• L'Aveuglement José Saramago

     

    L’Aveuglement
    José Saramago
    Éditions du Seuil
    1997


     
     

     

    « Une mer de lait1 »

    Et si tout à coup, nous devenions tous aveugles ? Dans L’Aveuglement, une épidémie de cécité paralyse le pays entier en seulement quelques jours. Les premiers aveugles seront mis en quarantaine, mais bientôt des hordes d’aveugles se retrouvent livrées à elles-mêmes. Plus de gouvernement, plus de transports, plus d’eau ni d’électricité, le pays est plongé dans une blancheur aveuglante.

    Dans le chaos le plus total, les êtres humains, sans plus de pudeur, deviennent des porcs ; angoissés jusqu’à l’extrême, ils errent dans les villes désertées, construites pour les yeux qui voient. Débarrassés de leur humanité, ils commettent des atrocités et révèlent leur nature animale : ils sont prêts à tout pour se nourrir, quitte à être méchants, malhonnêtes et lubriques. Mais ce qui fait aussi l’humanité persiste : l’avarice, le vol, le chantage, la lâcheté. Les actes de solidarité sont isolés, car quand on est aveugle, l’absence du regard de l’autre, qui juge et sanctionne les comportements, n’oblige plus à la bonté. Le rapport aux autres, à soi et au réel sont bouleversés. On a besoin du regard de l’autre pour avoir conscience de sa propre existence. L’identité s’efface, on n’a plus besoin de noms, car nous ne sommes plus tout à fait humains.

     

    « Je n’oublierai pas ton visage2 »

    Ayant perdu subitement la vue au coin de leur rue, loin de chez eux ou au volant de leur voiture, les liens sociaux se désagrègent. Comment retrouver sa famille, sa maison, quand il n’y a plus personne pour nous guider ?

    Parmi eux, une seule femme n’a pas perdu la vue. C’est à la fois une bénédiction et un piège. Une bénédiction car elle peut guider les survivants et leur permettre de s’en sortir ; un piège parce qu’elle voit l’horreur sous toutes ses formes. Être l’aveugle dans une communauté de voyants, c’est continuer à sentir le poids de leur regard et se sentir humain ; cette femme, à l’inverse, est la seule à subir les dégradations humaines, à voir les corps des morts, des nus, des vieux qui rampent ou qui marchent à quatre pattes.

     

    Pour finir

    Bien que L’Aveuglement soit une histoire allégorique à la portée incroyable, c’est aussi un livre d’horreur avec des scènes difficiles à lire, à la limite de l’insoutenable. Mais ce qu’on qualifie d’horrible, c’est seulement ce qui nous ramène à ce que nous sommes ; nous sommes l’horreur. Saramago met tout autant en scène les conséquences de la cécité qu’un microcosme composé de quelques personnages dans un monde apocalyptique.

    La violence, l’intensité, l’intimité que dégage ce texte sont saisissants. L’écriture, qui supprime totalement la ponctuation du dialogue, libère un flot dense, rempli de digressions, qui empêche de reprendre son souffle et de détourner le regard. On est happé, emprisonnés, par ces blocs de textes juxtaposés qui dépeignent une humanité détruite. Pourquoi sont-ils aveugles ? Que refusons-nous de voir chaque jour qui passe ? Y a-t-il une espèce animale qui s’est autant auto-détruite que la nôtre ?

     

    « Tu ne sais pas ce que c’est que de voir deux aveugles se quereller, Se quereller a toujours été, plus ou moins, une forme de cécité, C’est différent, Tu feras ce qui te semblera le mieux mais n’oublie pas que nous sommes des aveugles, de simples aveugles, des aveugles sans rhétorique ni commisération, le monde charitable et pittoresque des braves aveugles est terminé, maintenant c’est le royaume dur, cruel et implacable des aveugles tout court, Si tu pouvais voir ce que je suis obligée de voir, tu désirerais être aveugle, Je te crois, mais je n’en ai pas besoin, je suis déjà aveugle, Pardonne-moi, mon chéri, si tu savais, Je sais, je sais, j’ai passé ma vie à regarder à l’intérieur des yeux des gens, c’est le seul endroit du corps où il y a peut-être encore une âme, et si les yeux sont perdus, Demain je leur dirai que je vois, Fasse le ciel que tu n’aies pas à t’en repentir, Demain je le leur dirai, elle s’interrompit puis ajouta, Si entre-temps je ne suis pas entrée moi aussi dans ce monde3. »

