• Un job pour tous Christophe Deltombe Bibliolingus

    Un job pour tous
    Une autre économie est possible : l’expérience Emmaüs
    Christophe Deltombe
    Éditions Autrement
    2014

     

    Christophe Deltombe, président d’Emmaüs de 2007 à 2013, montre pourquoi les communautés Emmaüs sont un modèle tant économique que social face aux dérives capitalistes.

    Des communautés autogérées, indépendantes de l’État

    Fondées en 1949 par l’abbé Pierre, les 116 communautés Emmaüs sont un modèle à la fois économique et social à tous égards. Ces communautés sont autofinancées grâce à l’activité de récupération et l’autosuffisance dans les besoins quotidiens, et à ce titre, elles ne dépendent pas de subventions de l’État. Depuis 2008, les communautés Emmaüs  sont désormais des OACAS (organismes d’accueil communautaire et d’action solidaire), ce qui leur confère un statut juridique spécial.

    La réinsertion par le travail

    Avec près de 6500 personnes par an, les communautés représentent un formidable lieu de réinsertion et d’accompagnement, car elles accueillent les personnes exclues sans condition : personnes démunies ou en errance, atteintes d’addiction, sortant de prison ou de la rue, sans papiers… Chacun peut venir y passer quelques semaines ou quelques années, en partance pour une vie plus stable ou bien pour y vivre en paix ses dernières années. Chacun travaille selon ses capacités, quelques heures par jour ou plus, tout en respectant les règles de vie communautaires.

    Les communautés Emmaüs valorisent l’estime de soi grâce à la réinsertion sociale et professionnelle par le travail, sans assistanat ni dépendance, et servent souvent de tremplin vers le retour à une vie plus classique. D’une part, l’autonomie et l’entraide sont possibles, et d’autre part l’employabilité et la performance ne sont pas forcément telles qu’on les définit pour être « rentables ».

    Une réponse à l’immoralisme du capitalisme

    La situation est insoutenable pour beaucoup trop d’entre nous. La course à la spéculation et à la rentabilité, cautionnée par la mise au pas des peuples par l’austérité et la complicité de l’État, renforce les inégalités sociales et économiques.

    Le capitalisme immoral nous écrase en toute impunité, engendrant des catastrophes économiques, sociales et environnementales dont nous n’avons pas fini de payer les dégâts. Chômage endémique et précarisation massive, syndicalisme inadapté et individualisme dans un sauve-qui-peut général, compétition et « management par le stress »… Le système capitaliste divise pour mieux régner : course à la méritocratie et chasse aux pauvres et aux vulnérables accusés injustement d’être des assistés, des paresseux et des profiteurs pour légitimer l’austérité et l’assèchement des services publics. Non, l’employabilité ne se mesure pas qu’à l’aune de la performance individuelle ; chacun peut être utile à sa manière ; et d’autres peuvent travailler beaucoup sans voir de récompenses financières à la clé. Ce n’est peut-être pas vous, qui visitez ce blog, qui tiendrez ce genre de propos, mais vous pouvez veiller à ce qu’on ne dise pas ce genre de bêtises autour de vous ! Ne faisons pas le lit d’une société libérale obsédée par la productivité !

    C’est pourtant l’attention aux autres, le soutien et l’entraide qui seront la clé de notre survie, car notre bonheur dépend toujours des autres. Notre responsabilité est collective ; elle est aussi en chacun de nous.

    Pour finir

    Au-delà de l’expérience Emmaüs, Christophe Deltombe brosse un portrait saisissant de la société. Bien peu ont su expliquer de façon aussi concise et simple ce qui ravage notre société libérale et désincarnée. Ce petit bouquin de 140 pages, publié chez Autrement dans la collection bien nommée Haut et fort, résume en un temps ramassé les dérives de notre époque à travers le prisme d’Emmaüs.

