• Rentrée littéraire 2014Dernier requiem pour les Innocents Andrew Miller Bibliolingus

    Dernier requiem
    pour les Innocents

    Andrew Miller
    Éditions Piranha
    2014

     

    En un mot

    En 1785, Jean-Baptiste Baratte, un jeune ingénieur, est désigné par le ministre du roi pour détruire le cimetière et l’église des Innocents au cœur de Paris.

     

    « Un jour, il sera le plus grand ingénieur de France1

    1785. Jean-Baptiste Baratte, un jeune ingénieur des mines de Valenciennes, est convoqué à Versailles pour mener un grand projet : détruire le cimetière et l’église des Innocents, en plein cœur de Paris, là où se dresse l’actuelle Fontaine des Innocents au métro Châtelet. Tous les ossements doivent être transportés dans un nouveau cimetière de la périphérie de Paris, vers Vincennes, et l’église avec son bel orgue doit disparaître.

    Un grand projet, dit-on ? Jean-Baptiste, originaire de la paysannerie normande, a peu d’expérience derrière lui, mais il aspire à devenir quelqu’un, et cette entreprise, commanditée par le ministre du roi, ne peut être qu’un tremplin à sa carrière. De toute façon, il ne pourrait pas refuser, c’est un ordre.

    « De son côté, Jean-Baptiste préfère ne pas penser que les os appartiennent à quelqu’un, ou qu’ils aient un nom. S’il doit commencer à les traiter comme des ex-personnes, maréchaux-ferrants, mères de famille, des ex-ingénieurs même, comment pourra-t-il oser seulement planter une pelle dans la terre et séparer pour toute l’éternité un pied d’une jambe, une tête de son cou légitime2 ? »

     

    « On va se débarrasser du cimetière, Jeanne. Du cimetière et de l’église3. »

    Tout juste débarqué à Paris, Jean-Baptiste est frappé par l’haleine fétide des habitants du quartier. Car à trop vivre près des morts, tout a un goût amer, de la nourriture aux baisers. Depuis deux cent ans, le cimetière, gavé de cadavres, la plupart enterrés sans cercueil, diffuse son odeur nauséabonde. L’église est déserte depuis des années, mais le prêtre et l’organiste continuent de hanter ses murs.

    Pour Jean-Baptiste qui ne connaît personne, difficile de se faire accepter parmi les Parisiens attachés à leur cimetière, dont on dit qu’un loup rôde dans les charniers. A la tête de cette entreprise colossale, le jeune homme doit pourtant réunir la main d’œuvre nécessaire au transfert des ossements et au démantèlement de l’église. Face aux difficultés du chantier, aux questionnements sur sa mission, sur ses propres choix, Jean-Baptiste ne sera plus le même.

     

    Pour finir

    Dans Dernier requiem pour les Innocents, on fait une plongée dans le Paris du XVIIe siècle, dans les rues mal éclairées et sales de Châtelet, au cœur de Paris. À l’époque, peu de places ornent la ville, les rues écrasées par les bâtisses branlantes sont bondées, pleines de petits commerces et de bordels. Voilà un roman historique crédible, documenté, habité par la révolte qui éclatera quelques années plus tard. Les descriptions de la ville et de son peuple sont superbes. Le regard de Jean-Baptiste sur l’amour, les conventions et le mariage arrangé, sur l’ambition et l’idéalisme de sa jeunesse, en fait un roman historique non caricatural. Jeune homme emprunté, peu sûr de lui, il est confronté à une expérience qui le changera en profondeur.

    En toute logique, l'histoire devient de plus en plus grave, mais elle perd sa touche d'humour du début du roman. En fait, c’est surtout que Jean-Baptiste nous échappe suite à un rebondissement surprenant au milieu du roman. Ce revirement fait la qualité de ce roman, mais le personnage principal nous devient étranger, le rendant moins accessible et moins proche. La lecture se fait plus distante.

    Quoi qu’il en soit, Dernier requiem pour les Innocents, publié par les toutes jeunes éditions Piranha, est quand même un bon roman, et qui n’empêche pas d’être apprécié par ceux qui ne connaissent pas Paris.