     

    Du même auteur

    L'Aveuglement ≡ José Saramago

    La Lucidité
    dans Pérennes
       

     

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    Lidia Jorge
       


     1. Page 14. -2. Page 217. -3. Pages 155-156.
     

    L’Aveuglement
    (Ensaio sobre a Cegueira, titre original)
    Traduit du portugais par Geneviève Leibrich
    José Saramago
    Éditions du Seuil
    Collection Points
    2000
    368 pages
    7,60 euros

    Bibliolingus

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  • Côté cour Leandro Avalos BlachaSalon du livre 2014

     Côté cour

    Leandro Ávalos Blacha
    Éditions Asphalte
    2013

     

    prêté par Alice chez  Ca sent le book !

     

    En un mot

    Côté cour, qui réunit cinq petits contes cruels qui se déroulent dans un même quartier argentin, met en scène une bande d’illuminés monstrueux, grotesques et fantaisistes.

     

    « Ce sont de véritables fauves1 »

    Le Dr Braille, outre soigner les gens et débarrasser les cadavres de chez ses voisins, se livre à des petites expériences en sous sol. Son assistante Dina n’est pas très rassurée mais il n’en a que faire. Comme il aime les poupées hyper réalistes, il lui faut des visages humains, des vrais ! Aussi son passe-temps se résume à couper des têtes aux cadavres ou aux gens malades du quartier pour faire des réductions de tête, comme le faisaient certaines tribus d’Amérique du Sud. Avec minutie et patience, il confectionne ses poupées aux petites têtes humaines et les offre aux enfants du quartier. Imaginez la réaction des enfants devant leur poupée à la tête du défunt voisin… Qu’il est généreux, ce Dr Braille !

    Mais un jour, il ramène dans les cages de son sous-sol une petite fille infectée. Avant de la tuer, il veut faire une petite expérience...

     

    Pour finir

    Avis aux réfractaires des nouvelles, ne passez pas votre chemin ! Côté cour est composé de cinq nouvelles liées les unes aux autres puisqu’elles se passent dans le même quartier, surveillé par la tour Phonemark. Dans l’univers de Leandro Ávalos Blacha, Phonemark, c’est à la fois la police, l’immobilier, la téléphonie et la télévision, un peu comme Bouygues Télécom sous l’ère Sarkozy.

    Sous l’œil totalitaire de Phonemark, à cause des prisons surpeuplées, les délinquants sont mis en cage  chez les particuliers qui sont payés pour ce service. La valeur humaine se désagrège, la violence est sublimée en spectacle.

    Dans Côté cour, on croise beaucoup de monstres, que ce soit des monstres à l’état pur comme des zombies, des créatures étranges ou enchanteresses, mais aussi de gros salopards tout à fait humains. Et c’est cette galerie de personnages excentriques, combinée à des chutes féroces et au ton distancié, qui fait de Côté cour un super moment de lecture avec une playlist de l’auteur à la clé.

     

    Du même éditeur

    L'Employé Guillermo Saccomanno  L’Employé

     Guillermo Saccomanno

     dans Éphémères


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    Macadam Butterfly Tara Lennart

    Jusqu'ici tout va bien Collectif

    Protégeons les hérissons Olivier Bordaçarre

     

    Challenge littérature argentine

     

    1. Page 63.

     

    Côté cour
    (Medianera, titre original)
    Leandro Ávalos Blacha
    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Hélène Serrano
    Éditions Asphalte
    2013
    160 pages
    15 euros 

    Bibliolingus

     

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