comme si la première vague n’avait concerné que la lutte pour le droit de vote, que la deuxième ne revendiquait que l’IVG, et la troisième la bataille du corps, excluant de fait toutes les luttes pour l’accès au travail et à l’éducation.

    Mathilde Larrère souligne combien les femmes des classes populaires (près des barricades ou des piquets de grève), les lesbiennes (qui ont largement théorisé l’hétéronormativité) et les femmes racisées (à contre-courant du féministe blanc, bourgeois et pseudo universaliste, et en lutte à la fois contre le patriarcat et le colonialisme) ont considérablement nourri les luttes féministes françaises. Mathilde Larrère en fournit des exemples saillants. Toutefois, on peut regretter qu’il ne soit pas question des femmes trans de toute évidence. Est-ce parce qu’elles ont été si invisibilisées qu’il n’y a pas suffisamment de sources ? J’attends avec hâte la parution de l’ouvrage de Lexie, Une histoire de genres, pour obtenir quelques éléments historiques sur la transidentité (qui viendront compléter ma dernière lecture, Manifeste d’une femme trans).

    « La femme est la propriété de l’homme comme l’arbre à fruit est celle du jardinier. » (Napoléon) 

    De nombreuses thématiques sont abordées dans cet ouvrage, comme la lutte pour le droit de vote, l’émancipation par le travail et les premières grèves, la lutte pour l’instruction, l’avortement et la contraception, mais aussi la domination par le viol, le carcan des vêtements, etc. ; mais, pour ma chronique, j’ai choisi de prendre trois exemples du livre. Parmi les moments historiques que je voulais partager avec vous, je ne pouvais pas passer à côté de la grandeur d’âme de Napoléon.

    Les quelques avancées notables obtenues pendant la Révolution de 1789 sont rapidement balayées en 1804 par le Code civil de Napoléon. L’un des plus grands colonialistes et génocidaires de tous les temps établit que les femmes doivent être traitées comme des personnes mineures. Dans l’article 213, « le mari doit protection à sa femme et la femme doit obéissance à son mari », si bien qu’elle prend le nom et la nationalité de son mari, qu’elle ne peut ni travailler ni ouvrir un compte en banque sans son autorisation, ni choisir le domicile conjugal ou le quitter. En 1816, le divorce est également interdit : les femmes, sans travail et reléguées au foyer, sont condamnées à la tyrannie du mari. Il faudra presque deux siècles pour détricoter entièrement le code napoléonien. « Plutôt le célibat que l’esclavage ! », écrira Jeanne Deroin  en 1832.

    « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. » (Simone de Beauvoir)

    Petit bon en avant, avec un autre exemple pour prendre la mesure de la gratitude masculine envers les femmes. Durant les deux guerres mondiales du XXe siècle, les femmes ont, par nécessité, obtenu davantage de droits et de libertés : pour participer à l’effort de guerre et pour pallier l’absence des maris, elles ont intégré les usines et accédé à des métiers jusque-là réservés aux hommes (même si Mathilde Larrère rappelle clairement qu’elles ont toujours travaillé), elles ont été au front (en tant qu’infirmières ou prostituées), sans compter qu’elles ont géré les affaires familiales et les finances en l’absence des maris. Et pourtant, malgré leurs sacrifices, elles resteront largement invisibles sur les monuments aux morts, c’est pourquoi, en 1970, les militantes du MLF voudront rendre femmage à la femme du soldat inconnu en tentant de poser une gerbe sur la tombe du soldat inconnu à Paris.

    Toutefois, avec l’angoisse du dépeuplement à la suite de la Première Guerre mondiale et de la Seconde, les autorités françaises ont adopté une politique nataliste aussi bien coercitive qu’incitative. Les femmes sont renvoyées des usines, les violences conjugales augmentent, tandis que l’image de la mère au foyer est érigée en symbole : le gouvernement fasciste de Vichy instaure pour de bon la fête des mères, et le congé maternité indemnisé est généralisé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale afin que les femmes qui travaillent puissent aussi avoir des enfants. Mais, de l’autre côté, l’injonction à donner des enfants à la patrie interdit la contraception et l’avortement entre 1921 et 1924 (du moins en métropole, car c’est l’exact inverse dans les colonies françaises).

