• tatouage bibliolingus

    Alors que Bibliolingus entame sa septième année, il apparaît de plus en plus évident qu’il y a une urgence politique, sociale et écologique à agir. Le système craque de toutes parts, et tous les êtres vivants, à commencer par vous et moi, en seront les victimes.

    Loin de se substituer à l’action politique, la lecture vient la soutenir et la comprendre. J’ai toujours à cœur de proposer des textes en lien avec les événements que nous vivons, de nourrir vos propres réflexions et de vous encourager à prendre une position dans l’espace public. J’espère que mes chroniques apportent beaucoup de questions, quelquefois des réponses, et qu’elles vous éclairent lorsque vous n’avez pas le temps d’ouvrir les livres que j’ai lus.

    À l’aube de cette nouvelle année, le mouvement des « gilets jaunes » ne faiblit pas et représente un tournant dans l’histoire collective. Après les Indigné·es en 2011 et Nuit debout en 2016 notamment, les « gilets jaunes » investissent durablement l’espace public depuis l’automne 2018. Comme auparavant, je m’implique dans ce mouvement, j’observe avec bonheur les expérimentations collectives et l’apprentissage de la solidarité. Dans ce cas précis mais aussi d’une manière plus générale, je ne peux que vous inviter à voir par vous-même, à vous faire votre propre avis, car nous ne pouvons pas laisser aux autres le soin de réfléchir et d’agir pour nous, pour notre planète, pour notre avenir.

    L’urgence est telle que nous devrions, chacune et chacun, faire une place dans nos vies personnelles pour la lutte collective, avant que des lois liberticides et autoritaires ne nous en empêchent. Que cette année soit donc riche en luttes, en partages, en solidarité, et bien sûr en lectures !

    La première (et difficile) chronique de l'année

    Seul dans Berlin, Hans Fallada

    L’émission radio à laquelle j’ai participé, un moment fort de l’année 2018 à (re)vivre

    L'émission en podcast

    Les précédents anniversaires

    6 ans de Bibliolingus : la lecture à contre-courant

    Bibliolingus, 5 ans de découvertes et de rencontres

    Quatre ans de Bibliolingus : la lecture en partage

    Bibliolingus a trois ans : bloguer, pour qui, pour quoi ?

    Bibliolingus fête ses deux ans !

    Lybertaire

    Bibliolingus

     

     

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  • seul dans berlin hans fallada bibliolingus

    Seul dans Berlin
    Hans Fallada
    Éditions Denoël
    2014 pour la traduction non censurée

     

    En un mot

    Comme vous le verrez, cette chronique des sept ans du blog a été rédigée dans un contexte spécial. Seul dans Berlin, publié pour la première fois en 1947, nous propose une immersion fascinante et horrifiante dans le Berlin des années 1940, lorsque la ferveur nazie était à son comble. Ce sont pourtant majoritairement la peur des camps de concentration et la répression qui ont fourni le socle de l’idéologie nazie. Inspiré d’une histoire vraie, ce roman volumineux et intense nous invite à retrouver notre sens de la justice et à entrer en résistance.

    « “Les pensées sont libres”, disaient-ils, mais en réalité ils auraient dû savoir que, dans cet État, pas même les pensées n’étaient libres1. »

    En juin 1940, alors que la capitulation de la France exalte la ferveur nazie, Otto et Anna Quangel apprennent la mort de leur fils au combat. Dans l’immeuble berlinois de la rue Jablonski, le contremaître en menuiserie et son épouse au foyer côtoient Baldur Persicke, jeune recrue des SS prête à tout pour gravir les échelons de la hiérarchie nazie, Frau Rosenthal, une veuve juive qui vit recluse chez elle, Emil Barkhausen, trafiquant et espion pour la Gestapo.

    À travers les habitant·es de l’immeuble, Hans Fallada montre que sous le Troisième Reich les gens vivent dans la peur perpétuelle d’être dénoncé·es : mais de quoi ? La suspicion et la répression sont à un niveau tel que la phrase la plus anodine peut être considérée comme une trahison envers le Fürher. Dès la seconde page en effet, la factrice Eva Kluge est rudoyée par le vieux Persicke pour ne pas avoir montré assez d’enthousiasme à l’annonce de la capitulation française.

    « Et celui qui sur ce point sera couilles molles et genoux qui flanchent, celui qui dénoncera pas tout, même la plus petite bricole, il ira tout droit en camp de concentration2. »

    La peur de la torture, de la Gestapo et des camps de concentration pousse les gens à espionner et dénoncer les autres pour sauver leur peau, car il ne suffit pas de se taire et de ne s’occuper que de ses affaires pour pouvoir vivre en paix : il faut faire preuve de zèle, espionner ses voisins et voisines, prouver une culpabilité, une déloyauté, réelles ou non, et espérer une récompense du système nazi. Ainsi, l’affaire Enno Kluge montre toute l’injustice et l’absurdité d’un système ultra-hiérarchisé qui veut ériger à tout prix des ennemis et qui encourage la docilité, la cupidité et la haine.