    Malgré leur statut spécial, les communautés Emmaüs ne sont pas à l’abri de la concurrence déloyale des entreprises elles aussi spécialisées dans la récupération, mais qui n’ont d’autre vocation que la recherche du profit. Avec l’essor du secteur de l’ESS (économie solidaire et sociale), appuyée par la récente loi de 2014, de nombreuses initiatives privées surfent sur la vague bobo sociale et solidaire. Elles font parfois concurrence aux associations et notamment aux communautés Emmaüs qui sont les piliers de ce secteur. Il faut garder un œil vigilant à ces initiatives, sans pour autant leur jeter la pierre. À nous de soutenir les communautés Emmaüs par le don et l’achat d’occasion dans une optique politique, sociale, économique et environnementale.

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    Un job pour tous
    Une autre économie est possible : l’expérience Emmaüs
    Christophe Deltombe
    Éditions Autrement
    Collection Haut et fort
    2014
    144 pages
    12 euros

    Bibliolingus

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  • Les Moissons du futur Marie-Monique Robin BibliolingusLes moissons du futur
    Comment l’agroécologie
    peut nourrir le monde

    Marie-Monique Robin
    La Découverte/Arte éditions
    2014



    Agriculture industrielle : « Il n’y a pas d’alternative1 »

    Agriculture industrielle, engrais, pesticides… Les lobbyistes de l’agro-industriel s’accordent sur le refrain « There is no alternative » (TINA), discréditant de fait l’agroécologie, l’agroforesterie et l’agriculture biologique qui seraient incapables de nourrir la planète. C’est passer sous silence les émeutes de famine qui agitent des dizaines de pays dans le monde.

    La liste des griefs est pourtant longue comme le bras : pesticides dans notre nourriture, pollutions des eaux, de l’air et des sols, baisse du niveau des nappes phréatiques, sécheresse, réchauffement climatique, émission des gaz à effet de serre, montée des eaux, déforestation, augmentation de l’utilisation de pétrole, invasion d’espèces prédatrices, réduction de la biodiversité, érosion accélérée des sols… Tous ces effets néfastes, appelés externalités négatives, ne sont économiquement pas comptabilisés dans la chaîne de production, mais subis par les consommateurs.

    Par ailleurs, l’agriculture industrielle a montré combien elle était peu résistante aux catastrophes climatiques, lesquelles seront de plus en plus nombreuses dans la décennie à venir, mettant en péril des populations entières.

    Sur le plan économique, l’agriculture industrielle est aussi la source d’une injustice très forte : d’un côté quelques multinationales s’engraissent honteusement avec la biopiraterie, comme Monsanto, le leader mondial des OGM, des pesticides et des engrais chimiques, mais aussi Cargill, ADM et Syngenta ; de l’autre, des millions de paysans sont pieds et poings liés à ces multinationales et dépendants du cours des céréales, des semences hybrides stériles, des intrants chimiques et des pesticides, prisonniers d’un cercle vicieux dont les gouvernements se font les complices.

    Mais la nature n’est pas un business et ne peut faire l’objet d’une propriété industrielle, et l’agriculture ne peut être régie selon les lois du marché comme une filière industrielle ordinaire.

     

    « Une agriculture du futur devra imiter la nature, c’est ça le sens de l’agroforesterie2. »

    Les entreprises agroécologiques et agroforestières ont montré qu’elles répondaient à nos besoins alimentaires, écologiques et économiques. Elles reposent sur la reproduction d’un microcosme naturel, étudiant la complémentarité des cultures, des arbres, des insectes et des animaux d’élevage. Ce système naturellement équilibré ne nécessite aucun intrant chimique et peu d’eau : les parasites sont suffisamment régulés par leurs ennemis naturels, les plantes ne sont jamais malades, et l’humidité des sols est préservée par les ombrages des arbres et des arbustes. Contrairement aux idées reçues, la production des cultures peut être augmentée grâce à l’association intelligente de céréales, de légumes, d’arbres et d’animaux d’élevage.

