• Salon du livre Paris 2016

    fleur noire kim young ha bibliolingus

     

     

     

    Fleur noire
    Kim Young-ha
    Éditions Philippe Picquier
    2007

    En un mot

    L’histoire vraie des 1033 Coréens qui sont partis cultiver le sisal au Mexique en 1904. Croyant faire fortune, ils sont réduits en esclavage.


    « Est-ce qu’on ne souffre pas déjà assez
    d’avoir été bernés en venant ici
    et vendus comme des marchandises1 ? »

    En 1904, 1033 Coréens embarquent à bord de l’Ilford, un cargo anglais, pour rejoindre le Mexique. Dans le navire pas du tout prévu pour transporter des passagers, les conditions de voyage sont atroces et indignes.

    Parmi ces Coréens, toutes les classes sociales sont réunies : les paysans et les chasseurs de baleine quittent la Corée pour une vie meilleure, les nobles et les voleurs pour échapper à la justice ou à la déchéance, mais tous sont pleins d’espoir envers ce nouveau monde, le Mexique ou « Muk Seo Ga », dont ils ne connaissent absolument rien.

    Arrivés au Mexique, et plus exactement à Mérida, au Yucatan, où le climat est extrêmement chaud et sec comparé à celui de la Corée, les illusions tombent. Ils ont été vendus à leur insu dans plusieurs haciendas pour cultiver le « henequen », ou sisal, dans des conditions inhumaines. Esclaves payés trois fois rien, ils sont enchaînés à la terre yucatane pour un contrat de 4 ans. Qu’adviendra-t-il d’eux ? Que fera la Corée, bientôt absorbée par l’empire japonais, pour aider ses ressortissants à l’autre bout du monde ?

     

    Rencontre avec le livre

    Fleur noire, roman polyphonique, historique et passionnant, raconte l’émigration de 1033 Coréens au Mexique, et plus précisément au Yucatan, le pays des mayas. Dans les exploitations de sisal où les conditions de vie sont pénibles, les Coréens réduits en esclavage s’adaptent au climat et mêlent leurs coutumes à celles des mayas. Les classes sociales coréennes et les valeurs confucéennes sont balayées ; les fanatiques propriétaires des haciendas forcent les émigrés à renoncer à leurs rites et à se convertir au christianisme.

    Je n’ai pas trouvé beaucoup d’infos sur cette minuscule diaspora, mais le roman de Kim Young-ha a l’air bien documenté concernant les conditions de vie des exploitations mexicaines. Il profite de l’histoire de ces 1033 Coréens pour nous raconter celle de la Corée colonisée par le Japon au début du vingtième siècle, et nous plonger avec régal dans la révolution mexicaine de 1910 aux côtés de Pancho Villa et Emiliano Zapata, les chefs révolutionnaires.

    Kim Young-ha fait même une excursion rapide avec le destin extraordinaire (et véridique ?) des 30 Coréens  qui ont soutenu la révolution au Guatemala et ont fondé un nouveau pays coréen, hélas éphémère, au cœur des ruines des cités mayas, en réponse à l’annexion de la Corée par l’empire japonais à cette époque.

    L’exercice littéraire est remarquable, puisque l’auteur s’appuie sur une histoire vraie − l’émigration coréenne au Mexique et au pays des mayas − pour inventer le destin d’une poignée d’entre eux, tout en nous livrant des pages entières de l’histoire de la Corée, du Mexique et du Guatelamala.

    À travers un orphelin autodidacte, une jeune noble, un voleur cupide, d’anciens militaires de carrière et quelques autres personnages inspirés, Kim Young-ha montre la diversité des réactions face au changement, aux souffrances, au climat, aux coutumes, à la destinée. Il souligne combien l’être humain s’adapte à toutes les situations, et prend parti de son environnement. Voilà comment 1000 Coréens ont été pris dans l’histoire du Mexique et ont fait naître une diaspora pour le moins insolite. Et c’est passionnant !

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    1. Page 224. 

    Fleur noire
    (titre original : Geoeun Kot)
    Kim Young-ha
    Traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Françoise Nagel
    Éditions Philippe Picquier
    2007
    396 pages
    20,50 euros

    Bibliolingus

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  • Le Maitre des ames Némirovsky Bibliolingus

     

    Le Maître des âmes
    Irène Némirovsky
    Revue Gringroire
    1939
    (en livre chez Denoël en 2005)

     

     

     

    En un mot

    Dans ce conte cruel, Némirovsky, l’une de mes auteures préférées, raconte l’ascension sociale de Dario Asfar, un médecin originaire du Moyen Orient assoiffé de réussite, à n’importe quel prix. Avec des phrases courtes, dures et rageuses, elle dépeint la haute bourgeoisie de Nice des années 1920 et convoque une nouvelle fois les thèmes du pouvoir, de l’argent et de la cupidité. Un roman puissant, poignant et cynique que j’ai dévoré.

     

    « Qui aurait confiance en lui, Dario Asfar, avec sa figure et son accent de métèque1 ? »

    En 1920, Dario Asfar, originaire du Moyen Orient, est médecin à Nice. Malgré son diplôme obtenu à Paris, il ne parvient pas à se faire une clientèle. Les Français racistes ne lui font pas confiance, et la coutume à l’époque est de payer le médecin de famille seulement deux fois l’an.