    « Personne n’a pris la peine de parler de la façon dont le sexisme opère à la fois indépendamment du racisme et simultanément à celui-ci pour nous opprimer. » (bell hooks)

    Enfin, j’avais envie d’évoquer ici l’assujettissement des femmes racisées dans les colonies, qui a été historiquement différent de celui des femmes blanches et des hommes noirs. C’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité, une notion sociologique développée par Kimberlé Williams Crenshaw pour désigner la manière dont les discriminations se recoupent et se conjuguent. Les femmes racisées ont été exotisées, érotisées, fétichisées par l’imaginaire colonial, et encore plus invisibilisées des luttes anti-coloniales et anti-patriarcales. Mais, lorsqu’il s’agit de montrer l’infériorité des peuples colonisés, la France blanche ne manque pas d’instrumentaliser la défense des droits des femmes racisées : « regardez ces barbares qui pratiquent la polygamie et qui voilent "leurs" femmes ! »

    Mathilde Larrère raconte notamment l’histoire de Solitude en Guadeloupe au début du XIXe siècle, qui est emblématique de l’esclavage au féminin : avant de la pendre pour rébellion, les colonialistes ont attendu que Solitude mette au monde son enfant. La maternité servile visait en effet à exploiter le ventre des femmes pour faire naître des esclaves à moindre coût (j’essaierai de vous en parler dans une chronique plus détaillée !). Comme l’explique Françoise Vergès dans son ouvrage, le ventre des femmes racisées était au cœur de la domination masculine, raciste et coloniale.

    Rencontre avec le livre

    Rage against the machisme a absolument tout pour plaire : il est à la fois bien conçu, facile à lire, et beau ! Commençons déjà par l’esthétique : l’ouvrage est tout simplement remarquable, avec les rabats, les illustrations de Fred Sochard, la mise en page luxuriante avec ses fleurons typographiques et ses culs-de-lampes en forme de clitoris, ainsi que les citations de féministes mises en exergue.

    J’avais peur de lire un récit survolé, quelque peu incohérent ou décousu (à l’instar de l’ambitieuse mais insatisfaisante histoire du féminisme de Michèle Riot-Sarcey de la collection Repères chez la Découverte), mais pas du tout. J’ai été séduite par le contenu foisonnant qui aborde des thèmes féministes très différents, sans pour autant manquer de précision, de sérieux, de rigueur et de clarté, tout en restant hyper captivant grâce à une composition en courts chapitres bien agencés et une certaine dose d’humour. Il constitue une très belle entrée en matière pour toute personne qui ne connaît pas encore le féminisme, en seulement 200 pages.

    Le livre a été véritablement pensé par l’autrice et les éditeurices pour en faire un outil pratique, didactique, facilement consultable (du coup, je l’ai lu deux fois !) : il est en effet composé d’un index des personnalités féministes, d’une liste des citations, d’une chronologie, ainsi que d’une bibliographie par thématique. Le texte est également émaillé de documents authentiques : des tracts, des slogans de manifs, des manifestes (notamment celui contre le viol en 1976 qui est surprenant par la radicalité de ses propos), des chansons (je vous mets Douce maison d’Anne Sylvestre qui m’a émue aux larmes). 

     

    Cet ouvrage, il est à l’image de ce que je perçois de Mathilde Larrère : engagée, énergique, fraîche. Sur le plateau d’Arrêt sur images, c’est celle qui s’enflamme à l’évocation des grèves du XIXe siècle et qui exhume pour nous les paroles d’une chanson d’époque sans en connaître l’air. Loin d’être une universitaire sur son piédestal, une observatrice déconnectée de la population, elle est au contraire à l’écoute de son temps et présente à toutes les manifs (que nous soyons des dizaines de milliers ou quelques centaines, elle est là !).

    Bref, je vais m’arrêter là en concluant simplement que j’aurais adoré éditer un tel ouvrage, qui fera une très belle lecture à offrir et à s’offrir !

