• Salon du livre 2014La Fureur de la langouste Lucia Puenzo

     

     La Fureur
    de la langouste

    Lucía Puenzo
    Éditions Stock
    2012

     

    En un mot

    Tino, onze ans, voit sa vie basculer lorsqu’il découvre à la télévision, en même temps que des millions d’Argentins, que son père est un homme d’affaires proche du pouvoir qui a trempé dans de sales affaires.



    « Les hommes comme ton père rendent le monde chaque jour un peu plus laid1. »

    L’empire de Razzani est sur le point de s’effondrer, des infos ont filtré : Razzani serait le bras droit du président argentin, mais aussi détenteur de plus de trente sociétés écran et mêlé à des histoires de trafic de drogues et de blanchiment d’argent.

    Le présentateur d’une émission sensationnelle, dit le Chasseur, est déterminé à le faire tomber. Une ruée de journalistes et de paparazzi sont désormais aux trousses de Razzani, qui est contraint de s’enfuir pour une durée indéterminée.

     

    « À dix heures pile du soir, des millions de téléspectateurs (40 % de parts de marché) prirent place face au petit écran pour connaître le nom de l’homme qui jouait au golf avec le Président tous les week-ends. Dans la résidence de Barrio Parque, la secousse fut telle que Tino et Juana, oubliés dans la cuisine entre les domestiques et les gardes du corps, réussirent à voir les deux premières parties de l’émission, avant qu’Irma leur ordonne de monter dans leurs chambres.  Ce que ni elle ni personne n’aurait pu imaginer, c’était que le reportage serait aussi instructif pour Tino que pour des millions de téléspectateurs. Il était si didactique que même les enfants pouvaient comprendre : les dizaines d’entreprises que Razzani ne déclarait pas, les alliances, hommes de paille et cercles de gardes qui constituaient son dispositif de sécurité2. »

     

    « Tu as onze ans, tu ne peux plus
    ne pas savoir3. »

    Tino, le seul fils de Razzani, découvre à la télévision, en même temps que des millions d’Argentins, qui est son père, ce père qu’il ne voit que rarement et qui, dès ses huit ans, lui a parlé de ses nombreuses responsabilités lorsqu’il serait adulte.

    À présent que Razzani est exilé, la vie de Tino et de tous ceux qui gravitaient autour du magnat s’effondre. Razzani a bâti un empire, imposé ses règles et son mode de vie à ses proches, avec l’excentricité que seuls les ultra riches peuvent aimer. L’empire Razzani compte des dizaines de résidences, jusque sur les plages de Punta del Este, des voitures, des hélicoptères et des gardes du corps armés pour toute la famille.

    Leur vie décomplexée, préservée des chocs économiques qui frappent l’Argentine, est saccagée par la tempête médiatique. Tino, qui a été élevé par Irma, la gouvernante, et par le garde du corps le plus proche de Razzani, doit faire face au regard changeant des autres. Vulnérables, arrachés à la catégorie des intouchables, le cercle intime de Razzani craint pour son avenir, mais il se libère aussi de son emprise. Qui croire ? Qui est vraiment son père ? Qui sont les bons, qui sont les méchants ?

     

    Pour finir

    La Fureur de la langouste met en scène l’effacement du grand magnat Razzani et l’éveil de Tino, qui découvre que son père n’est pas ce qu’il croyait être. Pour autant, le roman se contente de raconter les quelques mois qui suivent la fuite de Razzani, s’arrêtant tantôt sur Tino qui ne part pas sur les traces de son père ni ne formule de critique à son égard, tantôt sur les autres membres de la famille qui reprennent le cours de leur vie, sans la présence écrasante de Razzani.

    On retrouve ici encore l’immobilité et l’égarement propres à l’œuvre de Lucía Puenzo, mais sans la tension et le réalisme magique. Il n’y a rien de furieux dans l’histoire ni dans l’écriture, rien qui transcende la vision du monde de Tino et des siens.

    Si on considère ce roman comme celui du passage de l’enfance à l’âge adulte, il est peu évocateur. Si on considère plutôt la condition sociale de cette famille millionnaire, il apparaît difficile de compatir à son sort. Le roman est d’ailleurs focalisé sur leur point de vue et occulte quasiment celui des détracteurs. Par ailleurs, l’ambivalence entre ce qui constitue un malheur familial et ce qui est justice sociale est assez peu appuyée, dans la mesure où les actes de corruption de Razzani sont totalement passés sous silence. Ce choix rend l’ensemble incomplet et psychologiquement plus simpliste que les autres textes de Lucía Puenzo.