    « Jean-Baptiste trouve la pièce difficile à suivre, parfois déconcertante. Qui est Marceline au juste ? Pourquoi Suzanne ne peut-elle pas épouser Figaro ? Et qui se cache dans ce placard ? Héloïse, les lèvres à son oreille, lui explique patiemment. Il acquiesce. Il regarde le public, les regarde regarder. Morts, débarrassés de leurs plumes et de leurs éventails, de leurs épées, cannes, rubans, bijoux, mis à nu et entassés comme des tranches de jambon, ne pourrait-il pas les faire tous entrer dans une seule fosse4 ? »

    1. Page 47. -2. Page 72. -3. Page 94. -4. Pages 232-233.

     

    Dernier requiem pour les Innocents
    Pure (titre original)
    Traduit de l’anglais par David Tuaillon
    Andrew Miller
    Éditions Piranha
    2014
    304 pages
    18 euros 

    Bibliolingus

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    4 commentaires
  • Divan Martha Medeiros

     Salon du livre de Paris 2015 Bibliolingus

    Divan

    Martha Medeiros
    Anne Carrière
    2007




     

     

    En un mot

    Pendant plusieurs années, Mercedes livre ses interrogations, ses doutes, ses amours, sur le divan du psychanalyste.

     

    « Lopez, qui est aux commandes
    à l’intérieur de nous1 ? »

    Mercedes, la quarantaine passée, a décidé de suivre une psychanalyse. Chaque chapitre retranscrit les séances sporadiques, étalées sur trois ans, pendant lesquelles les interventions du psychanalyse, Lopez, sont passées sous silence.

    Qui est-elle ? Que nous confie-t-elle ? Mercedes a l’air d’une femme accomplie. Épouse de Gustavo, mère de trois garçons, professeur de mathématique et peintre, elle ressent pourtant un malaise.

    Elle a besoin de prendre congé de la « Mercedes cérébrale », celle qui est devenue prisonnière de ses choix sentimentaux et professionnels. Besoin d’un coup de folie, besoin de revivre, besoin de s’affranchir des étiquettes et des conventions, de se libérer de sa « surveillance intérieure2 ».

     

    Pour finir

    Divan réveille un désir fondamental : qu’un auteur raconte avec justesse, et avec si peu de mots, le sens de la vie. Les thèmes de Divan sont effectivement universels : l’amour, le mariage, la sexualité, la femme, la maternité, les illusions de l’enfance, la nécessité du voyage, la religion, le deuil ; et c’est bien le genre de texte qu’on attend au détour tant les écueils sont possibles. On s’imagine d’emblée un texte gnangnan, trop féminin, plein de phrases dogmatiques agaçantes à la Paulo Coelho, mais il n’en est rien.

    Ici tout est réussi. La voix de Mercedes sonne juste et évite les lieux communs et le pathos. En racontant nos désirs, nos peurs, nos affrontements, elle diffuse plein de vérités sur le sens de la vie (à commencer par le fait qu’il n’y a pas qu’une vérité) et un sentiment de sérénité en refermant le livre. Ce texte est un subtil mélange entre cohérence et contradictions, entre histoire personnelle et histoire commune. Mercedes ne nous promet pas d’être originale, mais de lire dans nos cœurs avec simplicité et sincérité, et c’est une belle promesse en soi. Promesse tenue.

    Le procédé narratif, à la fois original et audacieux, est tout aussi réussi. On ne saura de Mercedes que ce qu’elle voudra bien dire à son psychanalyste, au gré des séances et de son humeur. Sporadique et omniprésente à la fois, elle nous donne le point de vue du psychanalyste, même si nous n’avons que notre cœur pour l’accueillir (à moins que vous ne soyez psychanalyste de profession).

    Un récit très sensible, émouvant, qui sonne très juste et qui laisse libre court à une identification particulièrement forte. Libre à vous d’incarner Mercedes, selon votre humeur, votre envie de lecture, le moment de votre vie.

    « Une mère est toujours un bouclier. C’est drôle, ça me fait penser à une histoire qui est arrivée à l’une de mes amies. Elle avait déjà plus de trente ans et rendait visite avec sa sœur à un oncle hospitalisé quand, tout à coup, il est mort sous leurs yeux. Elles sont d’abord restées sans voix, puis elles se sont tournées l’une vers l’autre et mon amie a dit : “On doit appeler un adulte.” Nous avons ri comme des dingues quand elle m’a raconté ça. Je comprends parfaitement cette sensation d’être orpheline. Peu importe notre âge, il y a toujours un moment où nous avons besoin d’appeler un adulte3. »



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    1. Page 70. -2. Page 30. -3. Pages 23-24. 

    Divan
    (Divã, titre original)
    Traduit du brésilien par Marcia Corban
    Martha Medeiros
    Illustration de couverture d’Hélène Crochemore
    Editions Pocket
    N°13367
    2012
    160 pages
    6,20 euros 

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