    Lisez aussi

    Essais

    Une culture du viol à la française Valérie Rey-Robert

    Moi les hommes, je les déteste Pauline Harmange

    Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin ! Éliane Viennot

    Tirons la langue Davy Borde

    Le Deuxième Sexe 1 Simone de Beauvoir

    Beauté fatale Mona Chollet

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    Ceci est mon sang Elise Thiébaut

    Masculin/Féminin 1 Françoise Héritier

    Libérées Titiou Lecoq

    Non c'est non Irène Zeilinger

    Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie

    Pas d'enfants, ça se défend ! Nathalie Six (pas de chronique mais c'est un livre super !)

    Littérature et récits

    Le Chœur des femmes Martin Winckler

    Une si longue lettre Mariama Bâ

    L'Œil le plus bleu Toni Morrison

    Le Cantique de Meméia Heloneida Studart

    Instinct primaire Pia Petersen

    Histoire d'Awu Justine Mintsa

    Une femme à Berlin Anonyme

    Bandes dessinées

    Camel Joe Claire Duplan

     

    Rage against the machisme
    Mathilde Larrère
    Éditions du détour
    2020
    224 pages
    18,90 euros

    Bibliolingus

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  •  manifeste d'une femme trans julia serano bibliolingus

    Manifeste d’une femme trans
    et autres textes
    Julia Serano
    Éditions Cambourakis
    2020

     

    Le Manifeste d’une femme trans et autres textes de Julia Serano est une lecture indispensable pour toute personne s’intéressant à la transidentité et au féminisme. Dans cet ouvrage, dont le contenu alterne les analyses et les expériences personnelles, l’autrice explique en quoi les femmes trans sont victimes à la fois de la misogynie et de l’intolérance des personnes cisgenres (personnes qui vivent dans le genre auquel elles ont été assignées à la naissance).

    L’ouvrage, qui réunit plusieurs chapitres de l’ouvrage Whipping Girl, avait d’abord été édité par les excellentes éditions militantes tahin party en 2014, dans une version poche à 5 euros, aujourd’hui épuisée. Il a été réédité en 2020, avec des chapitres additionnels (mais toujours pas dans sa version intégrale), par les éditions Cambourakis, dans la collection Sorcières.

    Mais, plutôt que de vous parler de ce bouquin, que j’ai lu dans ses deux versions, et que je ne peux que vous conseiller pour vous faire votre propre idée, j’ai préféré reprendre point par point les principales idées reçues qui circulent au sujet des femmes trans, tout en m’appuyant sur les propos de Julia Serano, ce qui m’a pris plus de deux ans. J’espère que cela nourrira vos propres réflexions. Bonne lecture !

    « Ce manifeste en appelle à la fin de tout ce qui partout déshumanise les femmes trans, les tourne en ridicule et les désigne comme boucs émissaires1. »

    À propos des femmes trans (personnes assignées « garçon » à la naissance et qui s’identifient en tant que femmes), j’ai souvent lu et entendu la croyance irrespectueuse selon laquelle elles ne sont pas des femmes « authentiques », « vraies », « naturelles ». Leur identité est souvent considérée comme une « contrefaçon », contrairement à celle des femmes cisgenres (qui vivent un alignement entre leur sexe physique et le genre auquel elles ont le sentiment d’appartenir).

    Alors, « qu’est-ce qu’être une femme ? », nous demandent souvent celleux qui invalident les femmes trans (la question des hommes trans étant complètement évacuée). Pour moi qui suis une femme cis, les mots « femmes » et « hommes » sont, au sein de la société hétéropatriarcale dans laquelle on évolue, une manière de distinguer et d’opposer des êtres humains, selon des caractéristiques sexuelles stéréotypées. Mais creusons le sujet : qu’est-ce qu’être une femme ?

    « En tant que féministe, j’aspire à un monde où l’on finira par dépasser l’idée que la biologie est une destinée, par reconnaître le fait que les différences majeures qui existent entre les femmes et les hommes, dans notre société, ne sont que les fruits des représentations inégales que l’on projette sur le corps des autres2. »