    Hormis la peur, ce sont aussi la pauvreté ou le dénuement qui poussent les gens à collaborer et à entrer au parti : en espionnant et en rapportant des informations, on peut espérer éviter une condamnation, avoir une promotion, de l’argent ou des biens. Mais il y a aussi les plus fanatiques qui embrassent le nazisme. Ce sont les purs produits de l’éducation hitlérienne, comme le jeune Persicke, qui aspirent à devenir des membres important·es de la hiérarchie, afin d’obtenir des privilèges et d’exercer en toute impunité leur sadisme. Mais même les plus zélé·es peuvent avoir quelque chose à cacher et se retrouver sur la sellette, comme le montrera la déchéance de l’inspecteur Escherich.

    C’est avec la mort de leur fils que Otto, cet homme travailleur et taciturne qui fabrique désormais des cercueils pour l’armée, sent confusément que la situation est en train de basculer dans l’horreur. Son sens de la justice qui s’aiguise le pousse à commencer quelque chose, même s’il ne sait pas encore bien quoi. Et soudain, Otto a un plan, et il ne reviendra pas en arrière.

    « Si un seul être humain souffre injustement, et je peux y changer quelque chose, et je ne le fais pas juste parce que je suis lâche et que je n’aime rien tant que ma tranquillité, alors3… »

    Rencontre avec le livre

    J’ai dévoré Seul dans Berlin dans des circonstances très particulières. Le 22 décembre, lors de l’acte 6 des « gilets jaunes », je n’ai pas pu faire la manifestation en entier à Toulouse (j’avais fait les précédentes à Paris où je vis), car je ne supportais plus toutes ces lacrymos, tous ces flashballs, toute cette violence arbitraire (edit : de la part des CRS). Je me suis donc éclipsée pendant une heure, le temps d’aller à la librairie Ombres Blanches où j’ai travaillé quand je vivais encore à Toulouse, pour ensuite rattraper la manifestation un peu plus loin. J’ai longuement exploré le rayon poche pour dénicher la lecture dont j’avais besoin à cet instant précis. Cinq jours auparavant, dans ma rue à Paris, j’avais été agressée pour un banal vol de téléphone, et la personne m’avait cassé une dent en me faisant tomber au sol. Alors, qu’avais-je envie de lire en cette fin d’année 2018 marquée par les répressions policières, par la nécessité de résister face à un État antidémocratique, et par le traumatisme intime de ce vol à l’arrachée ? J’avais besoin de me plonger dans un récit assez terrifiant pour oublier ma propre histoire, j’avais besoin de me fondre dans un roman volumineux qui me rappelle combien la lutte est nécessaire pour sauver la démocratie et la planète Terre. Bingo ! J’ai lu Seul dans Berlin avec une intensité et une vitesse incroyables, alors que j’étais vraiment mal, et je suis certaine qu’il a contribué à dépasser mes blessures.

    La nouvelle traduction non censurée de Seul dans Berlin, roman inspiré de l’histoire vraie d’Otto et Elise Hampel, contribue à essayer de comprendre les ressorts psychologiques de l’idéologie nazie, qui sont à la fois fascinants et horrifiants. On ne cessera pas de se demander comment un peuple a pu en arriver là, jusqu’à ce qu’une situation aussi totalitaire se reproduise assez près de nous pour qu’on s’en alarme. Malheureusement, la négation quotidienne de l’autre en tant qu’être vivant ayant droit au respect banalise toutes les formes de violences, qu’elles soient institutionnelles, structurelles, individuelles, et anesthésie notre sens de la justice.

    Le système craque de toutes parts, et nous continuons à vivre aveuglément. Pourtant, la démocratie, la justice et la planète Terre sont en danger imminent. Tous les êtres vivants et à venir en seront les victimes si tout cela s’effondre. Il ne s’agit pas seulement de se contenter de choix de vie éclairés qui s’insèrent parfaitement dans notre zone de confort et d’estimer « faire sa part ». Certaines pages m’ont fait frissonner, à mesure qu’il m’apparaît de plus en plus précisément que nos vies personnelles doivent s’inscrire dans une lutte collective si l’on veut vraiment sauver ce qui peut encore l’être, à commencer par nous et notre entourage. Vaut-il « vraiment mieux vivre pour une cause injuste que mourir pour une cause juste4 ? »

    Alors, à l’instar d’Anna et d’Otto Quangel, d’Eva Kluge, du juge Fromm, retrouvons notre sens de la justice, et entrons en résistance.

    « Une fois qu’on a reconnu la vérité d’une chose, il faut se battre pour elle, voilà. Que ce soit toi qui vives le moment de la victoire, ou bien celui qui t’a remplacé, peu importe. Je ne peux pas rester assis les bras croisés et dire : “Ce sont certes des salauds, mais en quoi ça me regarde5 ?” »

    Lisez aussi

    Une femme à Berlin Anonyme

    Un siècle d'espoir et d'horreur Chris Harman

    Pour en finir avec le totalitarisme Roger Martelli

    1. Page 427. -2. Page 76. -3. Page 46. -4. Page 646. -5. Pages 435-436.

     

    Seul dans Berlin

    (Jeder stirbt für sich allein, titre original)

    Traduit de l’allemand par Laurence Courtois

    Hans Fallada

    Éditions Gallimard

    Collection Folio

    2015

    768 pages

    9,90 euros

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