    Il y a pourtant urgence à travailler et à être payé, car Dario doit nourrir sa femme et son nouveau-né, et il doit rembourser une dette de 4000 francs avant le lendemain ! Dario vit dans une cruelle humiliation, car ce fils de vendeur ambulant a honte de ses origines levantines, de son accent et de sa couleur de peau.

    La situation semble s’améliorer lorsqu’il se voit confier un avortement (alors illégal) dans une famille riche. C’est alors qu’il se met au service de la grande bourgeoisie niçoise, qui désire « vivre longtemps mais (sans) sacrifier un atome de plaisir2 ».

    Dario est prêt à tout pour s’arracher à sa condition d’étranger et pour donner à son fils une vie meilleure.

    « − Mais pourquoi me parles-tu de ceci ? Je hais mon passé ! Je le hais !

    − Parce qu’il est toi et que tu es lui, pauvre Dario. Tu ne peux pas changer ta chair, tu ne peux pas changer ton sang, ni ton désir de richesse, ni ton désir de vengeance, lorsqu’on t’a offensé3. »

     

    Rencontre avec le livre

    Grande Irène Némirovsky ! Il n’y a pas une page sur laquelle je n’ai pas souligné une phrase ! Tout y est excellent, cruel, cynique : cette auteure m’éblouit à chaque roman.

    Une fois encore, on assiste à l’ascension sociale, mais aussi à la compromission systématique des idéaux de la jeunesse, sujets qui semblent torturer Némirovsky. La relation entre Dario et ses parents miséreux, dont il a profondément honte, et celle avec son fils qui a lui aussi honte d'une réussite acquise par les compromissions, est passionnante. Avoir honte de ses parents qui n’ont pas su faire fortune ; avoir honte de ses parents qui ont transgressé des valeurs fondamentales pour pouvoir faire fortune... J’ai aimé l’amour indéfectible entre Dario et son épouse, Clara, leur complicité envers et contre tout.

    Le personnage de Clara vaut le détour ; elle fait preuve de loyauté et d’abnégation envers son mari pour qu’il réussisse, car elle sait combien il a besoin de cette revanche sur la vie. Clara montre aussi combien l’émancipation de la femme est encore loin à cette époque, et elle est l’un des rares personnages féminins dans ce roman qui n’est pas vénal ou ignorant (!).

    J’aime la manière dont Némirovsky brosse les portraits, parlant beaucoup des yeux, du visage marqué par le temps et les épreuves. Les personnages de Némirovsky ont cette rage en eux, la détresse, l’urgence, l’ambition, la soif maladive de reconnaissance. Les thématiques du pouvoir, de la cupidité, de la convoitise, de l’amour-propre, l’ivresse de l’argent, vibrent en moi. Non pas que j’en sois victime, mais je comprends si bien que celles et ceux qui n’ont rien veulent absolument tout ; je comprends les angoisses, les désirs, et la raison pour laquelle ils et elles en sont arrivé-es là. Je comprends que Dario ait un besoin irrépressible de toujours posséder ce que l’autre a, en pensant sincèrement que cela aidera à avoir une position, une paix intérieure... qui ne vient pas.

    Némirovsky aime décrire l’entre-soi de la bourgeoisie mondaine, elle prend plaisir à pointer les travers des riches, leur vanité, leur complaisance, leur médiocrité. Elle montre aussi le racisme qui règne en Europe (« Mais vous habitez la France depuis si longtemps !... Mais vous êtes presque des nôtres!... ») dont elle a peut-être été elle-même victime.

    Chez Némirovsky, cette urgence et cette angoisse se traduisent dans les personnages aux âmes torturées, mais dans l’écriture aussi, faite de phrases courtes, dures, rageuses, qui vont droit au but (j’adore ça). Némirovsky, l’une de mes auteures préférées, a laissé beaucoup d’œuvres compte-tenu du peu de temps qui lui a été donné de vivre. Je ne peux que vous recommander de foncer !

    « Mais même si je savais n’avoir que six mois à vivre, pendant ces six mois, du moins, je voudrais avoir de l’argent, même au prix d’un crime. Pardonne-moi, Clara. Je te parle comme à Dieu. Je crains la pauvreté par-dessus tout. Ce n’est pas seulement parce que je la connais, mais parce que des générations de malheureux avant moi l’ont connue. Il y a en moi toute une lignée d’affamés ; ils ne sont pas encore, ils ne seront jamais rassasiés ! Jamais je n’aurai assez chaud ! Jamais je ne me sentirai assez en sécurité, assez respecté, assez aimé, Clara ! Rien n’est plus terrible que de n’avoir pas d’argent ! Rien n’est plus odieux, plus honteux, plus irréparable que la pauvreté5 ! »

     

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    1. Page 49. -2. Page 86. -3. Page 122. -4. Page 134. -5. Page 218.

    Le Maître des âmes
    (titre original : Les Échelles du Levant)
    Irène Némirovsky
    Préface d’Olivier Philipponnat et de Patrick Lienhardt
    Éditions Gallimard
    Collection Folio, n°4477
    2006
    288 pages
    8,20 euros

     

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