    Certes, être une femme repose en partie sur le fait d’avoir une vulve. Notre capacité à enfanter a vraisemblablement justifié l’exploitation et l’appropriation de nos corps depuis la nuit des temps, ainsi que le montrent les études de Françoise Héritier. Mais cette définition essentialiste (vulve = femme) entraîne l’exclusion de certaines femmes : où situer celles qui sont stériles, sans vagin ou sans règles ? Où situer les personnes intersexes qui ont des chromosomes XX mais pas de vagin ? Et, puisque je n’ai jamais voulu être mère et que, depuis des années, je n’ai plus de règles grâce à mon implant contraceptif, suis-je quand même une femme ? Quid des femmes qui ont choisi la stérilisation par la ligature des trompes ? Par ailleurs, utiliser seulement cet argument essentialiste pour nous définir ne revient-il pas à accepter que les organes génitaux soient un outil de différenciation (femme homme), d’assujettissement des femmes, ce qui est aux fondements de notre société hétéropatriarcale ? En fin de compte, est-ce que nous avons envie d’être résumées à notre vulve, cet organe qui a justement justifié notre soumission durant des millénaires ?

    « À chaque instant, on classifie comme femme ou homme chaque individu que l’on croise en nous basant simplement sur un petit nombre d’indices visuels et sur une tonne de suppositions et d’idées reçues3. »

    Être une femme, c’est aussi une expérience sociale, c’est la manière dont nous interagissons avec les autres. Ainsi que le rappelle Julia Serano, nous élaborons en permanence des hypothèses sur le genre et le sexe des gens que nous rencontrons, que nous côtoyons ou même que nous apercevons seulement de très loin. Ce réflexe d’assignation purement subjectif, systématique, instantané et inconscient, que l’autrice appelle le « genrement », se fait essentiellement à partir des caractères physiques secondaires (la silhouette, les cheveux, la pilosité) et par l’expression de genre (vêtements, comportements), sans qu’on puisse jamais voir les organes génitaux ni connaître les chromosomes de l’interlocuteurice. À partir des hypothèses qu’on émet (« est-ce une femme, un homme ? »), on adopte inévitablement un certain comportement vis-à-vis de la personne (« est-ce mon alliée, mon ennemi, mon futur amant ? »). Si j’adoptais une logique essentialiste (femme = vulve, homme = pénis), que se passerait-il si je découvrais, plusieurs semaines après avoir commencé à côtoyer une personne que j’avais identifié comme une femme, qu’elle est transgenre et qu’elle a potentiellement un pénis ? Ne serait-elle donc plus une femme à mes yeux ? De quel droit puis-je lui attribuer un genre, et le changer comme je veux ?

    Puisque nous passons notre temps à genrer tout le monde, toutes les femmes, que nous nous définissions comme cis ou trans, vivent socialement le genre féminin, et subissent les discriminations qui vont avec. Lorsque nous sommes perçues par les autres comme des femmes, et quels que soient nos organes génitaux, nous subissons toutes, à des degrés divers, le sexisme ordinaire, la sexualisation de nos corps, le harcèlement de rue, les violences physiques et psychologiques liées à notre genre, les inégalités de revenus et d’accès à l’emploi. Certes, dès le plus jeune âge, les femmes cis sont conditionnées, éduquées, à se conformer aux comportements stéréotypés (passives, soumises, fragiles, douces, maternelles), et sont victimes de la condition féminine. Mais, à partir du moment où les femmes trans vivent pleinement leur identité féminine, que ce soit à l’adolescence ou à l’âge adulte, elles se socialisent en tant que femmes et doivent vivre avec les discriminations qui vont avec. Faut-il avoir été perçue comme une femme dès l’enfance pour « avoir le droit » d’en être une ? Faut-il avoir coché toutes les cases des violences sexistes pour être une femme ? N’y a-t-il pas suffisamment d’éléments discriminants qui nous unissent toutes, femmes cis et femmes trans ?

    Par ailleurs, pour les femmes trans, les discriminations en tant que femmes et en tant que personnes trans s’additionnent, voire s’amplifient. C’est ce que l’autrice appelle la transmisogynie. Le taux de harcèlement, d’agressions, de meurtres et d’exclusion sociale et économique semble effectivement particulièrement élevé chez les femmes trans. Lorsqu’une femme trans ne « passe » pas en tant que femme, va-t-elle être traitée respectueusement comme un homme, comme un égal (par exemple, par le harceleur dans la rue), ou plutôt comme un monstre, un malade mental ? Il n’y a clairement pas de privilège masculin pour les femmes trans.