     

    1. Page 92. -2. Pages 22-23. -3. Page 92.

     

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    Littérature argentine BibliolingusLa Fureur de la langouste
    (La furia de la langosta)
    Traduit de l’argentin par Anne Plantagenet
    Lucía Puenzo
    Éditions Stock
    Collection La Cosmopolite
    2012
    224 pages
    19 euros 

     

    Bibliolingus

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  • A jeter aux chiens Dorothy B. Hughes

     

    À jeter aux chiens

    Dorothy B. Hughes
    Gallimard
    1963

     

    Au mauvais endroit, au mauvais moment

    Arizona dans les années 1960. Hugh avait pris la route pour se rendre à Phoenix pour se rendre au mariage de sa sœur. En chemin, il avait pris une autostoppeuse, une jeune fille, peut-être 14 ou 15 ans, qui avait semblé lui débité des mensonges sur sa destination.Mais Hugh l’avait déposé à l’endroit convenu et avait rejoint sa famille lorsqu’il est interpellé par la police.

    Selon la police, il serait impliqué dans le meurtre d’une jeune fille dont le cadavre vient d’être retrouvé près de Phoenix. Plus exactement, ce meurtre aurait été entraîné par un avortement qui aurait mal tourné. Or, Hugh est médecin. Et en plus, il est noir.

    Coupable parce qu’il est noir

    Si la ségrégation a été abolie justement dans les années 1960, les mentalités n’ont pas évolué au même rythme que les lois. À jeter aux chiens raconte comment Hugh, qui se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment, est le coupable tout désigné d’un fait divers. Doublement coupable, parce qu’il est accusé de crime envers une personne blanche, et parce que l’avortement est interdit.

    Ce que semble vouloir montrer Dorothy B. Hugues, et qui est terriblement frappant, c’est la facilité avec laquelle les policiers qui mènent l’enquête sont enclins à accabler Hugh ; comme si, avec deux ou trois preuves et des témoins anonymes, ils pouvaient objectivement conclure à la culpabilité de Hugh. Il ne semble pas y avoir de corruption ou de coup monté, mais un racisme profondément enraciné dans le cœur des Blancs, même dans une ville comme Phoenix. Hugues montre combien les policiers ont l’écœurante satisfaction du travail bien fait, d’une enquête bien menée. Et combien, face à un tel « professionnalisme », il est quasiment impossible d’éviter la prison sans un bon avocat, surtout quand on est noir.

    Quant à l’avortement, interdit à l’époque, Hugues décrit dans quelles conditions misérables il était pratiqué. Les conditions d’hygiène déplorables, à la va-vite sur un canapé, dans le salon, avec de vieux instruments. L’avortement à la sauvage, ou comment les femmes, encore dans les années 1960, étaient des sous-êtres humains (comme les Noirs), prisonnières de leur corps.

    Rencontre avec le livre

    Ce roman n’a aucune portée si on ne connaît pas le contexte. La tension monte en même temps que l’étau se referme autour de Hugh, mais il manque quelque peu d’intensité, comme si l’auteure n’avait pas voulu aller trop loin dans l’injustice. Elle aurait pu pourtant, car la réalité a bien souvent dépassé cette fiction. La langue est simple, sans fioritures, brutale puisque le racisme y est évoqué sans ambages.

    La collection Arcanes chez Joëlle Losfeld, malheureusement en suspens depuis quelques années, est une collection de littérature engagée. L’injustice, les inégalités, la peine de mort, le racisme... C’est rare de lire des textes à la fois littéraires et politiques (le combo ultime), mais Arcanes les avait saisis. C’est vrai que la littérature engagée, ce n’est pas vendeur, mais rien que pour elle, ça vaut la peine d’être éditeur. Chers éditeurs de Joëlle Losfeld…

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    À jeter aux chiens
    (The Expandable Man)
    traduit de l’américain par Raoul Holz
    Dorothy B. Hughes
    Éditions Joëlle Losfeld
    Collection Arcanes
    2003
    192 pages
    8,5 euros 

    Bibliolingus

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