    Parmi ses nombreux avantages, l’agroforesterie et l’agroécologie permettent de diminuer le réchauffement climatique, les arbres étant d’excellents remparts contre les émissions de gaz à effet de serre, de préserver la biodiversité et de rendre aux agriculteurs leur autosuffisance alimentaire et économique. Pour autant, ces agricultures ne sont pas destructrices d’emplois, au contraire, puisque la récolte ne peut se faire par mécanisation. Autre point vital à la survie humaine, les productions sont plus résistantes aux changements climatiques, et notamment à la sécheresse, et ne produisent pas d’externalités négatives.

     

    Pour finir

    La décennie qui vient est décisive pour le climat et la survie humaine. La transition écologique et agricole doit se faire de toute urgence. Et paradoxalement, ce sont les plus pauvres qui subissent de plein fouet les effets néfastes de l’agriculture industrielle, alors que ce sont eux qui polluent le moins.

    Dans cet ouvrage passionnant, très documenté et très instructif, Marie-Monique Robin rapporte les témoignages du Kenya, du Malawi, du Sénégal, du Mexique et de France d’agriculteurs ayant adopté efficacement, et parfois depuis très longtemps, la reconversion agroécologique ou agroforestière. Contrairement à ce que l’on pense, l’initiative vient aussi des pays pauvres qui n’ont pas les moyens d’investir dans l’agriculture industrielle, l’achat des semences et des machines.

    Les résultats de son voyage à travers le monde accablent l’agriculture industrielle et montrent comment les systèmes agricoles naturels pourront permettre à la population mondiale de manger à sa faim. La nature n’est pas un business comme les autres.

    Avec l’industrialisation et la course à la rationalisation de la nature, les agriculteurs ont perdu la connaissance du sol et le lien avec la nature. Déresponsabilisés au fil du temps, les agriculteurs conventionnels sont pris dans un engrenage infernal piloté par les multinationales et les lois gouvernementales, étouffés par les lourds investissements, les marges écrasantes et la surenchère de produits chimiques. C’est pourquoi l’agroécologie et l’agroforesterie visent la justice sociale en faisant de l’agriculteur le premier et le principal acteur de la chaîne alimentaire, et du consommateur un acteur responsable.

    L’ouvrage de Marie-Monique Robin, très complet, est accessible tant au niveau du contenu que du prix. Elle définit progressivement le sujet et les connaissances nécessaires pour comprendre les enjeux alimentaires et sanitaires, écologiques et économiques, et adopte toujours un ton très personnel agréable à lire. Une lecture et une auteure chaudement recommandées !

    « Nous vivons un incroyable paradoxe : le monde compte presque un milliard de personnes qui ne mangent pas à leur faim, mais, d’un autre côté, nous produisons un volume d’aliments et de calories alimentaires qui nous permettrait de nourrir 12 à 14 milliards de personnes, soit plus du double de la population actuelle. Le problème ce n’est donc pas l’offre, mais la distribution des aliments. D’abord, il faut savoir que la moitié des céréales produites dans le monde ne finit pas dans les assiettes, mais sert à faire de la viande sous forme de fourrage. Ensuite, une quantité croissante des végétaux produits est utilisée pour fabriquer des agrocarburants, comme aux États-Unis où 40% du maïs est consumé dans les usines d’éthanol. Au bout du compte, seul un tiers de la production agricole sert véritablement comme aliment. Enfin, on estime qu’au moins un tiers des aliments produits est jeté, au cours des différentes étapes de la chaîne alimentaire. C’est un énorme gaspillage, particulièrement dans les pays développés, qui ne savent plus quelle est la valeur des aliments, car ils sont habitués à les acheter bon marché. À eux seuls, ces aliments perdus pourraient nourrir la moitié de la population mondiale. Donc la question n’est pas de savoir si on peut nourrir le monde, mais plutôt quelles mesures il faut prendre pour qu’on parvienne, enfin, à le nourrir3… »

     

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    1. Page 9. -2. Page 58. -3. Page 242.

    Les Moissons du futur
    Comment l’agroécologie peut nourrir le monde
    Marie-Monique Robin
    La Découverte/poche et Arte éditions
    2014
    308 pages
    10 €

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