    Le mot « femme » est donc aussi un moyen de nommer la classe sociale dominée dans laquelle je me reconnais et de dénoncer l’hétéropatriarcat qui affecte nos vies à divers degrés (c’est ce qu’on appelle le féminisme matérialiste) ; car, comme beaucoup, ce mot m’a longtemps semblé trop connoté, trop lourd pour que je me l’approprie, mais c’est finalement l’expérience intime des injustices et des violences sexistes qui m’a permis de me l’approprier.

    « La seule chose que toutes les femmes partagent, c’est le fait d’être perçues en tant que femmes et d’être traitées comme telles4. »

    Il me semble qu’être une femme, c’est tout ça à la fois : un constat biologique, un ressenti intime difficile à décrire et incontestable, ainsi que l’appartenance à une classe sociale dominée. Pour s’opposer au patriarcat, le féminisme ne peut qu’embrasser les différents courants de la lutte pour les droits des femmes et pour la reconnaissance du droit au bonheur de toutes et de tous, hors de la binarité et des carcans. Nous pouvons former un ensemble hétérogène sans pour autant effacer les spécificités des unes et des autres. Plus nous dresserons de barrières entre nous, plus nous produirons une communauté crispée, intolérante et inefficace dans nos luttes.

    « Tu dois te conformer à la vision que le docteur se fait de la femme, et qui n’est pas forcément la tienne5. »

    La transidentité n’est pas le produit d’une démarche libérale visant à modeler comme bon nous semble le corps jugé insatisfaisant, avec la complicité des technologies de pointe. Certes, dans notre rapport à soi, au temps, au monde, aux choses, nous sommes toutes et tous le produit du capitalisme, qu’on l’admette ou non. La société a tout marchandé, même nos corps. Mais, d’après mes recherches, la transidentité a existé à différentes époques et dans différentes cultures, bien avant qu’il soit possible d’avoir recours à des opérations chirurgicales : les transitions ont existé avant les chirurgies de réassignation. Visiblement, de tous temps, des personnes ont navigué d’un genre à l’autre, même si l’histoire officielle les a gommées. Selon Julia Serano, loin d’encourager les transitions, les personnels soignants cis ont limité l’accès aux soins aux personnes correspondant le plus aux stéréotypes de genre et les plus susceptibles de « passer » au milieu des personnes cis, ce qui a longtemps contribué à invisibiliser la transidentité et à faire passer au second plan le bien-être des personnes trans.

    « La fascination des médias et du public pour la féminisation des femmes trans n’est qu’une conséquence de leur façon de voir et de sexualiser les femmes en général6. »

    Selon Julia Serano, la focalisation sur la manière dont les femmes trans vivent leur féminité fait d’elles des objets d’étude (ou pire, des bêtes de foire), ce qui justifierait qu’on les analyse sous toutes les coutures et qu’on essaie de comprendre pourquoi elles « existent ». L’autrice s’appuie sur plusieurs exemples de films et de reportages afin de montrer qu’il y a une obsession pour le processus de transformation physique (les traitements et les chirurgies) et la mise en beauté des femmes trans (vêtements, coiffure, maquillage). Cette obsession, cette curiosité voyeuriste (surtout envers les personnes ayant transitionné très récemment ou en cours de transition), discréditent les femmes trans en artificialisant et hypersexualisant leur féminité et en les renvoyant constamment au genre qui leur avait été assigné à la naissance. Certes, les femmes cis ont toujours été contrôlées, jugées, réprimandées par la société (« sa jupe est trop courte » ; « elle ne devrait pas porter le voile » ; « elle est trop maquillée » ; « elle s’exprime de manière trop vulgaire pour une femme »), mais visiblement les femmes trans sont encore plus passées au crible, surtout à une époque où tout le monde se sent obligé de dire son avis sans prendre garde à respecter ceux des autres (coucou les réseaux sociaux).

     « Ma féminitude est si implacable qu’elle a survécu à plus de trente années de socialisation masculine et à vingt ans d’empoisonnement à la testostérone7. »

    L’autrice explique que son processus de transition a été l’exacte antithèse d’une tentative d’intégration à une féminité fantasmée. Dans son cas, elle avait la connaissance intime d’être une femme et de devoir transitionner, malgré la pression sociale écrasante pour qu’elle vive en tant qu’homme. Elle avait plutôt l’impression de quitter le monde connu de la masculinité pour découvrir, peu à peu, quel genre de femme elle allait devenir. On entend souvent que les femmes trans « imitent » la féminité. Mais c’est oublier que l’édification intime de notre expression de genre (comme le style vestimentaire, la coiffure, le maquillage) s’est faite par le tâtonnement et l’imitation, que ce soit dès l’enfance pour les femmes cis, ou plus tard pour les personnes trans. Minimiser cette étape, la naturaliser chez les personnes cisgenres, cela revient à l’exacerber et à l’artificialiser chez les personnes trans qui la vivent généralement plus tard dans leur vie. Qui d’entre nous n’a pas essayé toutes sortes de maquillages et de tenues, de manière plus ou moins bien avisée, avant d’adopter un style qui nous convient ? 

    « À partir du moment où l’on défend l’idée qu’il existe des différences essentielles entre les femmes et les hommes, on poursuit un raisonnement qui finira inévitablement par réfuter les idéaux féministes au lieu de les défendre8. »

    Si les femmes trans embrassent trop les stéréotypes féminins, on dira qu’elles en font trop, que leur féminité manque d’authenticité . Si elles « passent » trop bien, les hommes cis se sentiront piégés par cette féminité « trompeuse ». On leur reproche aussi de renforcer les stéréotypes de genre. Pourtant, on pourrait dire la même chose de toutes les femmes cis qui ne sortent jamais de chez elles sans un kilo de fond de teint ou qui se blanchissent la peau, qui sont quasi handicapées par leurs talons aiguilles et leurs faux ongles de 3 cm, qui font des UV toutes les semaines ou qui ont arrêté de manger pour ne pas grossir, ou qui ne se perçoivent qu’à travers le désir masculin dopé à la pornographie misogyne et brutale. Ce type de comportement, parfois destructeur, n’est-il pas une façon de s’hyper-conformer à la définition de la féminité occidentale (pour ne prendre que cet exemple) ? D’une manière bien plus générale, vu comment la société peut broyer les personnes atypiques, la tendance au conformisme n’est-elle pas une manière bien compréhensible de se protéger, de chercher un compromis entre les attentes des autres et son propre bien-être ? Chaque personne négocie à sa façon avec des injonctions parfois contradictoires. Chacun·e d’entre nous résiste différemment aux stéréotypes, et cette résistance peut évoluer au cours de la vie. Plutôt que d’incriminer celleux qui s’évertuent le plus à coller aux stéréotypes, on devrait interroger la puissance des représentations dans l’art, la culture et les médias.

    En revanche, si les femmes trans ne se montrent pas assez « féminines », si elles osent affirmer un trait de caractère ou des goûts plutôt considérés comme masculins, elles sont sans cesse renvoyées à leur masculinité, comme s’il émanait de leur pénis (lorsqu’elles n’ont pas procédé à une chirurgie de réassignation sexuelle) une « énergie masculine » et oppressive (ce qui en dit long sur notre culture phallocentrée). Si elles ne « font pas assez d’efforts » pour « passer », on dira alors qu’elles ne sont pas des femmes, tout simplement.

    En fait, quoi qu’elles fassent, les femmes trans semblent toujours perdantes. Avec le processus de genrement, nous projetons constamment sur les autres nos représentations et nos préjugés sur les autres, que nous percevons comme des genres très différents et opposés, rigides et exclusifs. Chez les femmes trans, l’écart à la norme de genre ne semble pas toléré, mais le conformisme non plus.

    « Les femmes trans constituent probablement la minorité sexuelle la plus incomprise et décriée. Notre communauté a été systématiquement pathologisée par le corps médical et psychiatrique, mise en scène et ridiculisée par les médias, marginalisée par les organisations lesbiennes et gaies mainstream, exclue par certaines fractions du mouvement féministe et nous avons à de trop nombreuses reprises été les victimes de la violence des hommes qui nous considèrent quelque part comme une menace pour leur masculinité et leur hétérosexualité9. »

    Certains mouvements qui se disent féministes radicaux (que je qualifierais plutôt de retour au féminisme essentialiste et différencialiste) affirment que le transactivisme des femmes trans s’approprie les espaces, le vocabulaire et les luttes des femmes cisgenres en les silenciant, en les censurant, et en occupant le devant de la scène féministe. Pour ma part, je n’ai vu aucun exemple concret pouvant valider l’existence d’un transactivisme menaçant et qui serait l’expression déguisée du patriarcat. Mais cette peur de l’envahissement semble partir de l’idée selon laquelle tout homme pourrait revendiquer être une femme, opérer une « transition à la carte », « du jour au lendemain », dans le but de nuire aux femmes cis. Or, de ce que je perçois, les personnes trans ne choisissent pas de transitionner, elles le font parce que c’est le seul moyen pour elles de trouver leur place dans le monde, de vivre en accord avec elles-mêmes et de s’épanouir ainsi. Elles transitionnent en dépit des années d’éducation dans le genre assigné à la naissance, elles transitionnent en dépit du tabou, des difficultés à assumer la transidentité, du long parcours et de la pathologisation médicale pour y arriver. Elles transitionnent en dépit des ruptures familiales et amicales, des discriminations professionnelles et institutionnelles. Il me semble qu’il n’y a pas de lubie, de stratégie ou de calcul, mais plutôt une quête vers l’épanouissement personnel.

    Il me semble que faire du transactivisme une menace, au même titre que les féminicides, les violences sexuelles, l’exploitation, la prostitution, c’est s’attaquer à des personnes vulnérables et des alliées, c’est une façon de les assigner à tout jamais à une masculinité généralement toxique, c’est finalement retourner contre elles le système oppressif sous prétexte de vouloir l’abolir.

    « Nous transitionnons d’abord et avant tout pour nous-mêmes et pour nous sentir bien dans notre corps10. »

    J’en viens donc à la question qui me paraît fondamentale : qui sommes-nous pour juger les autres ? Qui sommes-nous pour valider ou invalider les ressentis des autres ? De qui doit-on avoir l’aval pour être une femme ? La transmisogynie attise les haines et tue. Ne pouvons-nous pas travailler main dans la main, chacune avec ses spécificités et ses sensibilités, pour lutter contre les différents aspects du système d’oppression que constitue l’hétéropatriarcat ?

    « Dans les yeux des femmes trans, je vois une sagesse qui ne peut que provenir du fait d’avoir eu à se battre pour être reconnue en tant que femme, une force brute qui ne peut que provenir du fait d’avoir eu à affirmer fièrement son droit à être femme dans ce monde inhospitalier11. »

    Lisez aussi

    Essais

    Une culture du viol à la française Valérie Rey-Robert

    Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin ! Éliane Viennot

    Moi les hommes, je les déteste Pauline Harmange

    Tirons la langue Davy Borde

    Le Deuxième Sexe 1 Simone de Beauvoir

    Rage against the machisme Mathilde Larrère

    Beauté fatale Mona Chollet

    Le Ventre des femmes Françoise Vergès

    Ceci est mon sang Elise Thiébaut

    Masculin/Féminin 1 Françoise Héritier

    Libérées Titiou Lecoq

    Non c'est non Irène Zeilinger

    Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie

    Pas d'enfants, ça se défend ! Nathalie Six (pas de chronique mais c'est un livre super !)

    Littérature et récits

    Le Chœur des femmes Martin Winckler

    Une si longue lettre Mariama Bâ

    L'Œil le plus bleu Toni Morrison

    Le Cantique de Meméia Heloneida Studart

    Instinct primaire Pia Petersen

    Histoire d'Awu Justine Mintsa

    Une femme à Berlin Anonyme

    Bandes dessinées

    Camel Joe Claire Duplan

    1. Page 12. -2. Page 48. -3. Ibid. -4. Page 52. -5. Page 80. -6. Page 40. -7. Page 184. -8. Pages 47-48. -9. Page 12. -10. Page 138. -10. Pages 117-118.

    Manifeste d’une femme trans et autres textes

    Julia Serano

    Traduit par

    Éditions Cambourakis

    2020

    208 pages

    22 euros

    Et voici l'édition poche chez tahin party :

    Manifeste d'une femme trans Julia Serano Bibliolingus tahin party

    Bibliolingus

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